Avent sur les blogs médicaux : du Livre à la pratique

Paris, le samedi 22 décembre 2018 – Ces quelques jours avant Noël ne sont pas seulement l’occasion d’une course effrénée à la consommation. Beaucoup continuent à ressentir dans cette période de l’Avent la nécessité de suspendre le temps et d’engager une réflexion sur leur existence. Si la foi et le rite catholique sont souvent totalement étrangers à cette démarche, la profondeur demeure. Deux blogueurs professionnels de santé ont ainsi décidé de se lancer dans une publication de l’Avent : chaque jour avant Noël (de façon un peu décalé pour l’un d’entre eux) ils postent un billet sur leur site. Jimmy, sage-femme, auteur du blog Carnets d’un Passeur évoque ainsi quotidiennement depuis le 1er décembre des rencontres marquantes avec certaines patientes et des instantanés de sa vie, principalement professionnelle. Le docteur Jean-Claude Grange, généraliste, a pour sa part concocté vingt-quatre fiches de lecture (qui ont toutes déjà été publiées, le médecin ayant pris un peu d’avance par rapport au calendrier de l’Avent classique). Du Livre à la pratique, ces deux calendriers offrent un bel éclairage de ce que peut être la liturgie médicale.

Points de suspension

Lire ou soigner : les échos sont innombrables. Car les mots sont toujours au centre de la tension. Ainsi, Jimmy remarque dans un de ses posts « L’asepsie verbale est très fortement attachée à cette idée que les mots peuvent blesser. Comme soignant et comme écrivaillon, je m’applique régulièrement à explorer le langage dans cette dimension si particulière qu’est la relation de soin », indique-t-il. Le métier de Jimmy le conduit par ailleurs fréquemment à être confronté aux non-dits, à la peur du mot qui traumatise. Il raconte par exemple les inquiétudes des premières consultations : « Dans les points de suspensions se cachent en réalité beaucoup de choses. L’appréhension de la nouveauté, peut-être aussi ce qu’elle a entendu en discutant avec ses amies. La légende des gynéconnards traversent les années et les soirées parisiennes » relate-t-il.

Nativité revisitée

Sur cette question des rapports potentiellement délétères des femmes avec la médecine, le blog Docteur du 16 nous propose pour sa part la lecture de Marc Girard, La brutalisation du corps des femmes dans la médecine moderne : « Toutes les femmes devraient lire ce livre pour comprendre quels sont les enjeux de la médecine moderne à leur égard. (…) Marc Girard nous dit d'interroger les femmes qui sont autour de nous et d'inventorier les dégâts de la médicalisation de leur corps : "Hystérectomies injustifiées, conisations abusives, irradiations des seins, mastectomies élargies, épisiotomies, césariennes, contraception hormonale, pilule contre l'acné, vaccination contre le papillomavirus, enfer procédural inhumain de la procréation médicalement assistée, traitement hormonal de la ménopause, traitement généralisé de l'ostéoporose" sans compter la médicalisation de la sexualité (on met au point un Viagra féminin), la médicalisation de l'enfantement et sa périduralisation, la médicalisation de l'élevage des enfants, la stigmatisation des grossesses non désirées, la lévothyroxisation des femmes, la location-vente des utérus, la mutualisation des touchers vaginaux sous anesthésie, et cetera. (…) Ce qui est le plus intéressant dans cette affaire c'est qu'il est possible que ce livre soit illisible pour  tout le monde : pour certains médecins certains de leur science émancipatrice, pour certains machistes qui rigoleront, pour certaines et certains féministes qui passeront outre, pour les tenants de l'Eglise de dépistologie, pour les amis des femmes autoproclamés, et cetera. Et, ce qui ne manquera pas d'en surprendre plus d'un, il est possible de défendre les femmes en ne combattant pas par principe le patriarcat » décrit-il. Bien sûr, le propos de l’ouvrage et l’éloge que le blogueur en fait pourraient bien susciter quelques divergences d’opinion (divergences peut-être même partagées par un professionnel de la naissance tel que Jimmy), mais rien de tel que l’Avent, période où l’on se prépare à célébrer un enfantement, pour s’interroger sur ces sujets qui ont beaucoup défrayé la chronique.

Ecouter les patients et les soignants

Les échos entre le faire et le penser, entre Jimmy et Docteur du 16 s’observent également quand ce dernier s’intéresse à Michael Balint et son ouvrage paru en 1960 Le médecin, son malade et la maladie. « Balint souligne l’importance de l’écoute en tant qu'elle est différente de l'anamnèse clinique classique. Et cette écoute doit mener à une compréhension et à une utilisation de la compréhension en vue d'un effet thérapeutique ». Or l’importance de l’écoute, son souci de décrypter les attentes indicibles apparaissent continuellement dans les billets de Jimmy. Ce dernier évoque également la frustration des sages-femmes, leur frustration de ne pas être entendues et de se sentir encore trop souvent les victimes d’une guerre ancestrale contre les médecins. Conflit épuisant qui selon lui pourrait expliquer que certaines s’orientent vers des médecines parallèles, espace où les interminables batailles autour de la notion de compétences disparaissent.

