Sorcier du sommeil

Paris, le samedi 7 octobre 2017 - A-t-il su avant de s’endormir que des travaux fondamentaux sur le cycle circadien, faisant écho aux préoccupations qui ont irrigué l’ensemble de sa carrière, avaient été récompensés par le Prix Nobel. L’histoire ne le dira pas, mais son fils l’affirme : bien que très fatigué, son père a continué jusqu’à la fin de sa vie à s’intéresser aux progrès de la recherche médicale et scientifique. Au-delà d’une passion certaine pour ces domaines, il faut voir dans cette attention soutenue la curiosité et la soif d’apprendre qui ont été le fil rouge de la vie de Michel Jouvet.

L’expérience inoubliable de la guerre

Ces traits avaient été forgés par son père qui, lorsqu’il était enfant, l’incitait à affronter son frère en des jeux scientifiques où l’ingéniosité et la curiosité étaient des atouts essentiels. Cette aptitude le conduit à désirer le monde : sa première ambition est de devenir marin pour mieux épouser l’immensité de la terre. Cependant, son expérience pendant la Seconde guerre mondiale, alors qu’il n’a pas vingt ans, le dissuade de suivre cette voie : le sabordage de la flotte française à Toulon demeure un souvenir traumatisant. Ce drame n’empêche pas Michel Jouvet de rejoindre le maquis du Jura pendant la seconde partie de la guerre, ce qui lui vaudra d’être décoré de la Croix du combattant volontaire.

Mystère intérieur

Toujours avide de parfaire sa connaissance des autres, il s’oriente à la Libération vers des études d’ethnologie. Il souhaite que sa formation soit la plus complète possible. Aussi, parallèlement à son inscription dans un cursus littéraire classique, il suit également des études de médecine afin de se spécialiser en neurobiologie, neurochirurgie et neuropsychiatrie. La passion qu’il découvre pour ces disciplines l’éloigne quelque peu de son désir premier de devenir ethnologue. Il perçoit que les mystères de l’univers qui aiguisent tant sa curiosité ne se trouvent pas seulement à des milliers de kilomètres mais également en chacun de nous, dans le fonctionnement de notre cerveau. Après un voyage aux Etats-Unis, où il travaille dans l’équipe du neuroscientifique Horace Winchell Magoun au Veteran’s Hospital de Long Beach, il revient à Lyon, à l’Université Claude Bernard où il mènera toute sa carrière.

Le sommeil dans tous ses états

C’est là qu’il décrit en 1959 les signes électroencéphalographiques de la mort cérébrale et là surtout qu’il forge deux ans plus tard le concept de sommeil paradoxal. Dans la lignée des travaux des américains Nathaniel Kleitman et Eugène Aserinski, qui au début des années 50 avaient été les premiers à décrire les mouvements oculaires rapides du sommeil paradoxal, Michel Jouvet propose la première classification des phases du sommeil. Ces dernières demeureront toujours un sujet de préoccupation centrale pour le praticien, qui participera par exemple à la mise au point du modafinil, molécule qui demeure toujours aujourd’hui utilisée dans la narcolepsie. Il s’intéressera également, notamment avec sa deuxième épouse, à la question des rêves, faisant l’hypothèse qu’ils auraient pour fonction une reprogrammation neurologique itérative.

Sommeil éternel

Père de quatre enfants,  Michel Jouvet, dont le premier abord était plutôt sévère maniait volontiers l’humour et la fantaisie. « C’était un esprit très inventif, une sorte de marginal heureux » a décrit le neurobiologiste Jean-Didier Vincent qui avait été son interne, en apprenant la mort à 92 ans dans la nuit de lundi au mardi de celui que l’on surnommait parfois le sorcier du sommeil et qui avait été distingué par la médaille d’or du CNRS.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Et son enseignement...

    Le 16 octobre 2017

    N'oublions pas, non plus, que Monsieur Jouvet fut un enseignant passionnant (et original !) dont j'ai eu la chance de bénéficier...

    Dr Yves Gille.

Réagir à cet article