Quand on n’applaudit plus

Paris, le samedi 12 décembre 2020 - A l’heure de dresser le portrait rapide et non exhaustif des premiers professionnels de santé victimes de la Covid-19 dont beaucoup ont été probablement contaminés en soignant des patients infectés (notamment au début de l’épidémie où les masques étaient denrées rares), nous avions remarqué, non sans reconnaître le caractère démagogique d’une telle observation, que les visages de ces soignants reflétaient une réelle diversité. Lydia Veyrat est un de ces exemples de la multiplicité des origines des personnes qui ont été applaudies à 20 heures par les Français pendant le premier confinement et qui ont été, de façon sans doute symbolique et par là-même en partie fantasmagorique, appelées des héros.

Trajectoire

Lydia Veyrat est née au Bénin et y a passé la très grande partie de sa vie ; elle y a fondé une famille. Mais quand son époux âgé de 72 ans voit sa santé chanceler, le couple essaie de trouver en France des soins adaptés. Le décès survient cependant et Lydia décide de demeurer, au moins temporairement, dans l’hexagone. Si elle ne peut faire valoir son diplôme d’infirmière, elle parvient à être embauchée comme aide-soignante dans un Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes à Pontcharra (Isère). Après plusieurs CDD, Lydia Veyrat, âgée de 37 ans se voit finalement offrir un CDI en octobre.

Un CDI et une expulsion

Cette titularisation est tout à la fois une reconnaissance du dévouement de l’aide-soignante auprès des résidents de l’EHPAD tout au long du confinement et le rappel de la volonté de ces établissements de conserver les personnels les plus engagés, alors que le turn over et la désaffection sont souvent la règle dans ces structures. Pourtant, quelques jours après l’obtention de ce CDI, Lydia Veyrat apprend que la prolongation de son titre de séjour a été refusée, en dépit des bonnes recommandations de la direction de l’EHPAD. La préfecture considère en effet que Lydia Veyrat n’a pas manifesté suffisamment de volonté de s’insérer dans la société française ; de fait il n’est pas impossible en tout cas au moins dans un premier temps que la jeune femme n’ait projeté que de demeurer transitoirement en France.

Combattants de la première heure, séjournez

En dépit des possibles particularités de son histoire, l’indignation suscitée par cette menace d’expulsion a été immédiate. Aussi, il est remarquable de constater encore une fois le pouvoir de la médiatisation : la campagne active de soutien à Lydia Veyrat a en effet entraîné il y a quinze jours la mobilisation des ministres de la Santé et de la Citoyenneté, Olivier Véran et Marlène Schiappa. « Soucieux de reconnaître l'engagement de celles et ceux qui participent au combat contre le Covid», ils ont annoncé que le titre de séjour de l’aide-soignante serait prolongé. 

Bienvenue… et en même temps

Est-ce pour autant une véritable victoire ? Que penser du sort de ces soignants que l’on applaudissait et dont l’héroïsme et la nécessité de les protéger étaient sans cesse rappelés par les discours politiques qui peuvent faire, une fois les lumières éteintes, l’objet de mesures administratives automatiques et n’en sont épargnés que grâce à une médiatisation opportune ? A l’inverse, cette histoire n’incite-t-elle pas une nouvelle fois à se méfier des indignations bienveillantes faciles alors que la réponse faite à cette aide-soignante pourrait ne pas être si clairement l’expression d’une sévère inhumanité, compte tenu du fait que la jeune femme a effectivement vécu toute sa vie au Bénin et n’a pas fui son pays pour des raisons impérieuses de sécurité ? Faut-il encore y voir l’effet d’une certaine dictature de l’émotion qui a connu un clair paroxysme avec l’épidémie de Covid ? Car quid des aides-soignantes qui sans rapport direct avec l’épidémie soignent des patients depuis de nombreuses années et qui demain pourraient elles aussi être menacées d’expulsion ? Bénéficieront-elles, elles aussi, du même élan médiatique ou seront-elles oubliées au seul titre qu’elles n’ont pas été « au front » pendant la grande guère de la Covid ?

Quant à Lydia, merci et bienvenue en France.

Aurélie Haroche

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