Se souvenir de Denise

Paris, le samedi 19 décembre 2020 – L’épidémie a laissé dans les esprits une foule d’idées tenaces, qui se colportent de conversations en conversations. Parmi elles, par exemple, la conviction chez certains que la saturation des services de réanimation pendant la première vague de l’épidémie a conduit au sacrifice des plus âgés et des plus faibles. Cette perception a notamment pu être soutenue par le rapporteur de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Eric Ciotti. Cette opinion a heurté un grand nombre de médecins réanimateurs qui y ont vu une méconnaissance de la réalité de leurs pratiques quotidiennes. Ils ont essayé d’expliquer les critères qu’ils doivent appliquer quelle que soit la situation épidémiologique, les réflexions éthiques qui sont inévitables pour déterminer si une réanimation pourra ou non bénéficier à un patient. Ils ont voulu transmettre le message que ce n’est pas la situation difficile des hôpitaux qui a entraîné la limitation des soins intensifs pour les plus faibles (souvent les plus âgés) mais la constatation que ces pratiques étaient bien plus fréquemment délétères. Souvent cependant, leurs efforts pédagogiques ont été vains. Car à l’issue de ces patients rappels, demeurent, outrées, les craintes que les plus âgés aient été privés de soins.

Au-delà de ce point

Ce que ces médecins ne réussiront pas à transmettre, Denise y parviendra peut-être. Denise c’est le nom d’une patiente qui n’est plus et qui aurait pu porter n’importe quel autre prénom un peu oublié. Denise évoque une femme, mais elle aurait pu être un homme. Denise est dans la carrière d’un médecin, dans la vie d’une équipe, une étape, un point de non-retour à partir duquel ceux qui soignent considèrent que leur pratique, leur perception ont été durablement changés. Beaucoup de médecins et d’infirmiers ont en mémoire cet instant, cette prise en charge qui ont été comme fondateurs dans leur parcours, qui leur ont permis de mieux comprendre non seulement leurs patients, mais aussi leur rôle.

Oxygène

Denise, c’est la patiente infectée par SARS-CoV-2, qui arrive un soir de début du printemps dans un service qui compte encore une place en réanimation libre et qui ne l’occupera pas. Denise, c’est cette femme, arrivée à la fin d’une vie remplie, qui considère que cette place doit être conservée pour un patient auquel elle pourra être vraiment utile. Denise, c’est la mère et la grand-mère à laquelle il y a quelques jours dans Le Monde quatre médecins réanimateurs et un docteur en sociologie ont voulu rendre hommage « tant vous rencontrer aura été fondateur dans notre façon d’être médecins. Nous pensons souvent à vous depuis cette soirée de mars où vous vous êtes présentée aux urgences le souffle court, avec tous les autres signes de l’infection par le SARS-CoV-2. Ni votre vieux cancer presque guéri, ni votre insuffisance cardiaque, ni même votre âge avancé n’ont empêché votre admission en réanimation. C’est vous qui avez pris cette décision, qui avez exprimé vos préférences. Vous ne vouliez pas occuper cette dernière place dans le service, vous vouliez la laisser à vos enfants et à vos petits-enfants. Vous aviez besoin de tellement d’oxygène que vous vouliez être sûre qu’il en resterait pour tout le monde. Il y en avait pour tout le monde » commencent-ils.

