Sur le coup

Paris, le samedi 16 décembre 2017 – C’est un chiffre régulièrement répété, érigé en symbole. Il est utilisé pour témoigner du scandale et de l’indicible. Pourtant, il n’est pas exactement le reflet de ce qu’il entend dénoncer. Chaque année, en France, un peu plus d’une centaine de femmes (109 en 2016) meurent, tuées par leur compagnon ou leur ex-compagnon. Ces anonymes qui périssent étranglées, étouffées, transpercées sont perçues comme les martyres de la violence conjugale. Mais est-ce parfaitement exact ? Ont-elles toujours été averties par des coups, des blessures, des agressions ? Dans la majorité des cas d’homicides conjugaux (quand la femme est la victime), on ne retrouve pas d’antécédents de violences conjugales. Une minimisation peut exister : les plaintes et signalements restent rares aujourd’hui. Néanmoins, on peut également supposer que le passage à l’acte n’est pas toujours (même s’il l’est régulièrement) la conséquence d’une escalade de la violence physique.

Etude des monstres

Cette constatation est un des points importants de la thèse d’Alexia Delbreil. Médecin psychiatre et légiste âgée de 36 ans, ce chef de clinique assistant du service de Médecine Légale dirigé par le Dr M. Sapanet (CHU de Poitiers) s’est toujours intéressée "aux monstres". C'est-à-dire à ceux qui diffèrent, à ceux qui attirent l’attention et dérangent. A cet égard, c’est d’abord aux auteurs des meurtres qu’elle se consacre ; même si ses travaux ont également une visée préventive importante.

Qu’est-ce qu’elle fait là ?

Au moment de définir son sujet de thèse, Alexia Delbreil ne contacte pas ses pairs ou les services pour lesquels elle a nourri le plus grand intérêt. Elle adresse une lettre au ministère de la Justice. Sa requête : pouvoir éplucher les dossiers judiciaires des tribunaux de Poitiers et de sa région portant sur les homicides conjugaux et les tentatives d’homicides conjugaux. Il lui faudra attendre six mois et d’opiniâtres relances pour que sa demande soit acceptée. Dans les couloirs des palais de justice, l’accueil est souvent froid. « C’est qui ? Quesque-ce qu’elle fait là ? » a fréquemment entendu la jeune femme blonde aux traits juvéniles dont le Monde a récemment brossé le portrait. Mais Alexia Delbreil ne s’en formalise pas et décrypte avec minutie les différents éléments, afin de tenter d’établir quelques conclusions et faits marquants.

Pas des monstres

L’assassinat d’une femme par son mari est un « uxoricide ». Il pourrait être souvent résumé par la phrase : « Si je ne peux pas t’avoir, personne ne t’aura ». Si l’on entend fréquemment que tous les milieux peuvent être concernés par la violence conjugale, dans ce travail les catégories socioprofessionnelles les moins favorisées sont les plus fréquemment représentées. L’isolement et la précarité sociale sont courants. Concernant l’auteur des meurtres, la psychiatre note que les psychoses sont rares, mais les dépressions fréquentes avec des troubles de la personnalité et une immaturité affective. « Quand je les rencontre, je ne suis pas face aux grands criminels qu’on voit à la télé. Ce sont des hommes qui ne font pas peur, qu’on pourrait croiser dans la rue » remarque Alexia Delbreil interrogée par 7 à Poitiers. « Au-delà d’une forme d’insertion classique, je remarque chez certains d’entre eux des parcours faits d’attachements importants et de ruptures douloureuses. D’autres ont un besoin de maîtrise important » analyse celle qui se rend fréquemment aux parloirs du centre pénitentiaire de Vivonne pour des expertises psychiatriques.

Violence et homicide : pas toujours en lien

L’étude d’Alexia Delbreil, une des premières du genre en France, met également en évidence des antécédents judiciaires fréquents chez les auteurs. Au sein du couple, les conflits sont également régulièrement rapportés, avec souvent des menaces de mort proférées. Néanmoins, auprès du Monde, Alexia Delbreil, qui a pu confronter les chiffres avec ses constatations cliniques de médecin légiste, insiste : « Le problème c’est qu’on ne voit l’homicide conjugal qu’à travers la violence conjugale. Mais ça ne concerne que 25 morts sur les 123 décès de 2016. Il y a une centaine de femmes par an qui n’ont pas été frappées avant d’être tuées et çà personne ne s’en occupe » regrette-t-elle.

Sensibiliser à la période critique de la séparation

Est-ce à dire que toute prévention est inutile, si l’on est face à des passages à l’acte non prémédités et non prévisibles ? Certainement pas et une part importante du travail d’Alexia Delbreil concerne la prévention. Celle qui remarque que le Canada est parvenu à une forte diminution  des homicides conjugaux en un peu moins de quarante ans juge : « Ce n’est ni de la grande délinquance ni de la maladie mentale, ça ne devrait pas être très compliqué de faire baisser ces chiffres ». Pour elle la prévention passe par une sensibilisation du grand public à la période très délicate de la séparation ; une sensibilisation qui permettra de rappeler que l’homicide conjugal ne survient pas uniquement dans un contexte de violence. Dans l’espoir que cette prise de conscience interviendra, Alexia Delbreil poursuit son minutieux travail de médecin légiste, témoignant comme d’autres avant elle, combien cette discipline peut être riche pour ceux qui sont encore en vie.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Sûr ! Le Scoop !

    Le 16 décembre 2017

    Article sexiste ! Combien d'hommes sont tués par leur compagne ou ex-compagne...?

    Dr Roger Farenc

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