Si c’est un homme

Paris, le samedi 26 août 2017 – Il y a ceux qui pérorent dans les salons et qui se promettent de changer le monde. Et il y a ceux qui agissent, qui le changent. Ils n’abandonnent pas pour autant les discours, voire les postures. Mais elles ne leur suffisent pas, loin de là. Ils ne peuvent vivre sans mettre en application leurs idées.

Soutenir ceux qui reçoivent les coups plutôt que ceux qui les donnent

Jean-Pierre Lhomme appartenait à cette espèce de médecins généralistes, profondément ancrée à gauche, qui ne s’en cache pas et qui a à cœur de ne laisser aucun doute sur ses convictions. « C’était un militant prolétarien qui n’avait pas envie qu’on le prenne pour un bourgeois distingué », souligne pour le Monde Bertrand Lebeau, addictologue qui a partagé plusieurs combats du médecin généraliste. Mais cette détermination à ne pas être assimilé à la "caste" dominatrice ne se résumait pas en une mise rudimentaire et des cheveux mal peignés. Ses préoccupations étaient toute entière dirigées vers ceux qui souffrent. Il avait une « faculté naturelle (...) à se ranger du côté de ceux qui reçoivent les coups de bâton plutôt que de soutenir ceux qui les donnent » résume Fabrice Olivet, directeur de l’association ASUD, dans un témoignage publié sur Facebook.

Rencontre décisive avec Simone Veil

Au début des années quatre-vingt dix, dans les quartiers de Paris où il exerce la médecine générale, ceux qui reçoivent les coups, ce sont ces jeunes toxicomanes décimés par le Sida. Pourtant, des méthodes existent pour éviter la transmission du virus à ces patients. Jean-Pierre Lhomme et quelques autres les connaissent et les défendent envers et contre tous. « Des toxicomanes meurent chaque jour du sida, d’hépatite (…) ces morts peuvent être évitées, c’est ce qu’on appelle la réduction des risques… », énoncent Jean-Pierre Lhomme et ses compagnons du collectif Limiter la casse, dans une tribune publiée dans le Monde et Libération en 1993. Après cette mobilisation de l’opinion publique, Jean-Pierre Lhomme va tenter de faire bouger les lignes politiques. La partie est loin d’être assurée : le gouvernement de Balladur est à droite et acquis aux conservateurs. Mais le praticien trouve en Simone Veil, ministre de l’époque, une écoute attentive et intelligente. La réduction des risques va pouvoir enfin sortir de l’illégalité où elle était cantonnée.

Le médecin auquel on ramène sa sacoche

Après ce fait d’arme, Jean-Pierre Lhomme continuera toute sa vie à soigner des patients toxicomanes, pour lesquels il avait une grande affection. Face aux réticences exprimées par beaucoup vis-à-vis de ces malades, il aimait à répéter une anecdote. Victime du vol de sa sacoche, le praticien avait raconté l’incident à ses patients et peu après, la mallette était réapparue. « Il en était fier pour deux raisons : les toxicos n’étaient pas si “mauvais” que ça… et ce n’est pas à tous les médecins que l’on ramène sa sacoche » raconte Bertrand Lebeau dans les colonnes du Monde. Vingt ans après la mise à disposition de seringues à usage unique et l’accès aux traitements de substitution, Jean-Pierre Lhomme jeta ses forces dans une autre bataille : l’ouverture de salles d’injection à moindre risque. Sa détermination, ses coups de gueule et sa foi dans l’expérimentation lui permirent enfin d’obtenir gain de cause avec l’inauguration il y a quelques mois du premier centre d’injection supervisé, coordonné par son association, Gaïa.

Après avoir pris sa retraite il y a trois ans, Jean-Pierre Lhomme, né le 4 novembre 1948 à Château-Renard espérait pouvoir se consacrer pleinement à ses missions humanistes et humanitaires. Mais un cancer a emporté à 68 ans, ce 15 août, le vice-président de Médecins du Monde, qui avait accompagné sur tant de routes à travers le monde et à Paris, ceux que plus personne ne voulait soigner.

Aurélie Haroche

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