Comment redonner du poids à la parole scientifique ?

Paris, le samedi 21 octobre 2017 – Les situations mettant en évidence d’une part la soif d’informations scientifiques du grand public et d’autre par la défiance vis-à-vis des experts abondent. Comment répondre à ces deux phénomènes qui ne sont pas aussi contradictoires qu’il n’y paraît a priori ? Comment éviter que les populations étanchent leur besoin de connaissances en se fiant à de pseudo-experts plutôt qu’à une autorité officielle avérée ? La lecture de plusieurs blogs et sites d’opinion cette semaine nous offre quelques pistes de réponse (parmi d’autres).

Sortir de sa tour d’Ivoire

D’abord, l’engagement des scientifiques est essentiel. Interrogé sur le site The Conversation, à l’occasion de la Fête de la science qui se déroule actuellement dans notre pays, Nicolas Beck, auteur d’En finir avec les idées reçues sur la vulgarisation scientifique, remarque : « Il me semble que le foisonnement de théories douteuses sur l’évolution, le climatoscepticisme ou encore les campagnes de communication antivaccins doivent alerter la communauté scientifique, qui ne peut rester muette dans ce contexte de méfiance croissante vis-à-vis des sciences et des technologies ». Si le responsable du service de culture scientifique de l'Université de Lorraine estime qu’il y a « peu de réticences de la part des scientifiques » pour « intervenir dans les médias ou écrire un article », il relève qu’ils sont moins nécessairement friands des interventions dans les écoles ou auprès du grand public. Pourtant, ces contacts et ces moments de vulgarisation sont essentiels pour créer un véritable lien et évacuer certaines appréhensions, telle notamment l’idée que les scientifiques sont déconnectés des réalités et du "vécu" de la population. A l’heure où l’expérience individuelle est souvent érigée comme preuve aussi forte que l’expérimentation scientifique, les rencontres avec les chercheurs peuvent permettre de rétablir le dialogue et de rétablir dans l’esprit de tous la véritable échelle des valeurs. Pour ce faire, il est essentiel que les scientifiques rompent eux aussi avec certaines idées reçues. « Il reste quelques irréductibles qui pensent que pratiquer la culture scientifique leur fera perdre du temps et n’aura aucun intérêt pour leur carrière… ce qui est faux sur le long terme » observe Nicolas Beck. Il insiste encore sur la nécessité pour les scientifiques de « comprendre que la médiation fait pleinement partie du métier de chercheur (comme la loi Fioraso l’a réaffirmé), et que ce temps passé à la culture scientifique ne représente au final, qu’une partie infime du temps de travail des chercheurs, même si les plus réticents prétendent le contraire ».

