Sur le sol irlandais…

Dublin, le samedi 17 juin 2017 – Que peut espérer un petit garçon dont le père est d’origine indienne et qui grandit à Dublin dans les années quatre-vingt ? L’Irlande voit s’accélérer sa mue de pays marqué par la misère en l’un des états les plus riches d’Europe, une mue qui laisse parfois certains sur le bord du chemin. Cette transformation s’accompagne en outre de conflits toujours plus durs entre l’IRA et le gouvernement britannique. La peur et l’exclusion économique peuvent favoriser la haine, le repli sur soi. Si la famille de Leo Varadkar est bien intégrée, grâce aux métiers de ses parents, son père médecin et sa mère (irlandaise) infirmière, il sait que le rejet peut toujours affleurer. Aussi tout en espérant lui aussi épouser une carrière médicale, comme son père, il est peu probable qu’il joue un rôle central dans les institutions irlandaises. « Mon père a parcouru plus de 8 000 kilomètres pour bâtir un foyer en Irlande, il ne se doutait pas un seul instant que son fils pourrait un jour grandir et diriger le pays » a commenté Leo Varadakar quand les élections au sein du parti-centre droit Fine Gael ont confirmé début juin qu’il allait être prochainement nommé premier ministre.

Dans l’Irlande catholique, les couples de femmes peuvent accéder à la PMA

Ce rêve paraissait d’autant plus inaccessible à ce jeune métis que d’autres obstacles auraient pu perturber une carrière politique : Leo Varadakar est homosexuel. Si cette orientation lui offre une vie amoureuse épanouie (son compagnon, Matthew Barrett est médecin au Mater Misericordiae University Hospital), il n’ignore pas qu’elle demeure condamnée par une partie importante d’une Irlande dont la tradition catholique est très prégnante. Cependant, Leo Varadakar a dès l’adolescence assisté peu à peu à l’éveil de son pays sur ces questions. Si le sujet de l’avortement demeure toujours très sensible, celui de la reconnaissance de l’homosexualité connait en effet des avancées spectaculaires. En 1993 (Leo Varadakar a quinze ans), l’homosexualité est dépénalisée. Cette décrispation va entraîner l’adoption d’une série de lois destinées à lutter contre les discriminations et l’Irlande devient même le premier pays à autoriser le mariage entre les personnes de même sexe en 2011. Dix ans plutôt, fait particulièrement marquant dans cet état si catholique, les couples de femmes obtenaient le droit de recourir à la procréation médicalement assistée.

Ascension fulgurante

Dans ce contexte favorable et alors qu’il a entamé des études de médecine au Trinity College de Dublin, il peut céder au virus de la politique. Il s’inscrit au sein de la Jeunesse du Fine Gael et se présente en 1999, à vingt ans, au conseil du quartier de Mulhuddart à Dublin. S’il échoue à 360 voix près (et alors que pas moins de neuf décomptes ont été réalisés), sa vocation est confirmée. Cependant, Leo Varadakar poursuit ses études de médecine et s’installe même pendant quelques années comme médecin généraliste. Il doit abandonner cette carrière quand en 2007, celui qui trois ans plutôt avait été réélu au conseil du comté de Fingal avec le meilleur score de tout le pays devient député à 28 ans dans une Assemblée où le Fine Gael n’était plus représenté depuis cinq ans. L’Irlande commence alors à apprendre à connaître cet homme au franc parler, décrit comme un sniper tant ses prises de paroles sont directes et sans concession. Cette marque lui vaut quelques remous au sein de son propre parti mais également plusieurs soutiens indéfectibles qui lui ont permis d’être préféré à son adversaire Simon Coverney lors de l’élection du nouveau chef du Fine Gael après l’annonce de la démission du premier ministre Enda Kenny.

Le courage de s’attaquer à la bière !

Son élection comme député sonne le départ d’une carrière aussi rapide que maîtrisée. Ainsi, quand le Fine Gael retrouve le pouvoir, Leo Varadakar qui faisait partie depuis 2007 du "cabinet fantôme" de l’opposition est nommé ministre. Il s’empare notamment du portefeuille de la santé, exercice délicat dans un pays où les délais d’attente sont particulièrement longs et où les questions éthiques, tel l’accès à l’avortement, sont l’objet de fortes crispations. Leo Varadakar n’hésitera cependant pas à s’attaquer à des sujets extrêmement sensibles : la lutte contre l’alcool. Il réussira notamment à faire adopter un projet très discuté visant à faire progresser le prix de toutes les boissons avec pour objectif un recul de la consommation.

Entre Emmanuel Macron et Margaret Thatcher

Si ses préoccupations sanitaires sont claires et son ambition affichée, la position politique de Leo Varadakar n’apparaît pas facile à cerner. Le nouveau premier ministre a déjà prévenu : il ne veut pas devenir une icône de telle ou telle cause, être cantonné à une étiquette. « Je ne suis pas un politicien à moitié Indien, ou à moitié médecin ou à moitié homosexuel. Ce n’est qu’une partie de mon identité, mais cela ne me définit pas, c’est une partie de ma personnalité, j’imagine » avait-il expliqué au moment de la révélation de son homosexualité en janvier 2015, destinée à s’afficher avec transparence alors qu’il était amené à prendre position sur des sujets comme la gestation pour autrui ou le don du sang par les homosexuels. Il semble que sur l’échiquier politique, il cultive le même désir de ne pas être catégorisé. Celui qui a affirmé cette semaine que le gouvernement qu’il dirigera ne « sera ni de droite ni de gauche parce que ces vieilles divisions ne prennent plus en compte les défis politiques d’aujourd’hui » est en raison de sa jeunesse et de cette similarité philosophique facilement comparé à Emmanuel Macron.

Mais d’autres par son attachement à l’austérité, par sa volonté de baisser les impôts pour les plus riches et d’empêcher la grève dans les secteurs publics essentiels préfèrent voir en lui plus ironiquement le fils spirituel de Donald Trump ou de Margaret Thatcher. Voilà qui fait sourire celui qui définitivement préfère demeurer un inclassable.

Aurélie Haroche

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