Covid : un crash d’avion chaque jour… vous avez dit indifférence ?

Paris, le samedi 27 mars 2021 - La comparaison tend à s’installer depuis quelques jours. Elle était notamment reprise cette semaine dans une analyse politique de la crise actuelle dans le Monde par Denis Cosnard. « Clairement, Emmanuel Macron estime que la France doit pour le moment « vivre avec » le virus, selon sa propre formule. Cela signifie aussi vivre avec les malades. Et les morts. Entre 250 et 350 par jour en moyenne depuis le début de 2021. L’équivalent d’un crash d’avion chaque soir. Un crash discret, qui attire de moins en moins l’attention et ne fait plus la « une » » remarque le journal

Les événements fréquents et moins catastrophiques font moins peur

Convoquer l’émotion immanquablement suscitée par un crash d’avion qui emporte en même temps plusieurs centaines de vie en une seconde est destinée à mettre en exergue la profondeur de « l’indifférence » qui se serait installée sur la France. Le terme est d’ailleurs utilisé dès le titre par le journaliste « Bientôt 100 000 morts en France, et l’indifférence s’installe ». Les psychologues spécialistes de la perception des risques ont analysé depuis longtemps les mécanismes qui font qu’un (véritable) crash d’avion suscite toujours une appréhension plus forte que la mort quotidienne provoquée par un danger bien plus courant et familier (comme un virus, le cancer ou une maladie cardiovasculaire). Nous avions ainsi interrogé il y a quelques années dans ces colonnes le professeur Kouabenan (université de Grenoble) sur ce sujet de la perception des risques qui détaillait : « Généralement, les gens perçoivent comme plus risqués qu’ils ne le sont en réalité, les événements peu fréquents, inconnus ou peu familiers, catastrophiques, et involontaires et comme moins risqués les événements fréquents, familiers, connus, moins catastrophiques et volontaires. (…) Les risques contrôlables (ceux qu’on pense maîtriser) tendent à être sous-évalués par rapport aux risques perçus comme non ou peu contrôlables » expliquait-il.  Autant d’éléments qui permettent de mieux comprendre certaines des réactions actuelles.

Quand la compassion s’estompe avec le nombre de victimes

Par ailleurs, dans le cas de la Covid, il est très probable que l’effet de répétition et le nombre amplifié de morts entraînent une inévitable tolérance. Là encore ces phénomènes psychologiques ont été l’objet de descriptions antérieures, comme l’analysait le site Science Post il y a quelques mois. « Comme l’explique la BBC dans un article du 1er juillet 2020, la mort d’une multitude de personnes devient une simple statistique. Il s’agit sans doute ici de l’aspect le plus perturbant de la réponse humaine face à la détresse des autres. Comment l’expliquer ? Ce phénomène psychologique porte un nom : l’engourdissement psychique. Autrement dit, il s’agit de l’idée que plus les gens meurent, moins cela nous touche. Or, cette théorie concerne également le nombre de décès en raison de la Covid-19. (…) Il y a quelques années, Paul Slovic (psychologue à l’Université de l’Oregon (États-Unis) et son équipe ont mené une série d’études sur cette question. L’objectif ? Démontrer que notre compassion peut s’estomper à mesure que le nombre de décès augmente. Lors d’une expérience, les participants ont reçu deux photos, la première montrant un enfant pauvre et la seconde deux enfants pauvres. Or, les chercheurs ont la plupart du temps observé que les participants étaient prêts à donner plus d’argent à l’enfant seul qu’aux deux autres. Si la logique voudrait que l’on se sente deux fois plus triste et deux fois plus disposé à aider, ce résultat s’explique. En effet, l’individu est l’unité la plus facile à comprendre et à appréhender selon Paul Slovic. Par ailleurs, une autre phase consistait à montrer des photos du même type avec les statistiques de la région d’origine des enfants. Or, accompagner les photos de telles données a fait chuté les dons de moitié ! (…) L’exemple le plus frappant semble être la réaction du monde face à la photo d’Alan Kurdi en 2015. Cet enfant kurde-syrien de trois ans s’est noyé en Méditerranée lorsque sa famille tentait de rejoindre l’Europe pour fuir la guerre. Après la publication du cliché et durant une semaine, les dons envers les ONG et autres associations humanitaires ont explosé. Néanmoins, la guerre en Syrie faisait déjà rage depuis 2011 ! ».

