IVG/GPA : même combat ?

Paris, le samedi 29 septembre 2018 – Les récentes controverses autour de l’invocation de leur clause de conscience par les médecins pour refuser de pratiquer des Interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont une nouvelle fois signalé combien demeuraient passionnels les débats autour de l’avortement en France. Elles ont également encore permis de constater les différences de lecture de la loi de Simone Veil. Probablement notamment parce qu’il s’agissait de l’argument le plus facilement susceptible de susciter le consensus, la situation sanitaire catastrophique des femmes avortant clandestinement avait été principalement mise en avant pour justifier la loi. Si l’évolution de la société a pu transformer cette législation en une reconnaissance droit du des femmes à disposer de leur corps, tel n’était pas son point de départ (tout au moins officiellement). Cela n’empêche pas le discours de présentation de son projet de loi par Simone Veil à l’Assemblée nationale d’être régulièrement repris comme un symbole de la lutte des femmes pour le droit de disposer de leur corps.

Liberté de procréer ou de ne pas procréer

On a pu récemment retrouver ce fameux texte (et une interprétation légèrement décalée) dans le rapport produit par le think tank Génération Libre, rapport résolument en faveur de la GPA. Pourquoi une telle mise en exergue ? L’organisation l’explique dès son introduction : « Quand il y a près d’un demi-siècle, Simone Veil se lance dans le combat pour autoriser l’avortement et l’encadrer par la loi, elle s’attaque à un tabou français, à des institutions puissantes, qui refusent les progrès de la médecine et consolident ainsi la domination masculine sur le corps des femmes, en leur refusant de disposer librement de leur fécondité. L’enjeu est à ce moment-là proprement civilisationnel puisque ce droit nouveau va transformer la parenté moderne. Désormais, on ne deviendra plus parent par accident mais bien par engagement : celui d’aimer et d’élever un enfant, tout au long de sa vie. Le droit à l’avortement est le point de départ de cette nouvelle parenté, accessible à tous, et fondée sur l’engagement. Aujourd’hui, c’est dans la continuité de cette parenté par l’engagement que s’inscrivent les revendications en faveur de la Gestation Pour Autrui (GPA) ».

L’audacieuse comparaison, pleinement assumée est également développée par le juriste Daniel Borillo (chercheur au CERSA et auteur de La famille par contrat) qui signe la préface du rapport. « Le parallèle entre les deux questions, l’IVG et la GPA, s’impose. Elles relèvent, effectivement de la libre disposition du corps et de la liberté de procréer ou de ne pas procréer ».

En dépit d’abus, la GPA ne nuirait à personne !

Cette vision de la GPA comme une manifestation de la liberté de disposer de son corps nie totalement la réalité d’un danger pour la mère porteuse, danger direct et immédiat pour son intégrité physique et sa santé et danger d’instrumentalisation. Au contraire, depuis plusieurs années et déjà en 2016 dans un post publié par le site Contrepoints, Gaspard Koenig président de Génération Libre, s’étonnait qu’à l’occasion de débats parlementaires autour de la GPA : « personne n’a osé défendre le droit des femmes à disposer de leur corps, y compris, le cas échéant, contre rémunération ». Plus loin, il décrivait la GPA comme une pratique « qui ne nuit à personne ». Aujourd’hui, dans le résumé de présentation du texte de Génération Libre, on lit : « La GPA est une pratique qui ne nuit pas à autrui, formellement interdite pour des raisons morales, et dont la prohibition crée de l’injustice ». Néanmoins, les investigations de Génération Libre admettent que dans certains pays pauvres, les mères porteuses peuvent être victimes « d’abus ».

