Grand débat : faut-il des gilets blancs ?

Paris, le samedi 26 janvier 2019 – Quelques heures avant de participer à son second "grand débat" et de se plier de nouveau à l’exercice marathon difficile des questions/réponses avec les maires, le Président de la République confiait : « L’école et la santé, ce sont les deux moteurs de notre investissement ». Cependant, ni l’école, ni la santé ne comptent parmi les thèmes directement abordés dans les questions listées par Emmanuel Macron dans sa lettre aux Français, présentant « Le Grand débat » ; même si les considérations concernant les services publics, notamment, intéressent nécessairement les professionnels de santé.

Gilet blanc

Cette absence est en partie le reflet de la rareté des revendications liées à la santé ou aux soins exprimées par les "Gilets jaunes" et les Français. Pourtant, chez les professionnels de santé, beaucoup, avec un sourire jaune, estiment qu’ils auraient pu devenir des « gilets blancs ». « Pourquoi ne pas envisager une journée nationale de discussion, hôpital par hôpital, pour débattre avec les collègues et, là où cela est possible, avec le personnel non médical ? Après on verra bien le résultat et où cela ira mais, pour ma part, je veux bien être "gilet blanc" » propose ainsi le rhumatologue Charles Zarnitsky (hôpital du Havre) interrogé par Libération avec d’autres professionnels de santé sur l’introduction des sujets sanitaires dans le grand débat.

Déconnexion dangereuse

A l’instar de Charles Zarnistky, beaucoup considèrent que les difficultés actuelles des hôpitaux publics et au-delà de l’ensemble du secteur médical appelaient à un débat en profondeur sur son organisation et sur les solutions à apporter. Ce débat aurait pu avoir le même rôle que celui qui tente d’être organisé aujourd’hui : restaurer le lien de confiance entre les professionnels de santé et les décideurs, atténuer l’idée d’une inadaptation des mesures et d’une absence de prise en considération des attentes des premiers intéressés. Le sentiment d’un fossé entre les décideurs politiques et les acteurs de terrain, qui est l’un des fondements de la colère qui s’exprime depuis plusieurs semaines en France, est en effet régulièrement évoqué par les représentants des professionnels de santé. « Quarante ans de réformes contradictoires ont abouti à une sur-administration de la médecine et à une perte d’influence de ceux qui l’exercent au quotidien dans le choix des décisions qui sont prises. Même si le diagnostic qui a été présenté par le Président de la République n’est pas dénué de sens et même si les outils qui sont proposés pour y remédier ne sont pas complétement illogiques, il aurait été bon d’en faire un débat national pour se mettre d’accord collectivement sur les attentes réelles de la population et le type d’organisation de la Santé voulu en France » écrit ainsi dans une tribune publiée sur le site Pourquoi Docteur, le docteur Jean-Paul Marre.

Fermeture des hôpitaux de proximité : y a-t-il vraiment matière à débat ?

Faisant un diagnostic inquiétant de la situation sanitaire, citant notamment les fermetures de lits, les pénuries de médicaments ou encore les problèmes budgétaires (même s’il note que « le système de santé français ne coûte pas si cher »), il fait également le constat d’un manque de dialogue récurrent entre professionnels de santé et gouvernements. « Les médecins et les soignants crient leur souffrance mais pas grand monde ne les entend. Ou peut-être une fois de temps en temps quand il faut faire 50 kilomètres pour accoucher ou attendre plus de trois heures dans les urgences saturées. A ce moment-là, c’est un problème, mais comme cela n’arrive qu’une fois de temps en temps… Il faudrait des gilets jaunes » soupire-t-il.

Cet exemple ici évoqué de la fermeture des maternités de proximité est riche d’enseignements à plus d’un titre. Outre le fait qu’il constitue l’une des rares incursions des questions de santé dans le grand débat débutant (le maire de Brionne ayant en effet interpellé le Président de la République sur la fermeture de la maternité de l'hôpital de Bernay), on mesure ici la difficulté de confier à un jury populaire l’appréciation de l’ensemble des enjeux d’un tel dossier. Comment en effet ne pas tenir compte des questions de sécurité de ces maternités, enjeux liés notamment à la diminution du nombre d’accouchements, diminution qui est le résultat d’une désaffection des populations se détournant de centres dont ils redoutent (parfois à raison) le manque d’efficacité ? Il existe ainsi une probable contradiction dans le fait de défendre le maintien d’établissements qui sont de moins en moins fréquentés, comme l’a fait observer le Président de la République. Dès lors, peut-on réellement considérer que des décisions aussi techniques, devant s’appuyer sur des éléments objectifs, peuvent parfaitement s’adapter à un débat public, souvent régi par l’émotion ?

