Faut-il payer les gens pour qu’ils se vaccinent ?

Paris, le samedi 22 mai 2021 – Jusqu’ici tout va bien ? La fébrilité est en tout cas à son comble. Bien sûr, les anti-vaccins dont le gouvernement semblait redouter l’influence ont finalement été bien moins prépondérants que les impatients. Et il est probable qu’au ministère de la Santé, on regrettera longtemps d’avoir orienté le début de la campagne vaccinale avec comme préoccupation majeure de ne pas heurter les sensibilités des réticents. Les données les plus récentes sur le sujet confortent d’ailleurs dans l’idée que la France n’est pas le terreau de l’anti-vaccination qu’elle craignait d’être. Ainsi 65 % des personnes interrogées par le Cevipof affirment vouloir se faire vacciner ou avoir déjà reçu une dose, une proportion en augmentation de 16 points par rapport à février. Pourtant, les situations israélienne, américaine et britannique suggèrent que les lendemains pourraient être difficiles. Dans ces pays en effet, un « plafond de verre » paraît avoir été atteint et il faut déployer des trésors de diplomatie pour convaincre les 20 à 40 % d’adultes qui n’ont pas encore été vaccinés.

Incentives

La France doit donc probablement débuter dès aujourd’hui la réflexion sur le sujet sachant que comme tous les autres pays du monde elle a repoussé l’idée d’obligation. Au-delà, à la différence d’Israël, elle ne peut pas compter sur un pass sanitaire très attractif puisqu’il ne doit concerner que les voyages internationaux et les événements rassemblant plus de 1000 personnes, ce qui ne concerne qu’une proportion limitée de la population. Aussi, parallèlement aux stratégies « d’aller vers » d’autres pistes devraient être étudiées. Il s’agit notamment de ce que certains appellent les « incentives », ces gratifications promises à ceux qui font le choix de se faire vacciner et qui peuvent aller (aux Etats-Unis) de la barquette de frites à la somme d’argent en passant par des bons de réduction.

Payement en deux temps pour que la vaccination devienne virale !

Dès le mois d’octobre 2020, le philosophe et bioéthicien australien Julian Savulescu, présentait la possibilité d’offrir une somme d’argent aux personnes afin qu’elles se vaccinent dans une lettre publiée par le Journal Of Médical Ethics. Lui faisant écho, quelques semaines plus tard, le New York Times publiait une proposition similaire de l’économiste du Brookings Institute, Robert Litan. « Comment se débarrasser du Covid-19 ? En réalisant l’immunité de groupe. Et comment parvenir à l’immunité de groupe ? En payant les gens pour qu’ils se fassent vacciner (…). Ce n’est que lorsque nous donnerons 1.000 dollars aux gens pour se faire vacciner qu’un rétablissement à grande échelle pourra commencer. Plus l’incitation financière à se faire vacciner sera grande, plus les Américains seront nombreux » développait-il avec simplicité, affirmant que le coût devait être perçu comme un investissement. En France, au même moment Julien Damon vantait l’idée dans Le Point : « Face au Covid-19, un peu partout dans le monde, et singulièrement en France, se posent les questions de l'intérêt et de l'acceptation de la vaccination. (…) Si l'on adapte, grosso modo, le schéma le plus fouillé proposé outre-Atlantique au contexte français, il s'agirait de fixer à 500 euros l'incitation à l'injection. Le principe est de payer en deux fois, avec un deuxième terme au moment où l'immunité collective s'observe. 250 euros à la piqûre, 250 euros lorsque le virus ne sera plus problématique. Ainsi, tout vacciné serait encouragé à pousser ses proches à se faire vacciner. La vaccination deviendrait elle-même virale. En estimant que 75 % de la population accepteraient une telle option, la campagne coûterait environ 30 milliards d'euros, en faisant l'hypothèse d'un vaccin lui-même à coût raisonnable. Le chiffre fait frémir. Il est à comparer aux centaines de milliards de déficits et de dépenses publiques d'amortisseurs et de relance de l'économie. Il devient alors plus audible » exposait-il.

Est-ce qu’il faut payer pour être vacciné ?