Même avec la Covid, la France a toujours les moyens de sauver le monde  

Le rappel de cette anecdote (outre le fait qu’elle confortera ceux qui cherchent à donner un visage aux victimes de la Covid) ne peut que nous inciter à reconsidérer notre présumée indifférence à la situation actuelle de l’épidémie de Covid. N’existe-t-il pas un risque plus prégnant encore que, confrontées à la Covid, l’égoïsme et l’indifférence de nos sociétés au reste du monde progressent encore un peu plus ? La préoccupation était déjà très restreinte : pour les mêmes raisons qu’évoquées plus haut, auxquelles s’ajoute parfois le sentiment d’étrangeté et une pointe de fatalisme. Elle est aujourd’hui réduite à néant. C’est ce qu’exprime dans son « Coup d’œil du jour », le docteur François-Marie Michaut sur son blog cette semaine : « L'ONU évalue le nombre de décès annuel mondial causé par la consommation d'eau non potable à plus de 1,2 millions par an. Pour les pays pauvres, on compte 6 % des décès, toutes causes confondues. Le dramatique record est détenu par la République du Tchad avec 14,45 %, soit un décès sur sept en 2017. En perspective, hélas trop vraisemblable pour être fortuite, la mortalité infanto-juvénile (0 à 5 ans) au Tchad est de 133 pour mille alors qu'en France elle est de l'ordre de 5 pour mille. Où sont nos grandes âmes, cachées derrière leurs masques confinants et courant vite se faire vacciner à tout prix ? » s’interroge-t-il.

Dans le même esprit, le président du Think Tank Générations Libres, Gaspard Koenig remarquait fin janvier dans Les Echos : « Il faut vraiment fouiller la presse pour découvrir qu'une famine combinée à une guerre civile menace au Tigray, au nord de l'Ethiopie. Entre deux et quatre millions de personnes seraient en danger de mourir de faim (soit davantage que le nombre total de victimes du Covid dans le monde). Les rares nouvelles qui en parviennent sont désastreuses : récoltes brûlées, champs abandonnés avant la moisson, pénuries d'essence, coupures d'électricité, banques fermées, hôpitaux privés de matériel et de médicaments ». Il observait que ce désintérêt de la société n’avait pas toujours été aussi marqué et convoquait ses souvenirs de collégien au début des années 90 « quand nous apportions dans nos cartables des paquets de riz pour les enfants somaliens (…) Toute notre génération avait été sensibilisée à l’aide humanitaire. La morale de l’histoire était simple : nous vivions dans un pays prospère et il était de notre devoir d’intervenir face à de telles tragédies. La France ne manquait pourtant pas de problèmes en 1992. Pourtant la société semblait capable d’élargir la notion de solidarité à l’ensemble de l’espèce humaine », relève le philosophe qui s’interroge dans son titre : « Depuis quand sommes-nous devenus indifférents au monde ? ».

Rien de neuf

En comparant les deux titres, celui de l’article du Monde et celui de Gaspard Koenig, on pourrait si l’on voulait se montrer injustement cynique noter qu’au moins, il n’y a pas de stigmatisation dans l’indifférence, que notre lassitude émotionnelle peut tout autant concerner les enfants mourant dans les pays d’Afrique que nos concitoyens s’éteignant dans les hôpitaux proches de chez nous. Bien sûr soupçonner une indifférence actuelle vis-à-vis des morts de la Covid n’est nullement excuser celle concernant les malheurs du monde, mais connaissant cette dernière, comment s’en étonner ?

Et moi, et moi, et moi

Et surtout, cette indifférence si elle existait réellement, cette apparente minimisation du nombre de morts (la question de la saturation des réanimations peut être vue différemment) est-elle totalement sans fondement ? Sans parler du fait que selon les chiffres de l’INSEE, en dépit de notre crash quotidien, le nombre de décès en février 2021 n’a pas été plus élevé qu’en février 2019, le relativisme est-il totalement immoral ? Il y a eu en France en 2020 586 000 personnes qui sont mortes sans lien avec la Covid. Il y a donc eu des millions de personnes endeuillées. Des millions de personnes auxquelles il a été rappelé l’inéluctabilité de la mort. Dans de nombreux cas, le décès pourtant frappait des personnes jeunes (ce qui n’est très majoritairement pas le cas de la Covid) et aurait pu être évité (est-ce toujours le cas concernant la Covid ?). Au fur et à mesure de cette année de pandémie, les Français ont donc continué à vivre (et à mourir), et ont donc pu appréhender avec un peu plus de recul ce crash quotidien, qui est d’abord le rappel de notre destinée.