Le contre-exemple de la concertation vaccinale

Mais l’organisation des soins et la répartition des établissements (et des médecins) sur le territoire ne sont sans doute pas en matière de santé les sujets les plus mal adaptés à un "grand débat". Tous les sujets à propos desquels est essentielle une véritable analyse scientifique résistent mal à des consultations citoyennes (démocratiques ou pas) où l’avis ne saurait concurrencer l’expertise. Plusieurs exemples passés ont mis en évidence les limites de l’exercice. Ainsi, il n’est pas surprenant que le gouvernement très critiqué pour son absence de dialogue ne se soit pas empressé de faire largement la promotion des concertations déployées dans le domaine sanitaire. Car qu’il s’agisse du dépistage du cancer du sein ou plus encore des vaccins, les conclusions officielles se sont largement éloignées des préconisations formulées au cours des débats. Concernant la vaccination, le rapport final fut loin d’être une reprise fidèle des opinions émises par les jurys de citoyens et de professionnels de santé qui avaient été constitués pour animer la concertation. Dans une tribune récemment publiée sur le site Reportere, le porte-parole de la campagne « Pour des vaccins sans aluminium », Didier Lambert rappelle ainsi «  L’association E3M a participé à cette concertation, apportant sa contribution à la formation des deux jurys. À l’issue des débats, ceux-ci ont recommandé les mesures suivantes à l’unanimité : réintroduire des vaccins sans aluminium au plus vite ; disposer à court terme d’adjuvants tels que le phosphate de calcium (utilisé par l’institut Pasteur de 1974 à 1986) ; assurer un financement transparent et public de la recherche ; supprimer tout conflit d’intérêts chez les experts qui conseillent le gouvernement. De plus, les jurys ont exprimé leur souhait que l’obligation vaccinale soit suspendue (à l’unanimité du jury professionnel de santé, avis partagé par 50 % du jury citoyen) ». On le sait, les conclusions du comité chargé de réaliser la synthèse de la concertation, comité présidé par le professeur Alain Fisher, se sont refusées à reprendre des préconisations tendant à conforter la défiance vis-à-vis des adjuvants aluminiques, défiance dont la pertinence est totalement contredite par le consensus scientifique. Par ailleurs, le comité a préconisé de renforcer l’obligation vaccinale.

« Simulacre de démocratie »

Ces décalages entre les conclusions officielles de la concertation et les préconisations des comités citoyens sont là encore riches de différents enseignements. D’abord, ils ne peuvent que conforter les soupçons de beaucoup quant à l’absence de sincérité des pouvoirs publics. Cette absence de sincérité s’est observée de manière encore plus frappante avec la concertation autour du dépistage du cancer du sein. Dans ce cas en effet, non seulement les conclusions officielles de la concertation se sont démarquées des préconisations des groupes citoyens, mais elles se sont également éloignées du consensus scientifique (qui constate les limites du dépistage organisé). D’ailleurs, le groupe « Pour des vaccins sans aluminium » ne se fait guère d’illusion. Didier Lambert estime que l’exercice fut « un simulacre de démocratie » et développe : « Malgré nos alertes et celles de nombreux organismes, la nouvelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn, dès son arrivée au gouvernement en 2017, a suivi sans état d’âme les recommandations du "comité Fischer", montrant ainsi le peu de cas qu’elle faisait de l’expression citoyenne. Notre pays traverse une crise majeure, celle-ci ne sera pas résolue par une politique faite d’apparence et de faux-semblants, comme ce fut le cas par le passé. Le "grand débat national" est l’une des mesures censées répondre aux revendications des Gilets jaunes. Il doit se dérouler du 15 janvier au 1er mars. La démocratie exige des échanges, de la réflexion, des débats, donc du temps. Cette durée de deux mois et demi est incompatible avec la pratique d’une démocratie réelle fondée sur l’avis citoyen. Cela semble confirmer que l’on va continuer à se moquer des Français ».