Depuis certains pays dont La Serbie ont franchi le pas et quelques voix en France dont le Pr Karine Lacombe (infectiologue, Saint-Antoine) récemment ont invité à s’appesantir sur la question. Cependant comme le pressentait Julien Damon, les critiques d’un tel pragmatisme n’ont pas manqué de s’exprimer. La journaliste Laure Dasinieres, très active sur Twitter sur ses sujets a évoqué les raisons pour lesquelles un programme de ce type semblait relever d’une fausse bonne idée. Elle aura tout d’abord relayé les plaintes de ceux qui se heurtent à la difficulté d’utilisation des différentes plateformes de prise de rendez-vous et déplorant qu’un véritable service public n’ait pas organisé l’accès à la vaccination : pour Laure Dasinieres, ces témoignages rappellent que la véritable urgence ne semble pas de réfléchir au payement des personnes à vacciner mais à l’égal accès à la chance de se faire protéger. Une position qui peut se résumer par la boutade d’une utilisatrice de Twitter, fâchée de ne pas trouver de rendez-vous : « Est-ce qu’il faut payer pour se faire vacciner » (au-delà, on l’imagine, de ce que chacun paye à travers ses cotisations et ses impôts pour la généreuse gratuité des soins en France).

Gare aux effets pervers

Dans un article publié par Slate, Laure Dasinieres va plus loin et fait écho à cette remarque : « Il faut commencer par entendre les différences culturelles dans les rapports du public à la santé. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, les soins coûtent cher. En France, la situation est bien différente, comme l'explique Éric Billy, chercheur en immuno-oncologie à Strasbourg et membre du collectif Du côté de la science: « En France, même s'il y a des inégalités incontestables, le système de soins fonctionne plutôt bien. Surtout, nous avons la culture du gratuit et du droit au soin. De fait, pour nous, l'injection est gratuite.» Nous entretenons également la culture du geste altruiste: alors qu'aux États-Unis le don du sang et de plasma sont rémunérés, c'est quasiment inconcevable en France. « Rémunérer la vaccination, ce serait mettre le doigt dans un engrenage où, collectivement, nous n'avons sans doute pas envie d'aller », estime Éric Billy. Laure Dasinieres cite encore la chercheuse Angela Sutan (Laboratoire d'Expérimentation en Sciences Sociales et Analyse des Comportements) qui « estime que rétribuer les gens pour qu'ils se fassent vacciner renverrait un signal particulièrement négatif » et développe « Cela peut avoir un effet dévastateur car cela suggère qu'il y a un problème, que ce n'est pas sécurisant de se faire vacciner ou qu'il y a autre chose derrière ».

Ligues de vertu… mais pas seulement !

On pressent bien que les oppositions qui se font jour dans ce débat relèvent d’inclinaisons idéologiques qui demeurent difficilement réconciliables. Les partisans de la gratification financière n’omettent d’ailleurs pas d’y répondre de façon préventive. Julien Damon prédisait ainsi : « On entend déjà les concerts outragés des ligues de vertu (…). Ce serait un assaut sur tous les plateaux, au nom de la lutte contre les méchants économistes libéraux (…). Une première réfutation mettra en avant la liberté. À la différence d'une obligation de vaccination, il n'y a là qu'un encouragement ». Cependant on ne peut que constater que les réticences qui peuvent paraître philosophiques connaissent des illustrations concrètes. Concernant tout d’abord la contradiction avec la dimension collective de l’acte de se vacciner (même si elle est tempérée par l’idée d’accorder une seconde partie du bonus avec l’atteinte de l’immunité collective) elle est néanmoins particulièrement prégnante en ce qui concerne la vaccination contre la Covid. Ainsi la semaine dernière beaucoup d’observateurs se sont émus du choix fait par Mediapart de proposer à ses lecteurs d’évaluer leur bénéfice/risque personnel de se faire vacciner. L’éviction du rôle collectif de la vaccination qui concernant la Covid permet directement d’éviter les tensions hospitalières et de préserver le fonctionnement de la société a été vivement regretté. Mais cette notion pourrait être d’autant plus difficile à intégrer si s’ajoute dans l’équation un bonus financier individuel qui n’a pas pour tous la même importance (même si l’idée du bonus est mue pour sa part par l’idée d’un objectif de santé publique global). Plus flagrante encore est la justesse de la crainte que des avantages financiers ne confortent les théories complotistes de certains anti-vaccins. C’est ainsi que Karine Lacombe n’a pas échappé à de nouveaux commentaires fortement désobligeants suspectant ses liens (supposés) avec l’industrie pharmaceutique de lui souffler cette proposition. On a également vu l’avocat Fabrice Di Vizzio (qui depuis le début de l’épidémie remet très régulièrement en cause les discours scientifiques officiels) constater que le fait de vouloir payer les personnes vaccinées confirmait bien qu’il était nécessaire de « dédommager » les candidats.

