Un certain sens de l’esthétique

Paris, le samedi 26 novembre 2021 – Dans le paysage éclectique des bandes dessinées, « A mains nues », permet de découvrir un univers singulier. Nous sommes loin de la science-fiction des super-héros, du quotidien de l’adolescence ou des villages gaulois. Nous sommes au début du siècle précédent quant à l’issue de leur cursus de formation les femmes n’avaient pas le droit de soutenir leur thèse de médecine et ne devaient leur droit d’exercer qu’à des circonstances particulières. Pour Suzanne, il s’agissait d’un mari médecin, Henri.

Le tabou de la chirurgie

En dépit de son absence de thèse, Suzanne passe de service en service, continuant à travailler enceinte et se découvre une passion pour la dermatologie et la chirurgie. Voici un second tabou brisé par la jeune femme née en 1878 à Laon dans l’Aisne et que l’idée d’une vie rangée ennuyait prodigieusement. Après avoir décidé d’imiter son mari en suivant des études de médecine, Suzanne s’intéresse en effet à une discipline considérée comme exclusivement réservée aux hommes.

De Sarah Bernhardt aux Gueules cassées

La désapprobation d’une grande partie de ses confrères n’altère nullement l’enthousiasme de Suzanne, qui réalise un véritable coup d’éclat en acceptant d’essayer de récupérer un lifting raté dont se plaignait amèrement la grande Sarah Bernhardt de retour des Etats-Unis. Satisfaite du résultat obtenu par Suzanne, la célèbre actrice se montre très amicale pour la jeune chirurgienne et commence à faire sa publicité dans tout Paris. C’est cependant pendant la guerre auprès du professeur Morestin à l’hôpital militaire du Val de Grâce à Paris qu’elle parfait ses techniques, auprès des Gueules cassées.

La beauté du pouvoir

Les épreuves se multiplient à la fin de la guerre pour Suzanne Noël : son mari meurt, victime d’un gaz de combat. Epousant alors son amour de jeunesse (dont certains estiment qu’il pourrait être le père de son enfant) le docteur André Noël, elle perd quelques années plus tard sa fille unique, Jacqueline, de la grippe espagnole. Dévasté et anéanti par la dépression, André Noël se suicide. Leïla Slimani, auteur de la bande dessinée « A mains nues » qui raconte la vie de Suzanne Noël et dont le deuxième tome vient de paraître, résume : « Quand on a connu tous les chagrins, on n’a plus peur de rien. Et Suzanne Noël n’avait plus peur de rien, parce qu’elle n’avait rien à perdre. Elle me fascine parce qu’elle a compris que si on veut survivre à des chagrins individuels, la meilleure manière c’est de s’impliquer pour les autres, c’est de penser aux autres ». Et avant tout elle va penser à la « beauté » des autres. La beauté non pas seulement comme symbole frivole mais aussi comme instrument d’un pouvoir que l’on reconquit sur soi et sur sa vie. « Les femmes qui vieillissent et qui s’enlaidissent ne trouvent plus de travail et perdent leur indépendance financière. En leur rendant leur beauté, nous leur rendons leur pouvoir » écrivait-elle.

Corps entier

Aussi, après avoir finalement passé sa thèse (puisqu’après la mort de ses maris, elle était interdite d’exercer), Suzanne Noël va se consacrer à tous les aspects de la médecine plastique, étant notamment l’une des premières à s’intéresser aux liens entre médecine et chirurgie esthétique. Spécialiste de chirurgie plastique, le Dr Marianne Prevot relève : « Non seulement elle améliore des techniques chirurgicales existantes, mais elle en invente de nouvelles. (…) Elle envisage la synergie de la médecine esthétique avec la chirurgie esthétique en proposant les traitements dermatologiques avec des préparations pharmaceutiques, ce qui était totalement délégué par les chirurgiens. Sa vision de la chirurgie esthétique du vieillissement est celle que l’on trouve maintenant, en 2020, avec sa fonction préventive par des traitements répétés ». Son caractère innovant s’exprimera par ailleurs dans sa volonté de considérer que la chirurgie esthétique ne devait pas seulement concerner le visage mais aussi le corps : ainsi jette-t-elle les bases de la liposuccion. Elle est également attentive à la prise en charge de la douleur, autant qu’à l’information des patientes. N’ignorant pas les importants enjeux de la chirurgie esthétique, elle avait ainsi pour habitude de mettre en garde ses patientes sur la nécessité de ne pas se faire opérer pour leur mari mais pour elles… Ses patientes sont d’abord de riches bourgeoises et aristocrates (souvent recrutées dans les célèbres soirées organisées par le docteur Noël, elle-même !), mais en pratiquant des tarifs avantageux pour les moins fortunés, elle prend également en charge des ouvrières pour tenter de réparer des becs de lièvre ou des blessures accidentelles très invalidantes.

Soroptimist

Après avoir dû en partie limiter son activité en raison de problèmes de vue (même si elle offrira cependant ses services pendant la deuxième guerre mondiale pour transformer l’aspect de certains résistants recherchés ou réparer les plaies d’anciens déportés), elle consacre la fin de sa vie à la lutte féministe. Fondatrice du club les Soroptimist (dont est inspiré un groupe britannique), elle militera pour le droit de vote des femmes et organisera notamment une manifestation remarquée pour réclamer que les femmes ne paient pas d’impôts tant qu’elles n’auraient pas les mêmes droits que les hommes. Ces droits, Suzanne Noël, n’avaient en beauté pas attendu qu’on les lui donne.


A.H.

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