Sourire dans l’enfer

Genève, le samedi 6 octobre 2018 – Si vous demandez le chemin de l’hôpital de Maban, au Sud Soudan, il y a des risques pour que l’on ne puisse pas vous renseigner. Mais si vous corrigez en évoquant « l’hôpital du Dr Atar », les regards pourraient s’éclairer. Le docteur Evan Atar Adaha qui dirige le seul centre chirurgical opérationnel du Haut-Nil à Bunj, centre qui couvre un bassin de population de 200 000 personnes, est tellement investi que les populations locales ont pris l’habitude de considérer l’établissement comme le sien. Voilà qui ne peut qu’amener un nouveau rire tonitruant sur les lèvres de ce chirurgien de 52 ans, qui sourit encore davantage quand face à cette position hégémonique, les infirmières le taquinent en le traitant de "dictateur".

Plâtre

Arrivé à l’hôpital de Maban, qui grâce à l’activisme du docteur Atar et des fonds du Haut Commissariat pour les Réfugiés (HCR) compte aujourd’hui 120 lits, deux salles d’opération, un service de néonatologie et une unité de lutte antituberculeuse de 20 places, vous pourriez être étonnés que le chef ne vous interroge pas que sur vos capacités médicales, mais également sur vos compétences en mécanique et bricolage ! Apparemment farfelue, la question est essentielle dans une structure où les menus travaux d’urgence sont constants : réparations du groupe électrogène en panne, fissures dans les murs, inondations ; les avaries sont nombreuses. S’il exige de ses confrères et collègues qu’ils sachent (presque) aussi bien manier la truelle que le stéthoscope, le docteur Atar prête lui aussi régulièrement main forte. On peut ainsi le voir entre deux interventions réparer un plafonnier ou rafistoler un plâtrage ! « Nous sommes là pour sauver des vies, pas pour rester assis à rien faire. On n’a pas le temps de traîner au bloc. Nous sommes tous égaux. Nous faisons tous partie de la même équipe » remarque-t-il.

Fil

La vétusté de l’hôpital de Maban est à l’image de la région dévastée par les guerres civiles. Pourtant, Evan Atar Adaha n’a jamais pensé à l’abandonner. Son épouse et ses quatre enfants vivent en sécurité à Nairobi, mais le chirurgien ne les rejoint que trois fois par an. Néanmoins, il se réjouit de pouvoir aujourd’hui être en communication quotidienne avec eux grâce à What’s App, ce qui lui permet par exemple de superviser les devoirs de physique de son aîné. « Quand je vivais à Kurmuk, les lettres que je leur écrivais mettaient un mois à arriver ». Avant de vivre à Kurmuk, le docteur Evan Atar Adaha, né en 1966 à Torit (Soudan du Sud) était un fils d’agriculteurs. Ses origines modestes ne l’empêchent pas de réaliser son ambition de devenir médecin. Grâce à une bourse, il fait ses études à Khartoum, puis en Egypte, mais choisi de revenir au Soudan, pourtant déjà meurtri par les conflits. A Kurmuk, il contribue à créer un hôpital qui prend en charge blessés civils et combattants de tous les camps. Les conditions au départ sont plus que rudimentaires. « La seule chose qui avait été laissée sur place, c’était une table d’opération. Quand je suis arrivé, le sol de l’hôpital, était recouvert de déjections et de détritus » se souvient-il. Avec les moyens du bord, le docteur Atar et ses rares confrères tentent d’apporter des soins à la population. « On faisait les sutures avec du fil ordinaire et on drainait le sang avec de simples bâtonnets de bois en guise de mèches », raconte encore le docteur Adaha (plus souvent appelé docteur Atar). Aussi a-t-il longtemps chéri un kit de stérilisation laissé par un médecin français.

Prière

En 2011, demeurer à Kurmuk est impossible. Dans quatre véhicules et un tracteur, il entasse avec son équipe ce qu’il peut emmener du matériel de l’hôpital et entreprend un long périple jusqu’à Maban. Le voyage durera un mois. Arrivé sur place, il investit les locaux d’un dispensaire abandonné où il improvise une première table d’opération grâce à des portes empilées. Les fonds du HCR ont permis à l’hôpital de connaître une autre dimension, mais les coupures d’électricité sont nombreuses et l’insécurité constante. Le nombre de soignants est en outre très restreint (cinq médecins) face à un afflux constant de patients et des pics ponctuels. L’équipe travaille sans relâche : cinquante-huit interventions sont réalisées en moyenne chaque semaine. Mais le docteur Atar, qui vit dans une tente rapiécée à l’extérieur de l’hôpital et dort sur un lit qui grince (c’est comme le bruit de la climatisation, plaisante-t-il), conserve toujours une belle humeur, plaisante avec les patients, chérit les nouveau-nés, prie avec les malades avant de les opérer (en leur lisant la Bible ou le Coran, bien qu’il soit chrétien) et insiste : « Ce qui me rend heureux, c’est de me rendre compte que mon travail a épargné de la souffrance ou sauvé la vie de quelqu’un ».

Cette semaine, le docteur Atar a quitté pour quelques jours son hôpital et ses patients pour recevoir à Genève le prix Nansen 2018 décerné par le HCR à ceux qui œuvrent pour accompagner et protéger les réfugiés.

Rarement une récompense a été mieux attribuée.

Aurélie Haroche

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