Une organisation complexe

Enfin, il faut également prendre en compte les inquiétudes concernant les risques de fraudes. Julien Damon reconnaît : « L'argument d'organisation s'avère plus fondé. Comment éviter les fraudes ? Certains, ne comptant certainement pas parmi les hypocondriaques, n'hésiteraient pas à se faire faire plusieurs injections. Une opération de telle ampleur et de telle visée ne saurait ni s'improviser ni passer par les officines habituelles. Comme pour un scrutin électoral, mais sur plusieurs jours, voire plusieurs week-ends, une mobilisation d'ensemble s'impose. Avec sécurisation totale des noms, pour qu'une unique dose soit fournie à tout un chacun. Il faudrait aussi voir ce qu'il pourrait en être pour les étrangers non enregistrés sur le territoire. Bref, il y aurait bien entendu une lourde logistique à prévoir. Mais le jeu pourrait en valoir la chandelle, pour un coût qui, en deuxième lecture, n'est pas forcément aberrant. Et puis les plus vertueux sur le plan moral, comme les plus soucieux des comptes de la sécurité sociale, pourraient toujours refuser le paiement » ou les verser à une organisation caritative proposait pour sa part Julian Savulescu, afin de préserver la dimension altruiste de la vaccination.

La tentation du tout punitif

S’il semble certain que l’outil de la gratification mériterait à tout le moins d’être manié avec précaution, on doit peut-être s’interroger néanmoins sur cet apparent refus systématique des solutions pragmatiques et orientées positivement, des solutions qui s’émancipent d’une certaine logique punitive. C’est dans cette même perspective que peuvent être appréciées les réactions hostiles à l’idée de permettre aux personnes vaccinées de retirer leur masque (notamment à l’extérieur), critiquée par certains commentateurs scientifiques sur Twitter avec dureté. « Les vaccins ne protègent pas à 100 %, donc garder son masque après la vaccination est une protection supplémentaire. Etre vacciné n’empêche pas d’être porteur du virus, vous vous masquez aussi pour les autres. Comment différencier une personne vaccinée qui ne porte plus son masque d’un anti-masque lambda (…). Si ne pas porter le masque veut dire qu’on est vacciné comment seront vus dans l’espace publique ceux qui le portent encore ? Discrimination à la vaccination. Bref, je sais pas qui a rédigé ce conseil de merde au CDC, mais ne le suivez pas. Portez-votre masque en public, même si vous êtes vacciné » a ainsi asséné le compte d’analyse scientifique Un monde riant sur Twitter en réaction à la recommandation des CDC permettant aux sujets vaccinés de retirer les masques. Même si bien sûr il faudrait en France un taux d’individus vaccinés plus important pour suivre la préconisation américaine, on peut s’étonner d’une telle virulence, de l’absence de distinction entre les espaces publics fermés et les espaces ouverts (d’autant plus quand ils sont peu fréquentés et où le danger même pour les non vaccinés est très limité). Comment inciter à la vaccination (puisqu’il n’existe pas que des belles âmes complètement rationnelles et uniquement animées par l’altruisme et l’intérêt collectif), si même le fait d’être libéré du masque dans la rue n’est pas envisageable ? Comment ne pas voir dans cette gestion des risques où il n’existe aucune place pour une légère incertitude, aucune marge pour le risque justement (celui très restreint de la transmission du virus par les sujets vaccinés), une inspiration punitive. Dans cette même lignée, Le Monde proposait récemment une analyse montrant comment, si la France n’avait pas pu compter sur une adaptation de son nombre de lits de réanimation, elle aurait dû se contraindre à des mesures de confinement plus précoces, ce qui aurait peut-être permis un bilan moins lourd (ou en tout cas une pression hospitalière moins forte). La conclusion, évidemment schématique, était lisible en titre : « La France a-t-elle trop de lits de réanimation ? ». Le questionnement va donc à l’encontre des réflexions qui depuis un an incitent à un renforcement de nos capacités hospitalières, afin d’éviter des suspensions drastiques de nos activités. Il semble donc que certains puissent aller jusqu’à mettre en garde contre le risque qu’une offre plus généreuse en lits de réanimation permette moins facilement d’imposer des mesures restrictives. N’est-ce pas en réalité au contraire indispensable de privilégier des modes d’organisation permettant de garantir en même temps la préservation de la liberté et la santé publique ?