Indifférence à géométrie variable ?

C’est sans doute une belle preuve de sens moral que de conserver sa capacité à s’indigner, à s’indigner que l’on puisse accepter de se résigner. Mais pourquoi la résignation au crash quotidien serait-elle pire que la résignation qui semble également nous saisir face à la limitation qui s’éternise de nos libertés, jusqu’à parfois nos libertés démocratiques ? Pourquoi, faudrait-il forcément considérer qu’accorder sa priorité à l’éducation ou à l’économie comme semble avoir choisi de le faire le gouvernement (si l’on occulte les multiples cacophonies et erreurs dans la gestion de la crise et de la vaccination) est un choix qui implique l’indifférence aux morts alors que se concentrer sur ces décès ne serait pas parallèlement être indifférent au sort des jeunes enfants privés d’école et aux millions de concitoyens privés d’avenir ?

Parachute

La comparaison du crash, si elle semble frappante, porte en réalité en elle-même ses limites. Pour accepter tout ce qu’impliquent comme conséquences des mesures de confinement stricts, il semble en effet nécessaire de mettre en évidence que les dommages sont considérables… Dès lors, un simple crash, parce qu’il ne représente « que » 250 à 300 morts par jour pourrait ne plus être considéré comme un argument suffisant, d’autant plus quand il ne semble plus avoir d’impact sur la mortalité globale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le chiffre du nombre de décès quotidien n’est plus du tout aujourd’hui l’objet de la même focalisation qu’aux premières heures de l’épidémie, relégué au second plan au profit de celui du nombre de contaminations et plus encore du nombre de personnes en réanimation, qui seul sans doute, compte tenu des répercussions pour les équipes médicales et pour la continuité des soins globaux échappe à notre indifférence.

On pourra relire :

David Cosnard : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/25/covid-19-les-morts-s-accumulent-l-indifference-s-installe_6074385_3232.html
Rémi Kouabenan : https://www.jim.fr/e-docs/perception_des_risques_une_mecanique_sous_influences_176304/document_edito.phtml
Science Post : https://sciencepost.fr/covid-19-pourquoi-lindifference-grandit-face-au-nombre-de-deces/
François-Marie Michaut : https://www.exmed.org/
Gaspard Koenig : https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/depuis-quand-sommes-nous-devenus-indifferents-au-monde-1284463
INED : https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/31218/587.populations.societes.mars.2021.deces.supplementaires.covid.19.1.fr.pdf
INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4923977?sommaire=4487854

Aurélie Haroche

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Vos réactions (6)

  • Journagandistes...

    Le 27 mars 2021

    Monsieur Cosnard (!), du Monde (!), illustre parfaitement la dérive de ce beau métier de journaliste, jadis indispensable à qui voulait comprendre son époque.
    Aujourd'hui l'émotion a valeur d'argument et fait vendre davantage que le raisonnement ou le simple (mais rigoureux) exposé des faits.

    Par surcroît, la grande majorité des journalistes se sont transformés en propagandistes.
    Voilà pourquoi votre presse (pourtant largement subventionnée) est muette, à quelques exceptions près.

    Dr Alexandre Krivitzky

  • Est il utile et constructif de pleurer tout la journée ?

    Le 27 mars 2021

    Le terme d'engourdissement psychique me semble absurde en ce qui concerne la COVID 19 actuelle.
    Tout le monde est bouleversé par ce qui se passe en ce moment et personne à mon avis n'est indifférent ...beaucoup en ont marre des mesures de distanciation, du port de masque de l'annulation des fêtes et danses ...mais je pense que même les plus râleurs sont conscients qu'on n'a pas le choix, que tout le monde doit être responsable, et réalisent l'absence de traitement et la nécessité de la vaccination, tout en sachant qu'à la différence des vaccins habituels, elle ne les protègera pas complètement ... Mais est il utile et constructif de pleurer tout la journée

    Dr Martine El-Etr

  • Très bonne synthèse

    Le 27 mars 2021

    Merci pour votre synthèse qui est pourtant d'actualité depuis le premier jour du premier confinement. Mieux vaut tard que jamais dit-on, relativiser est la seule attitude raisonnable, mais les responsables politiques ne s'y résoudront pas, ils ne veulent pas perdre la face, ils préfèrent s'enfoncer dans le ridicule. Cette crise n'est pas que sanitaire elle est politisée et les effets de un an de terreur imposée n'ont pas fini de voir le jour.

    Xavier Geneste

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