2.0 : ou comment être jeune pour ne pas rester sur sa faim

Autre levier indispensable pour redonner du poids à la parole scientifique : maîtriser les nouveaux outils. Beaucoup a déjà été dit sur le rôle joué par les réseaux sociaux dans l’émergence de discours anti-scientifiques. Or, les autorités officielles qui participent à la diffusion du savoir fondé sur les preuves semblent dépassées par les capacités du Web 2.0. Le docteur Philippe Eveillard nous en offre une démonstration lumineuse sur son blog. Il compare les réponses obtenues sur le web à une question simple : comment se déroule l’épreuve de jeûne de 72 heures prescrite en cas de malaises hypoglycémiques répétés. Le 2 août 2017, une utilisatrice récurrente du forum de Doctissimo poste un message sur celui-ci. Elle redoute en effet de ne pas pouvoir supporter le test « en raison de ses malaises. Sa demande ne concerne ni un diagnostic, ni un traitement, mais simplement les modalités d’un examen. Des réponses rassurantes lui sont données le jour même et le lendemain par plusieurs doctinautes (…). Les réponses sont sensiblement les mêmes : pas d’inquiétude car l’épreuve se déroule en milieu hospitalier et, en cas de malaise, le nécessaire sera fait. Ce n’est que 3 semaines après que les modalités de l’épreuve sont dévoilées par une doctinaute qui a fait une épreuve de jeûne et qui, par la suite, a été opérée d’un insulinome. En prime, elle lui donne un lien avec son blog (Vis ma vie d’hypoglycémique) dans lequel elle raconte toute son histoire » détaille-t-il. Le recours rassurant à Doctissimo n’est cependant pas optimal puisque les informations collectées ne sont pas vérifiées. La patiente aurait-elle pu pour bénéficier de données plus solides se tourner vers Sante.fr « le nouveau site officiel d’information médicale à destination du public, lancé avant l’été [qui] fournit une information valide » ? Certes, valide, mais « décalée par rapport aux besoins des patients ». En effet, « Sante.fr est muet sur épreuve de jeûne et sur insulinome. L’outil de recherche ne prend pas en compte les caractères accentués (à une requête sur jeûne, il répond sur jeune). CISMeF Patients ne fait pas mieux que Sante.fr, sauf que, pour insulinome, il propose d’interroger Google sur une sélection de sites (c’est CISMeF qui sélectionne les sites). Dans la première page de résultat, le document "hypoglycémie" de la Société française d’endocrinologie décrit les modalités d’une l’épreuve de jeûne. Google l’outil de recherche "préféré des Français" est plus performant que CISMeF. Aussi bien pour "épreuve de jeûne" que pour "insulinome", il affiche dans la première page de résultat le document "hypoglycémie" de la Société française d’endocrinologie » énumère Philippe Eveillard. Ce dernier tire les conclusions de cette expérience édifiante : « Sante.fr est une banque de données dont les contenus sont de haute qualité, fondés sur des preuves, non biaisés, mis à jour, équilibrés, clairs, comparatifs et co-construits avec les utilisateurs. En clair, ce sont des contenus "hyperbétonnés", établis selon des critères d’une extrême sévérité. Dans Sante.fr, la grande majorité des informations provient de deux institutions : Ameli et la Haute Autorité de santé. L’information vient "d’en haut" (les institutions) et elle est destinée à ceux "d’en bas" (les internautes). C’est une approche top-down… du 1.0 pur jus. En revanche, la sollicitation des espaces d’apomédiation (forums, blogs, associations de patients…), fournit une information plus conforme aux besoins des patients. Ces espaces ont été décriés car moins exigeants en termes de qualité de l’information. A tort semble-t-il. Il en est de même de Google, souvent vilipendé, mais dont l’interrogation (dans le cas particulier de l’épreuve de jeûne) est particulièrement performante : réponse à la question dans la première page de résultat et source de l’information "honorable". D’un côté les apomédiaires et Google répondent aux questions des internautes mais la validité de l’information proposée est incertaine. De l’autre, Sante.fr détient des contenus validés, mais rarement exploitables par les patients. Il suffit de voir le type de questions posées dans le forum de Doctissimo pour s’en convaincre. En 2005, le Web a pris un virage. Le méconnaitre, c’est s’exposer à le rater et à aller tout droit dans le mur : celui de l’inadéquation. Sante.fr est inadéquat faute d’avoir retenu la leçon du Web 2.0 : ensemble, nous créons plus de connaissances que les experts » observe-t-il.

De-jargonize

Dans la lignée de cette analyse comparée des réponses offertes par le web et cette réflexion sur la nécessité pour les instances officielles de s’adapter à l’évolution des règles de communication, un travail doit probablement être mené sur les mots utilisés. A cet égard, un outil pourrait être utile (pour les anglo-saxons) : le De-jargonize. Présentant ce logiciel, le médecin blogueur Hervé Maisonneuve décrit : « Il est important de bien communiquer soit avec d’autres collègues chercheurs, soit avec le grand public. Ce "De-jargonize" peut aider à identifier le jargon et proposer d’autres mots. (…) C’est gratuit. C’est utile, je l’ai testé. Vous recevez un texte avec des mots en rouge (jargon), et un indicateur avec plein de chiffres. Le site est didactique », explique-t-il.

La question du discrédit de la parole scientifique est complexe et invite des réflexions sociétales multiples. Ici, cependant, plutôt que de se concentrer sur les causes et les conséquences, nos auteurs proposent quelques pistes pour inverser la tendance ! Vous pourrez les redécouvrir en lisant :

The Conversation : https://theconversation.com/faut-il-convaincre-les-chercheurs-de-se-lancer-dans-la-mediation-des-sciences-85375
Le blog de Philipe Eveillard : http://docedu.fr/WordPress/archives/1589

Et d’Hervé Maisonneuve : http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2017/10/les-scientifiques-utilisent-trop-de-jargon-quand-ils-communiquent-leur-recherche-aux-non-experts.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • N'est plus portée par le scientifique

    Le 23 octobre 2017

    Le problème est que la "parole scientifique " n'est plus portée par le scientifique lui-même.

    Nathalie Umlil

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