En dehors du temps épidémique

Ce refus déconcerte les praticiens et émeut les équipes. Les infirmières s’interrogent sur la possibilité d’engager des soins plus héroïques. Les médecins s’inquiètent que leur discours ou que le climat anxiogène de ce printemps ne cessant de rappeler le risque de saturation des services n’aient influencé la patiente. La naissance de ces doutes et de ces réflexions a permis de confirmer que la qualité de l’accompagnement de Denise ne cédait pas aux contingences particulières de l’époque. « Nous avons acquis la certitude que la réanimation ne permettrait pas de vous réinscrire dans votre trajectoire de vie. Soyez assurée que nous avons acquis cette certitude indépendamment du contexte sanitaire de tension du système de soins à ce moment-là. Ces réflexions sont le quotidien des réanimateurs » martèlent en effet les auteurs du texte. « En vous admettant en réanimation, nous aurions pris le risque certain de nous obstiner vainement à éviter une issue inéluctable, au prix d’une souffrance potentielle pour vous ou vos proches. C’est pourquoi nous avons estimé n’avoir aucune raison de questionner votre volonté, comme nous aurions pu le faire si celle-ci nous était apparue inappropriée. Votre décision de ne pas occuper ce lit de réanimation pour le laisser à d’autres, et votre perception que les machines viendraient s’obstiner de façon déraisonnable pour prolonger vos souffrances, et non pas votre durée ou votre qualité de vie, ont prévalu. Nous n’avons pas cherché à vous convaincre car nous pensions la même chose que vous » poursuivent-ils, permettant d’éclairer la façon dont les décisions de réanimation et de non réanimation sont prises ou (ou devraient l’être). Il s’agit d’un témoignage mettant en lumière combien la réalité est très différente des représentations schématiques que certaines descriptions de l’épidémie ont pu faire naître, faisant croire à un couperet strict du réanimateur s’arrogeant un droit divin pour décider qui aurait le droit de vivre ou de mourir. « Cette décision a été prise avec vous, indépendamment de votre « statut Covid », et de la même façon que si vous vous étiez présentée à l’hôpital dans un autre contexte, avec une autre pathologie grave » insistent-ils encore.

Un faux choix

Ainsi, au-delà de cet exemple, c’est une leçon sur le quotidien des réanimateurs pendant l’épidémie de Covid, que veulent transmettre ces médecins. « Dans ce contexte épidémique extraordinaire, nous sommes parfois obligés de choisir le/la patient(e) à qui nous accordons la dernière chambre, le dernier respirateur, par rapport à celle/celui qui pourrait en bénéficier. C’est un choix qui n’en est pas un, ou en tout cas pas un choix empirique tant nous en mesurons l’impact et les conséquences pour les patients, pour leurs proches et pour les soignants. Comment résoudre ce conflit moralement et émotionnellement difficile ? En cherchant toujours à privilégier le patient pour lequel notre intervention a le plus de chances de succès, que ce soit pour la durée de sa vie ou sa qualité. En aucun cas, nous n’aurions pu nous résoudre à tirer au sort ou encore à attribuer cette dernière chambre disponible au premier patient arrivé. Nous condamnerions ceux qui se présenteraient ensuite avec plus de chances de survie (…) Nous nous souviendrons de vos paroles et de la nécessité absolue de toujours aller à la rencontre de chaque patient pour évaluer sa situation dans toute sa singularité (…). Nous nous souviendrons de la chambre vide que vous auriez pu occuper, et de la nécessité de penser que la priorité donnée à un individu peut être supplantée par la priorité donnée à la collectivité, à condition de préserver les principes fondamentaux et les valeurs du soin » concluent-ils une réflexion qui permet largement de dépasser les formules chocs et les raccourcis si délétères pour comprendre la réalité de la réanimation.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Démarche réflexive des limitations des traitements

    Le 19 décembre 2020

    Il ne suffit pas d’entrer en réanimation, il faut surtout en sortir ! Et surtout, en sortir dans un état « décent ». Indépendamment du covid, les statistiques de survie post-réa pour syndrome de détresse respiratoire aigu (SDRA) sont accablantes chez les patients âgés. Beaucoup meurent. Et la minorité qui survit à la réanimation garde de lourdes séquelles.
    Ces personnes ne rentrent en général pas chez elles mais sont orientées vers des SSR gériatriques où les assistantes sociales s’activent pour trouver une voie de sortie, c’est-à-dire un EHPAD. Leur vie post-réa est à la fois courte et misérable, toute la littérature médicale sérieuse le rapporte. En bref, entre 50 et 60 % des patients âgés entrés en réa pour un SDRA y décèdent, et parmi les survivants près de 50 % décèdent dans les 6 mois suivant leur sortie. Les autres sont relégués dans des EHPAD – alors même qu’ils étaient « autonomes à domicile », selon l’expression consacrée, avant leur maladie.

    Anne-Laure Boch
    https://www.causeur.fr/selection-reanimation-covid-19-176587

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