Faut-il introduire l’interdiction du harcèlement sexuel dans le code de déontologie ?

Paris, le samedi 28 octobre 2017 – Les scandaleuses et affligeantes révélations sur le producteur de cinéma américain Harvey Weinstein ont contribué à briser, en partie seulement sans doute, l’omerta qui pèse dans de nombreux milieux sur le harcèlement sexuel. A l’hôpital, le phénomène n’est pas inconnu, mais l’affaire Weinstein constitue probablement une piqûre de rappel salutaire. D’ailleurs, Agnès Buzyn elle-même s’est emparée du sujet en racontant dans les colonnes du Journal du Dimanche : « Comme beaucoup de femmes, j’ai eu affaire à des comportements très déplacés dans mon milieu professionnel. Des chefs de service qui me disaient : "Viens t’asseoir sur mes genoux". Des choses invraisemblables… qui faisaient rire tout le monde. La libération de la parole fait prendre conscience qu’une lutte quotidienne se joue dans l’espace public et professionnel. Une femme qui réagit face à un propos sexiste n’est jamais prise au sérieux. J’attends que les hommes se rebellent publiquement à nos côtés », a souhaité Agnès Buzyn.

Ainsi va la vie

Ce vœu est partagé par certains praticiens. Ainsi, sur son blog le Dr François-Marie Michaud constate : « Les hommes demeurent bien muets, comme si notre chromosome Y nous rendait incapables de dire que nous condamnons majoritairement tous les abus de pouvoir, avec ou sans sexe », déplore-t-il avant d’aller plus loin, ce qui pourrait faire sourciller certains lecteurs (et lectrices). « Mais des femmes se comportent comme des prédateurs avec les hommes. Bien plus subtilement, mais bien réellement. Il faut bien compléter le tableau en mentionnant la prédation des hommes entre eux, et des femmes entre elles. Comprendre la vie comme un combat contre soi-même comme contre les autres ainsi que nous y poussent nos modes de sélection ne peut pas conduire à autre chose », résume-t-il fataliste.

L’humour en dessous de la ceinture

Si l’omerta (terme omniprésent dans les témoignages sur le sujet) n’est donc pas totalement brisée, notamment parce que manque le discours des hommes, le travail de libération de la parole avait en réalité déjà été entamé, à travers, par exemple, le lancement l’année dernière du Tumblr Paye ta blouse par une étudiante en médecine. Le site, qui a connu un regain d’activité en ce mois d’octobre, présente pêle-mêle des témoignages (anonymes) d’allusions sexuelles et sexistes déplacées qui provoquent un certain malaise quant à l’absence de filtre de la part du corps (masculin) médical. L’argument de l’humour ne semble pouvoir être invoqué que de manière marginale (d’autant plus que les plaisanteries vont majoritairement dans le même sens). Dans les derniers messages postés, on trouve ainsi cette fanfaronnade : « Si vous oubliez une observ’ vous allez devoir nous montrer vos seins ».

Où est le mal ?

Ces incessantes allusions à la chose et majoritairement pour provoquer les (jeunes) femmes débutent dès les études et sont légitimées par le fameux esprit carabin. Les événements qui ont donné lieu à l’ouverture d’une enquête à Caen concernant de possibles faits de bizutage à la faculté de médecine montrent bien l’omniprésence des humiliations à caractère sexuel. D’ailleurs, dès la fin 2016, le blog Racailles.info, blog qui se veut le porte-parole des « luttes à Caen et ailleurs » signalait les événements qui aujourd’hui sont visés par la justice. L’auteur du post donnait ainsi des exemples des commandements proposés aux étudiants : « Donner une fessée à trois inconnues dans la rue en leur disant "t’aimes ça coquine", photocopier ses seins à la Corpo ou le must "Faire un Jacquie et Michel" qui rapporte le plus de points. Et tout doit bien sûr être filmé, histoire de se payer une franche rigolade tous ensemble ». Le blog évoquait encore l’élection de « Miss Chaudasse en apothéose » et notait « Evidemment, elle n’a pas d’homologue masculin et même si elle accueille en général le titre avec le sourire – un peu figé tout de même mais bon, pas trop le choix, on se marre, c’est une blague – elle traînera tout au long de l’année, voire de ses études, l’étiquette qu’on lui a collée ce jour-là et les remarques désobligeantes, ainsi que le harcèlement de certain.e.s de ces camarades ». On sait que ces pratiques ne se limitent pas à la période estudiantine. Sans les (fausses) excuses de la jeunesse et du stress de l’internat, les comportements déplacés se perpétuent avec le même sentiment d’impunité à l’hôpital. Le déni de la gravité de ces assauts quotidiens vis-à-vis des femmes est même affiché. Ainsi, le discours d’un médecin hospitalier d’une quarantaine d’années sur Europe 1 a provoqué cette semaine une consternation indignée : « Je vous le dis franchement, des fois on met la main au cul (…). Si par exemple, une jeune médecin débarque, l'expression, "un gros cul", on peut lui dire. On peut lui dire qu'on peut s'en servir pour poser nos pintes de bières. (…) Pour moi ce n'est pas du harcèlement, ça fait rire tout le monde. Ça détend tout le monde. C'est un peu notre dérision et notre échappatoire » n’a-t-il pas hésité à affirmer.

