Un grand prix pour un spécialiste de l’infiniment petit

Amsterdam, le samedi 1er juin 32013 – Sans doute parce qu’il est plus facile de s’identifier aux héros lorsqu’ils acceptent de dévoiler certaines de leur faiblesse, il est toujours réjouissant d’entendre un illustre scientifique évoquer une scolarité plus ou moins chaotique. C’est ainsi que l’on découvre avec un certain plaisir (bien qu’avec un peu de circonspection) le portrait que dresse de lui le lauréat du Prix de l’inventeur européen 2012, remis cette semaine par l’Office européen des brevets. « J’étais un élève moyen en tout, bon en rien » assure tranquillement le professeur au Collège de France Patrick Couvreur, qui accordait récemment une interview au Journal du Dimanche avant d’ajouter « J’ai fait de ma faiblesse un atout ».

Une discipline méprisée

Est-ce parce que la discipline ne semblait pas attirer les plus brillants éléments de l’université des Jésuites à Namur, où ses parents l’envoyèrent de guerre lasse, qu’il commença à se passionner pour la galénique ? Il est en tout cas certain que la curiosité du jeune belge fut particulièrement piquée entre autres parce que le domaine était traité avec un grand mépris par ses professeurs. « Pendant mes études de pharmacie à l’Université catholique de Louvain en Belgique, j’étais frappé par le dédain avec lequel certains de mes professeurs des sciences dites « nobles » (…) considéraient la formulation des médicaments » avait ainsi raconté l’année dernière à la tribune de l’Académie de pharmacie ce spécialiste des nanomédicaments. Pourtant très vite, après une thèse consacrée aux comprimés, Patrick Couvreur est pour sa part convaincu que « la manière de délivrer le médicament est peut-être aussi importante que le médicament lui-même ». Son orientation définitive vers les nanotechnologies va être confortée en côtoyant quelques grands noms de la médecine, tel le Prix Nobel de médecine Christian de Duve. De son dialogue avec ces spécialistes, naît en effet son projet de mettre au point des « microformes » afin que les molécules pénètrent directement au cœur des cellules. Sa rencontre avec le pionnier des nanoparticules, le suisse Peter Speiser va lui permettre de concrétiser son pari. En 1977, à Zurich, il parvient pour la première fois à « encapsuler » une molécule de fluorescéine dans une nanoparticule de Nylon. « J’ai démontré qu’une molécule pouvait pénétrer au cœur d’une cellule grâce aux nanotechnologies » explique au JDD le spécialiste, déjà salué l’année dernière par la médaille de l’innovation du CNRS.

Blagues belges

Il ne s’agissait pourtant que d’une première étape pour Patrick Couvreur. Un nouveau challenge s’imposait à lui : trouver un vecteur non toxique pour l’homme, à la différence du Nylon. L’aventure va alors se dérouler entre autres en France où le biopharmacien a été attiré par un professeur à la faculté de pharmacie de Châtenay-Malabry, François Puisieux. L’intégration se fait sans difficulté pour cet amoureux de la langue française. « Mes enfants ont un peu souffert de vos blagues sur les Belges. Mais je trouvais enfin une patrie linguistique, après avoir mal supporté le rejet de la francophonie par les Flamands » racontait celui qui a conservé une pointe d’accent dans le journal du CNRS il y a quelques mois. Au-delà de ces questions de langue, la France est pour Patrick Couvreur le territoire des plus grandes découvertes. En utilisant le cyanoacrylate, il parvient en effet à démontrer en 1997 que ses nanoparticules contenant de la doxorubicine parviennent à franchir les mécanismes de résistance des cellules. Par ailleurs, indiqué dans le traitement de l’hépatocarcinome, son nanomédicament cible spécifiquement les cellules concernées. « Le principe actif ne va pas du tout dans le tissu cardiaque, mais dans le tissu hépatique. Par conséquent, on augmente considérablement la tolérance, et donc on peut administrer des doses plus importantes, et être plus efficaces », analyse l’inventeur européen de l’année dans les colonnes de Pourquoi docteur.

Du Nylon au squalène

Mais les rebondissements scientifiques ne semblent jamais devoir s’interrompre avec Patrick Couvreur et son équipe. La plus récente de ses découvertes et qui lui a notamment valu les honneurs de l’Office européen des brevets concerne le squalène. L’utilisation de ce dernier comme vecteur lui a permis de considérablement augmenter la part de principe actif transporté, qui passe de 1 à 5 % pour un « nanomédicament » classique à 50 %. Ces derniers travaux ont été conduits par Patrick Couvreur parallèlement au développement de deux start up successives BioAlliance et Med-squal. Cette double casquette n’est pas toujours vue d’un très bon œil par certains universitaires français toujours soucieux d’éviter une quelconque accointance entre le monde de la recherche et l’industrie. Mais pour Patrick Couvreur, cette dynamique est nécessaire et il regrette même la frilosité des industriels vis-à-vis du développement des nanomédicaments. Espérons pour cet amoureux de l’équitation que son récent prix permettra de remettre ce domaine de recherche dans la course.

Aurélie Haroche

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