Même si ce débat restera théorique, tout au moins en France, comme beaucoup l’espèrent, on essaiera de répondre à cette nième interrogation en relisant :

Julian Savulescu

Robert Litan

Julien Damon

Laure Dasinieres

Un Monde Riant

Le Monde

Aurélie Haroche

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Vos réactions (14)

  • Pour la mesure punitive

    Le 22 mai 2021

    Je suis profondément dérangée d'apprendre que l'altruisme et la citoyenneté seraient des valeurs achetables.
    Tout simplement, ne faut t'il pas créer un fichier (sans trop d'hypocrisie : les anti-vaccins n'ayant la plupart du temps pas de crainte de clamer haut et fort leurs opinions sur différents média et à ceux qui les entendent) informatisé, relié à la Carte Vitale, permettant d'obtenir le statut vaccinal et de savoir si ce dernier est à jour ?

    La France s'est positionnée en imposant les 11 vaccins obligatoires depuis 2018. Cette information est accessible aux professionnels de soin, donc je ne vois pas de limite à mettre un tel dossier en place. Cette information portée par la carte vitale permettrait d'établir un statut de priorité / non-priorité à l'accès en réanimation pour soins en cas d'infection par le Covid. L'idée est simple, elle rétablit une certaine justice et solutionne en partie la question : il s'agirait tout simplement de pouvoir faire assumer aux personnes refusant le vaccin le poids de leur décision. C'est une incitation à la responsabilité qui permettra aussi d'optimiser, les coûts financier et humain engagés pour soigner des gens présentant des comportements à risque. Qu'en pensez vous ?

    Nina Bertrand

  • Rassurer, sécuriser

    Le 22 mai 2021

    Plutôt qu'inciter d'une façon ou d'une autre, d'obliger de façon plus ou moins déguisée...
    Si on parlait vrai, si on rassurait, si on sécurisait ?
    Le français n'est pas foncièrement idiot, du moins à 98% au moins.

    Parlons clair :
    Vaccin antitétanique, maladie létale de 50 à 80%, aucun effet secondaire, même chez les gens les plus sensibles (comme moi). Bénéfice/risque indiscutable même pour les plus antivax (les vrais).

    Covid ? Facile, je renvoie aux articles du JIM des 2 et 12/04/2021.
    Pratiques dans les centres qui recaleraient n'importe quel élève infirmier, effets secondaires dont le grand chef à d'abord dit "aucun", puis ensuite "Très rares", puis "peu fréquents".
    Des pays évolués qui abandonnent une marque...
    Ca refroidit.

    Quand je vois les très rares videos de vaccinations conformes (aiguilles, gants, retrait du piston, geste).

    Et puis des morts ça fait du bruit.
    Si je m'en réfère à l'article du JIM du 12/04, des morts évitables pour la plupart.

    "L'intérêt supérieur de la nation" n'est pas, plus, un argument.
    Chacun voit son intérêt, sa peau.
    Surtout quand on n'a aucune comorbidité, vu son médecin traitant tous les deux ans pour lui dire bonjour.

    Alors si on sécurisait le protocole, si on rassurait, pas avec des mots creux mais avec des actes ?

    Dominique Barbelet

  • Faut-il payer...

    Le 22 mai 2021

    Faut-il payer ? Cette idée me parait aussi inepte que celle qui consisterait à dire - a contrario - "Faut-il refuser les Soins-Covid aux non vaccinés" (à un terme restant à définir).
    En revanche faut-il obliger ou non ? Pour conduire il faut un permis => atteinte à la liberté et personne pour le moment n'y trouve à redire.

    Descartes pense que le libre-arbitre est le plus bas degré de la liberté et Saint-Exupéry ajoute : "Etre homme, c'est être responsable ";
    Aujourd'hui on ne sanctionne pas la Liberté mais bien la Responsabilité. ce qui me semble être une logique respectable.

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