La démocratie n’est pas toujours possible – voire même souhaitable ?

Si l’on peut partager à l’aune en effet des exemples passés la crainte de nouvelles désillusions, ce rappel des déboires de la concertation vaccinale invite une nouvelle fois à rappeler que tous les sujets ne sauraient être soumis au crible démocratique. Ainsi, dans le domaine de la santé, « l’avis citoyen » ici évoqué par Didier Lambert ne saurait concurrencer l’expertise, sauf à accepter que la santé publique soit régie dans notre pays d’abord par l’opinion avant que de l’être par la science et donc d’accepter que la santé publique ne soit pas tendue prioritairement vers le progrès. S’il est regrettable que des citoyens se soient légitiment sentis floués à travers ce « simulacre de démocratie », comment aurait-il pu être acceptable que la patrie de Pasteur accepte d’entendre les préconisations de ceux qui mettent en exergue des études non significatives et isolées pour vilipender des adjuvants (et au-delà parfois le principe même de la vaccination…) qu’un très solide et pluriséculaire corpus de travaux scientifiques a confirmé comme inoffensifs ? Quand on constate à travers l’enquête réalisée par le Cevipof le niveau de défiance des Français vis-à-vis de la science (64 % jugent que le bon sens est souvent plus utile que les connaissances scientifiques), on ne peut que considérer que les sujets sanitaires ne peuvent être le lieu du débat "public". Néanmoins, la question des "méthodes" à privilégier pourrait éventuellement, si elle ne prêtait pas à des dérives pseudoscientifiques, être le cœur d’un débat. Ainsi, sur la vaccination, il aurait été possible d’envisager une réflexion sur la meilleure solution à employer pour renforcer l’adhésion à la vaccination (réflexion néanmoins qui aurait dû poser comme préambule non discutable l’efficacité et l’utilité des vaccins). D’une manière générale, si les débats peuvent difficilement porter sur des questions scientifiques, ils peuvent plus aisément concerner des questions de méthode ou de choix de société (sur la part de la solidarité par exemple).

Attention les yeux !

Mais bien loin de ces considérations, la place de la santé dans le grand débat est peut-être à apprécier sous un angle différent. Dans un post en forme de boutade sarcastique sur son blog hébergé par Médiapart, un certain Vivitur écrit : « Le principe de précaution, inscrit dans notre Constitution, exige une application urgente pour protéger les citoyens qui veulent participer au Grand Débat National. En effet, le processus mis en place démontre, après deux premiers exercices, la nécessité de prendre des mesures afin de prévenir des risques graves pour l'acuité visuelle de ceux et celles qui acceptent une telle confrontation avec le Président de la République. En effet, le Président Macron n'hésite aucunement à répondre immédiatement et exhaustivement, du tac au tac, debout, souriant et sans la moindre note, à de multiples questions souvent extrêmement complexes, et cela infatigablement, durant des heures et des heures. Se rend-il vraiment compte à quel point il est BRILLANT ? Fait-il preuve de suffisamment d'empathie pour mesurer en pleine lumière les risques pour les yeux de ses interlocuteurs ? Or les législations sur la santé au travail prennent en compte le "risque d'éblouissement", en imposant une protection appropriée des yeux et même une mise en place d'un "symbole de sécurité" pour signaler une situation dangereuse telle une longue exposition à une incandescence excessive. Nous vous demandons donc, Madame la Ministre, de faire placer par vos services un tel symbole d'avertissement à l'entrée de toutes les salles où le Président viendra livrer ses lumineuses performances. Ce symbole devra être bien visible et reconnaissable de façon durable durant toute la période de fréquentation des débats. Il est impératif d'éviter que de telles confrontations aveuglantes, qui peuvent se révéler bien plus dangereuses que les gaz lacrymogènes, ne finissent par coûter les yeux de la tête aux citoyens les plus faibles ».