Quand le harcèlement vise les patientes

Quelle conséquence ces agissements ont-ils sur le lien avec les patients et plus certainement les patientes (même si l’existence de harcèlement à l’encontre d’hommes ne doit pas être niée) ? En marge de la révélation de l’ouverture de l’enquête judiciaire à Caen, une jeune étudiante a témoigné de ses interrogations : « Je me suis aperçue que nous étions tous très limite sur la notion de consentement, entre nous. Cela m’a conduit à m’interroger sur nos futures pratiques de soignants : quelles conséquences sur notre comportement envers nos patients ». Sur le blog Racailles.info, des réflexions complémentaires, concentrées sur la question du sexisme, sont exposées. « Ce sexisme et ce paternalisme ambiants créent des professionnels qui ont appris à dénigrer les femmes, à ne pas les considérer comme des égales, qu’elles soient patientes ou collègues. Pour les patientes, c’est le même combat vu le déséquilibre important qui existe déjà dans la relation médecin-malade auquel s’ajoute la discrimination compte tenu de leur genre ». Et de fait, il existe des médecins dont le comportement n’a rien à envier à celui d’Harvey Weinstein. On se souvient par exemple de l’affaire Hazout, gynécologue condamné en 2014 pour des viols et agressions sexuelles et mis en cause par une trentaine de femmes. Pour Dominique Dupagne, qui s’exprime sur ce sujet sur son blog A toute.org cette semaine : « Les relations sexuelles entre les professionnels de santé et leurs patientes sont encore trop fréquentes ».

Surtout

Celui qui ne manque pas lui aussi de constater que bien que le harcèlement sexuel soit majoritairement masculin et dirigé contre les femmes « il existe bien sûr des situations identiques dans le sens femme médecin homme patient, pour les relations hétéro ou homosexuelles, cisgenre ou transgenre », milite, dans le sillage d’une patiente, pour l’introduction du rappel de l’interdiction du harcèlement sexuel dans le code de déontologie. Il remarque que le serment d’Hippocrate faisait dans sa version initiale clairement allusion à cette question : « Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libre ou esclaves », cite Dominique Dupagne qui constate : « Ce paragraphe sur la sexualité a disparu ! Pourtant, le "surtout" présent dans le texte original et qui appuie l’interdiction souligne l’importance du problème dès l’Antiquité ».

Rien n’est évident

La suppression de cette mention et le silence du code de déontologie seraient justifiés par "l’évidence". C’est ainsi que l’Ordre l’expliquait en 2000 dans un rapport intitulé Pratique médicale et sexualité, cité également par le docteur Dupagne. « La pratique médicale expose à des contacts intimes susceptibles de dégénérer en relation sexuelle. Or celle-ci correspond à un interdit absolu, si évident sans doute qu’il n’est pas précisément identifié dans le Code de déontologie médicale ». Mais cet argument a de nombreuses failles, ne serait-ce que celle de la réalité des faits. « Il en est de la sexualité des médecins avec leurs patientes comme de la corruption des hommes politiques : croire que l’évidence dispense de l’écrire est une erreur ». Aussi, pour Dominique Dupagne, apparaît-il essentiel de défendre l’introduction d’un article consacré à la question du harcèlement sexuel dans le code de déontologie, article qui selon lui pourrait s’inspirer de celui qui figure dans le règlement dont se sont dotés les psychanalystes et qui, permettons-nous d’ajouter, pourrait également porter sur les relations confraternelles. Après avoir évoqué dans quelle mesure le texte pourrait prendre en compte les cas exceptionnels de véritable idylle née entre un médecin et sa patiente, il conclut : « Dans le climat actuel de lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes, il me semble fondamental d’appuyer la démarche de la victime qui m’a envoyé cette lettre [Dominique Dupagne précise au début de son post qu’une patiente lui a suggéré l’idée de l’introduction de l’interdit du harcèlement sexuel dans le code de déontologie]. Une profession s’honore par sa détermination et sa fermeté face aux obligations déontologiques de ses membres. Les interdits sexuels concernant l’exercice de la médecine doivent être inscrits dans la loi, comme le sont les autres articles du Code de déontologie médicale. Ils devraient également être enseignés à la faculté, mais, c’est un autre combat ! Un sondage réalisé sur Twitter montre que moins de 5 % des médecins ont reçu une formation spécifique à ce sujet » conclut Dominique Dupagne.

Et vous, militerez-vous pour une telle évolution ?

Pour compléter le sujet, vous pouvez lire les blogs de :
François-Marie Michaut : http://www.exmed.org/
Des luttes à Caen : http://www.racailles.info/2016/12/sexisme-en-medecine_13.html
Et de Dominique Dupagne : http://www.atoute.org/n/article364.html#OQB3lPCEX4h0FBjH.99

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Ca ne va pas sans le dire...

    Le 31 octobre 2017

    Ce qui est évident est important. Mais tout le monde n'as pas la même évidence, preuves en est s'il en faut ! Et donc si "ça va sans dire" ça ira sans doute mieux en le disant !

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