Corps à corps incessant

Dans les livres proposés par Docteur du 16, on ne retrouve pas ces considérations professionnelles, mais plus certainement de nombreux ouvrages qui évoquent la transformation de la médecine en objet de surconsommation. Il recommande ainsi plusieurs essais décryptant les méthodes potentiellement frauduleuses de certains industriels et autres agences, pour soigner (ou vendre) toujours plus. Il s’intéresse par ailleurs avec Céline Lafontaine au « corps-marché » et à son livre intitulé La marchandisation de la vie humaine à l’heure de la bioéconomie. Les échos de ces différentes théories, que certains trouveront parfois extrêmes, se retrouvent avec délices dans des écrits plus littéraires. Ainsi, l’auteur de Docteur du 16 n’oublie pas dans son calendrier de l'Avent de citer Le Malade Imaginaire de Molière ou le docteur Knock de Jules Romain. « Jules Romain en filant la métaphore commerciale, fondait une nouvelle pratique médicale qui atteint aujourd’hui son apogée et dépassait les propos dévastateurs de Molière en 1673 (Le Malade imaginaire) et de Georges Bernard Shaw en 1906 (Le dilemme du médecin) qui dénonçaient, au-delà de son mercantilisme, l’ignorance et l’arrogance du corps médical » analyse Jean-Claude Grange. Enfin, au-delà de ses sujets de prédilection (la sur consommation des soins, les tractations de l’industrie, les enjeux de la médecine fondée sur les preuves), Docteur du 16 fait l’ode de Place des angoisses, paru en 1954 de Jean Reverzy. Le livre « montre que la médecine générale, au delà du gouffre thérapeutique existant entre 1954, la date de parution du roman, et maintenant n'a pas changé : il s'agit toujours d'un face à face avec la maladie, avec la souffrance, avec l'inconnu des méconnaissances de la médecine, et d'un corps à corps incessant entre les mains du praticien et les peaux des patients avec, derrière ou devant soi, l'ombre de la mort. On ressent aussi l'odeur des corps, l'odeur de la salle d'attente, celle de la salle d'examen où les malades se déshabillent, on sent l'odeur des appartements dans lesquels le médecin fait ses visites » écrit Jean-Claude Grange.

Pour ceux qui à l’odeur du sapin et des mets qui grésillent voudrait voir s’ajouter celle des réflexions sur leur pratique et l’évolution de la médecine, qu’ils les partagent ou non, deux calendriers de l’Avent leur ouvrent leurs portes :

Carnet d’un passeur : https://orcrawn.fr/
Docteur du 16 : http://docteurdu16.blogspot.com/

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

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Vos réactions (2)

  • Médicalisation du corps des femmes,

    Le 23 décembre 2018

    Sous couvert de votre indignation "vertueuse", vous remettez en cause les acquis majeurs des femmes,contraception,avortement,AMP certes pas aisées à vivre mais souhaitées ardemment,et j'en passe. Quant aux touchers vaginaux sous anesthesie,vous participez aux fake news sur la médecine et vous ne devriez pas en etre fier,je n'ai jamais vu pratiquer cela, et au pire, il faut bien APPRENDRE,comment avez vous appris certains gestes sans etre intrusif? Reste que je suis contre cette pratique qui est exceptionnelle selon moi.
    En fait,vous parlez "morale" et non confort de vie des femmes.
    Et que pensez vous des touchers rectaux,radiotherapie pelvienne pour la prostate, incontinences majeurs apres interventions mal faites ,etc....chez les hommes?
    Vous ne l'évoquez pas, bizarrement.Et la levothyroxisation des femmes me laisse perplexe quand à vos sous entendus.
    Quels sont vos liens d'interet non seulemnt pharmaceutiques mais politiques, et religieux Vous devriez plutot les expliciter clairement,pluôt que mal les dissimuler sous ce texte…

    Je suppose que la péridurale est aussi une atteinte fondamentale à l'intégrité du corps des femmes lors d'un accouchement? Nos grands mères n'en avaient nul besoin alors accusons la medecine consumeriste!

    V.Raphel
    medecin-infirmiere

  • Réponse à V.Raphel

    Le 01 janvier 2019

    Ce commentaire est surprenant.
    Je vais vous répondre ceci : je n'ai aucun lien d'intérêt avec l'industrie pharmaceutique ; mon seul lien d'intérêt religieux est mon athéisme ; quant à mon engagement politique il est anti capitaliste.
    Est-ce clair ?
    Enfin, si vous ne comprenez pas ce que signifie la levothyroxisation des femmes, allez lire un peu, ça vous instruira.

    Dr Jean-Claude Grange

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