Une chirurgie qui a de la gueule

Paris, le samedi 10 novembre 2018 – C’est une photo très célèbre qui dit tout à la fois les cicatrices indélébiles de la guerre et en même temps les exploits réalisés par la chirurgie pour redessiner des visages. Cette photo a une histoire, parmi les milliers de gueules cassées de la Grande Guerre (on estime à 15 000 le nombre de grands blessés de la face entre 1914 et 1918), cinq ont été choisis. C’est le docteur Hyppolyte Morestin qui les connaissait tous qui a désigné ces cinq hommes pour répondre au souhait de Clémenceau de constituer une délégation de grands blessés dans le cadre de l’approbation du traité de paix. Le premier poilu choisi, Albert Jugon avait été un des premiers blessés avoir été admis dans son service.

Loin de Basse Terre

Si certains destins fascinent, c’est souvent leur lien avec la grande histoire, celle qui broie les destins qui retient notre attention (ou plus encore la capacité de certains, malgré les événements dramatiques, à placer toujours leur vie sous le signe du progrès). Ainsi, l’existence d’Hippolyte Morestin a été marquée par les insubmersibles fléaux du début du XXème siècle. Le père de ce natif de Basse Terre en Martinique a ainsi succombé à l’éruption du Mont Pelée le 8 mai 1902. Mais, Hippolyte n’accompagna pas son père à sa dernière demeure. Il avait quitté depuis plusieurs années la Martinique pour Paris, envoyé en métropole par ses parents qui s’inquiétaient de sa mauvaise conduite à l’école.
En France, Hyppolyte s’assagit considérablement et multiplie même les exploits devenant interne des hôpitaux de Paris à 19 ans (en 1888), puis ce qu’on appelait prospecteur à vingt-trois ans.

Déjà, la robotique…

Hyppolyte est immédiatement attiré par la chirurgie maxillo-faciale. Après avoir réalisé de nombreuses dissections cervicales, il met au point une technique d’intervention du cancer du plancher de la cavité buccale, encore parfois appelée opération de Morestin (même si elle a été depuis améliorée). Pour assurer le succès de ses interventions, le praticien met en outre au point une pompe électrique branchée sur une canule afin d’aspirer le sang.

Couture sur mesure

Quand la guerre éclate en 1914, Hyppolyte Morestin est chef du service ORL à l’hôpital Saint-Louis et est affecté à l’hôpital du Val de Grâce. Très rapidement, face à l’afflux des premiers blessés, il constitue une division des blessés de la face au sein du service de chirurgie générale. L’unité comptera à la fin de la guerre 480 lits ! Face aux blessures complexes des soldats, Hyppolyte Morestin rivalise d’ingéniosité et de dextérité. Il réalise ainsi en 1915 la première greffe cartilagineuse en appliquant une méthode qui porte son nom. Publiant de nombreux articles (45 entre 1914 et 1918 dans les Bulletins et mémoires de la société de chirurgie de Paris), il fait également des lectures remarquées à l’Académie de médecine. Dans le Figaro, le docteur Horace Bianchon évoquait ainsi avec émotion en mars 1917 l’une d’elle : « J'emploie le mot lecture parce qu'il est consacré. Il est ici tout à fait impropre. M. Morestin a parlé, avec une extrême simplicité, des méthodes qu'il emploie journellement dans son service; et il a montré soixante de ses opérés.  Chacun d'eux portait un petit album photographique montant d'abord l'état du visage au moment de l'entrée dans le service, et puis toutes les étapes de l'amélioration progressive. Cela valait, comme on pense, les plus beaux discours. J'ai rarement vu spectacle plus émouvant que celui de ces visages fendus, déchiquetés, écrasés, creusés de trous, informes, aux rebords en lambeaux épais, infiltrés, meurtris, littéralement monstrueux. (…) Mais sur les pages qui se suivent aux feuillets de l'album, voici que progressivement renaissent l'ordre et la symétrie et la beauté antérieure par l'art merveilleux du maître chirurgien. (…). A mesure que les interventions successives amènent leur bienfait, l'espoir renaît sur tous ces traits remis en harmonie, l'immense espoir d'inspirer autre chose qu'une pitié douloureuse, de retrouver l'accueil sans effroi d'un enfant, et l'amour joyeux d'une femme. Devant ces spectacles nombreux et divers, de l'ingéniosité humaine restaurant, souvent à la perfection, ce qu'avait abîmé la barbarie, l'Académie entière, profondément émue, a salué d'applaudissements prolongés le jeune opérateur qui, descendant de la tribune, rassemblait la troupe de ses soldats guéris. Je voudrais vous parler de sa méthode, qu'il a si clairement exposée. Je ne saurais le faire ici que de façon fort imparfaite. Il ne s'agit pas de larges autoplasties à l'aide de tissus empruntés à d'autres régions du corps. Le docteur Morestin utilise tout simplement les débris de peau, de muqueuse, de muscles, de tendons restés dans la plaie il libère tout ce qui fait tiraillements fibreux et cicatrices vicieuses; puis avec tout son savoir d'anatomiste et sa prodigieuse habileté manuelle, sans plan prémédité, en mettant à profit tout morceau de tissu pouvant survivre, il recoud, rejoint, oriente, harmonise. Sa notoriété, légendaire avant la guerre, n'a cessé de s'accroître. Personne encore, nulle part, n'avait atteint à cette perfection » écrit le praticien.

Si long défilé

Ses succès sont admirés dans le monde entier : Hyppolyte Morestin se rendra à New-York pour présenter ses travaux, tandis qu’il recevra également les éloges du chirurgien britannique Harold Gillies, lui aussi considéré comme l’un des pionniers de la chirurgie maxillo-faciale. Il jouira par ailleurs d’une certaine notoriété dans le reste de la société : Sarah Bernard et même Al Capone exigeront ainsi être soignés par lui. Mais travailleur infatigable, parfois méprisant avec certains de ses confrères (notamment les dentistes), Hyppolyte Morestin préférait à ces honneurs la compagnie de ses patients. C’est auprès d’eux qu’il mourut le 11 février 1919 à l’âge de 49 ans emporté par la grippe espagnole.

Les hommages du monde médical mais aussi de ceux qu’il a opérés se multiplient. « Tout notre service a assisté à son enterrement : toutes les infirmières en uniformes, tous nos blessés valides. Ces derniers, qui étaient en cours de traitement, souvent pleuraient. Pour l’accompagner à sa dernière demeure nous avons traversé tout Paris à pied, du Val-de-Grâce au Père Lachaise. Dans les rues, tout le monde en silence regardait. Rien ne pouvait être si impressionnant que ce si long défilé de blessés à la face » écrivait Hélène Marie Zoé Baillaud dans ses Mémoires d’une infirmière au Val de Grâce, en 1914-1918.

Demain, à l’heure des célébrations de l’armistice de cette grande guerre, le souvenir de ce si long défilé pourrait planer sur la ville.

Aurélie Haroche

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