Vers une réification du corps humain

Bien sûr, tant ce rapprochement entre la GPA et l’IVG que cette défense sans filtre de la GPA ne peuvent qu’hérisser. « Résumons. Un "service", entre personnes conscientes et consentantes, vraiment ? Un "contrat" ? Rémunérer la femme "pour le travail effectué", elles qui "depuis la nuit des temps fabriquent des enfants gratuitement". Des mères porteuses salariées et "dont la grossesse serait prise en charge par la Sécurité sociale" ? On peut voir là, sous couvert de philosophie libérale, la prochaine étape d’une marchandisation du corps des femmes – et plus généralement, après demain, de la réification des corps humains ? », commente ainsi le médecin et journaliste Jean-Yves Nau.

Sommes-nous dans une société aussi « crispée » qu’avant 1974 ?

Pourtant, le parallèle entre l’IVG et la GPA pourrait laisser des traces et ne pas être qu’un simple stratagème provocateur et grossier (qu’il est probablement). Même s’il est évidemment difficile de comparer les risques sanitaires vitaux et la détresse psychologique des femmes souhaitant mettre fin à une grossesse non désirée en recourant clandestinement à l’avortement, d’aucuns pourraient à l’aune de cette comparaison considérer différemment les épreuves de ceux ne pouvant avoir d’enfant et bravant tous les interdits pour parvenir à exaucer leur désir. L’errance des couples ayant eu recours aux services d’une mère porteuse à l’étranger ne parvenant pas à faire reconnaître leurs enfants pourrait ainsi se dessiner sous un jour différent. De la même manière, alors que certains parlementaires avaient (sans aboutir) souhaité il y a quelques années sanctionner toute "apologie" de la GPA, quelques-uns pourraient se souvenir que les mêmes interdictions prévalaient contre l’IVG avant la légalisation, dans une société que Gaspard Koenig pourrait décrire comme « crispée » comme il qualifie celle d’aujourd’hui.

Etre pour la GPA pour ne pas être contre l’IVG ?

A travers ces résonnances, on perçoit combien la comparaison est aussi habile que dangereuse. Habile parce qu’elle pourrait éventuellement pousser certains défenseurs de l’IVG à repenser leur opposition à la GPA, s’ils se convertissaient à une conception "ultra libérale" du droit à disposer de son corps (qui deviendrait un droit de le vendre, droit qui d’ailleurs pourrait ne pas être limité au ventre mais aussi aux reins et autres morceaux de tissus). Plus certainement, ce rapprochement pourrait donner de nouveaux arguments à ceux qui demeurent opposés à l’IVG qui pourraient défendre que son autorisation permet, comme d’aucuns le prédisaient, des dérives dangereuses si l’on s’oppose à la marchandisation du corps et que l’on croit à la protection des êtres (même contre eux-mêmes). (Mais on en reviendrait ici à considérer qu’une femme souhaitant avorter est à protéger contre elle-même, cercle vicieux et pernicieux). 

En tout état de cause, la logique libérale de Gaspard Koenig atteint un paroxysme qui n’est pas toujours aussi pleinement assumé par le reste du monde libéral, comme s’en amusait le journaliste de Causeur, Pierre Jova il y a quelques années. « Notre homme est formel : "il est difficile d’être libéral et de s’opposer à la gestation pour autrui". Sur ce point, nous sommes d’accord avec lui. La question, ici, est de savoir comment les libéraux qui marchent avec la manif pour tous parviendront à se rendre compte qu’ils défendent des valeurs non-marchandes, mais célèbrent en même temps ce qui les nie. Citons (…) Yves de Kerdrel, virulent contre le mariage gay, mais qui écrivait en 2008 au sujet du travail dominical : "Est-il normal que la liberté de travailler, donc de s’épanouir et de s’émanciper, se trouve ainsi entravée ? ". En changeant le terme "travailler" par "se marier" ou "commander un enfant par GPA", on croirait lire un porte-parole de l’Inter-LGBT ». Au-delà de cette boutade, le journaliste épinglait le raisonnement de Gaspard Koenig : « Sa cohérence le rend vite arrogant et aveugle, comme quiconque s’en remet à une idéologie. Selon lui, la marchandisation que constitue la GPA est acceptable, puisque les femmes disposent librement de leur corps. