Urgences : ce n’est pas une série tranquille...

Paris, le samedi 25 août 2018 – Mais où sont les rides ? Où sont les cheveux blanchis ? Les sourires étirés par les marques du temps ? Cinq jeunes femmes qui n’ont pas encore atteint trente-cinq ans et un homme, jeune lui aussi. Si les plus âgés sont absents ce n’est pas seulement parce qu’ils se tiennent plus souvent à l’écart des réseaux sociaux et du miroir aux alouettes qu’est internet. C’est parce qu’ils sont partis. Ils ont changé de service, renoncé, refusé de livrer une bataille qui s’éternise. Alors ce sont eux les médecins "seniors", comme l’explique Aurore, qui « débute à peine sa carrière ».

Se surpasser sur tous les fronts

Comme les autres, Aurore n’a pas choisi la médecine d’urgence par défaut ou par dépit. Très tôt, elle a su. Que c’était là qu’elle voulait exercer, dans ces services à part de l’hôpital, où l’adrénaline et la précision sont l’atmosphère constante de couloirs où l’humanité déborde, explose, pleure.
Ce désir des urgences est multiple. C’est d’abord un défi intellectuel. « C’est une spécialité intense, riche et complète, pointue et exigeante, qui met au centre de la réflexion l’Humain », détaille Aurore. Un de ses confrères renchérit en remarquant combien la « recherche » d’un diagnostic est au cœur de la mission de l’urgentiste. A cet exercice intellectuel permanent, s’ajoute un défi physique grisant que Louise, 30 ans, résume en évoquant « le challenge de la garde ».

Etre celui qui transforme la fatalité

Bien sûr, comme la très grande majorité des médecins, ces jeunes praticiens sont également mus par la volonté d’aider l’autre, une volonté qui n’exclut pas une once d’orgueil. Aux urgences, cette ambition revêt des couleurs particulières. Béatrice, 32 ans, décrit bien les spécificités de l’accompagnement des malades qui se rendent aux urgences. « Dans ce métier, nous sommes au contact de patients qui n’ont choisi ni leur médecin, ni le moment, ni l’endroit où ils allaient devoir consulter, et qui sont le plus souvent en détresse, qu’elle soit physique ou psychologique. En plus de leur prodiguer des soins médicaux de qualité, j’aimerais pouvoir faire en sorte qu’en quittant les urgences ils gardent le souvenir "le moins mauvais possible" de cet instant de leur vie ». D’une manière générale, répondre à cette vulnérabilité et offrir à l’autre son soutien dans un moment de basculement séduisaient et attiraient tous ces jeunes médecins.

Chaînon essentiel

Ils détaillent également tous leur désir d’échapper à une routine qui peut parfois être pesante. « J’aime la diversité des pathologies (…) l’idée de n’avoir jamais de quotidien (…). En une journée aux urgences on est parfois témoin de situations auxquelles peu de gens sont confrontés sur toute une vie » observe Louise. Enfin, tous également insistent sur l’importance de la cohésion au sein des équipes, dans cette bulle spéciale que sont les urgences. « Toutes mes tâches sont reliées aux autres et j’aime travailler main dans la main avec les infirmières, les aides-soignants, les brancardiers, les ambulanciers, les pompiers, en essayant toujours de faire au mieux pour le bienêtre et la santé voire la survie d’une personne » détaille Marine, 33 ans.

Perdre la passion ou perdre la boule

Les envies, les désirs, les ambitions étaient les mêmes. Les désillusions sont également identiques. Sur le compte Facebook Mots d’urgentistes qui vient d’ouvrir, initiative née de la rencontre d’un médecin urgentiste, Marine et d’une photographe, Marie, les médecins qui se livrent se demandent jusqu’à quand la passion pour leur métier leur permettra de se tenir debout. « Il y a des jours où je rêve de devenir fleuriste, institutrice ou boulangère... où je m'imagine une autre vie... où je me demande pourquoi donc j'ai choisi ce drôle de métier... Et puis, ma passion pour la médecine d'urgence revient, je passe outre et je tiens le cap » raconte Aurore. Mais cette passion n’empêche pas une « boule » visqueuse, délétère de s’installer. « J’ai cette boule de stress qui m’oppresse » écrit Marine qui fait écho à Béatrice qui à 32 ans se surprend à être déjà « découragée ».

Fermer ses yeux, ses oreilles et sa bouche… sauf au téléphone

Au début ce n’est rien, mais c’est tout de même déroutant de devoir passer plus de temps au téléphone qu’au chevet des malades comme le racontent plusieurs urgentistes. Puis, c’est une spirale qui se met en place et qui altère tout espoir d’humanité. Béatrice livre quelques exemples concrets des conséquences pernicieuses de ce manque de temps chronique : « Choisir sciemment de ne pas demander à une patient s’il y a un problème de violences à la maison car si par malheur elle répond "oui" il faudra prendre du temps pour s’en occuper, et que ce temps on ne l’a pas car des dizaines d’autres attendent des soins "plus urgents" ». C’est également ce patient que l’on oublie de prévenir qu’il va être opéré en urgence alors qu’il est déjà monté au bloc, ou cette mère devant laquelle on s’endort après 23 heures de garde plutôt que d’entendre ses explications. Ce sont ces patients que l’on presse d’en venir au « plus urgent ».

A nu

Cette incessante course contre le temps déroute les praticiens et installe une fatigue psychologique, des nervures insondables. « Je fatigue beaucoup parce que je ne suis pas satisfaite de mes prises en charge, et cela malgré l’absence de pause dans ma journée et aussi toute ma bonne volonté et mon investissement » raconte Marine qui évoque également son irritabilité. Elle répète par ailleurs sa peur de commettre une faute, hantise partagée par les autres praticiens. Si ces six médecins (qui espèrent être rejoints par d’autres) se livrent ainsi, à visage découvert (leurs témoignages sont illustrées de photos qui ne cachent rien de leurs émotions et de leur stupeur), c’est parce qu’ils souhaitent pouvoir continuer à exercer leur métier, sans avoir « honte » des conditions dans lesquelles ils accueillent les patients. « Le ressenti humain des médecins n’a jamais été utilisé comme moyen de faire réagir » observe Marine interrogé par Néon Magazine. Elle espère que son action fera mentir son observation.

Mots d’urgentiste, le compte Facebook :
  https://www.facebook.com/motsdurgentistes/?hc_ref=ARSEfxbantbWcd8_q-2tUAuYETPSlcs4h2rFAcM2BGGQbYWWNlQ7CkMytyuS-elrjdM&fref=nf&__xts__[0]=68.ARDXgpvopMZlNhRw5p94OwKjatjGA9QQ72I7PXZgaREJY98Plat3UUPIobr19nM5OeYWhHsWWTQ3pbshRnS7DN18MEwInJ5fMZ-QmcsfxTyHem15u7A1tr6tHUzqy2dc_vOKK70&__tn__=kC-R

Aurélie Haroche

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