Cette leçon vaut bien une paire de lunettes ? Et si ces réflexions à l’emporte-pièce sur le grand débat ne vous ont pas dissuadé d’y participer, le JIM devrait ouvrir très prochainement à l’attention de ses lecteurs un espace de contributions libres où les professionnels pourront présenter leurs propositions et revendications concernant la santé et l’organisation des soins.

Et pour tous (adeptes ou non du grand débat), un décryptage plus complet est possible en lisant les articles et tribunes de :

Libération : https://www.liberation.fr/france/2019/01/22/sante-questions-pour-un-grand-debat_1704389

Pourquoi Docteur : https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/28006-Reforme-sante-de-gilet-jaune-pas-de-grand-debat-national

Didier Lambert : https://reporterre.net/Grand-debat-national-le-facheux-precedent-de-la-consultation-sur-les-vaccins

Vivitur : https://blogs.mediapart.fr/vivitur/blog/190119/lettre-ouverte-sur-les-conditions-sanitaires-du-grand-debat-national

Aurélie Haroche

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Vos réactions (6)

  • Lire ou relire Platon

    Le 26 janvier 2019

    Une fois de plus, bravo pour cet article brillant qui résume parfaitement les enjeux des différents problèmes de santé et leurs possibles solutions, la difficulté et les dangers des débats, l'impérieuse nécessité de prendre in fine des décisions sur des bases scientifiques validées plutôt que de faire plaisir à la masse.

    Au sujet de l'autorité nécessaire dans la société, rien de nouveau sous le soleil. Permettez-moi de vous rappeler ce texte que vous avez sans doute étudié comme moi dans votre jeunesse: "Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs avis, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus au dessus d'eux l'autorité de rien ni personne, alors, c'est là ...le début de la tyrannie" Platon 428-348 av JC.

    Et je vous remercie de m'avoir permis de découvrir la magnifique plume de Vivitur dans le dernier chapitre "Attention aux yeux".
    Je vous remercie tous les deux et soyez sans crainte, je ne porterai pas plainte même si vous m'avez un peu ébloui. La luminothérapie ne peut pas faire de tort tôt le matin par ces tristes journées d'hiver !

    Dr Camille Willem

  • A propos des services publics dont l'hôpital

    Le 26 janvier 2019

    Bonjour et bonne année encore,
    Je ne saurai trop vous recommander l'écoute de :
    https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/entendez-vous-leco-du-lundi-14-janvier-2019
    que je trouvais brillante en apportant des réponses quant aux pourquoi des changements de management dans les hôpitaux et des """""bienfaits""""" qui en résultent.

    Bonne écoute
    Ken@vo!

  • Bases scientifiques validées?

    Le 26 janvier 2019

    Mais validées par qui?
    La récente émission d'Élise Lucet sur le glyphosate a bien montré le mécanisme de la fabrique du doute pour retarder l'interdiction des produits toxiques. Non publication des études à charge, menaces et campagne de dénigrement des opposants, ghost writing.
    Techniques bien connues qui ont permis de prolonger pendant des décennies l'utilisation de l'amiante, qui ont nié pendant des décennies la nocivité du tabac.
    Techniques qui maintenant dénient la nocivité pourtant prouvée des ondes électromagnétiques et vont permettre le prochain scandale sanitaire à base de Linky et de 5G.
    Alors, oui, le peuple se méfie des "bases scientifiques validées" et il a bien raison de se méfier.
    Les entreprises prospèrent avec la vente de produits toxiques et la sécu et donc le contribuable paient.

    En 2004, la cour des comptes estimait le coût du scandale de l'amiante à 1,4 milliard d'euros. Maintenant, ce doit être bien plus.
    Des gilets blancs, pourquoi pas? Pour dénoncer l'absence de contrôles indépendants de nocivité à court et long terme avant toute mise sur le marché d'un nouveau produit (je ne parle pas des médicaments), pour dénoncer et contrôler le Lobbying, pour imposer une responsabilité pénale des chefs d'entreprises polluantes, pour abolir l'ISDS (Investor State Dispute Settlement) qui permet aux multinationales d'attaquer un état qui veut interdire leur produit.

    Dr Joël Delannoy

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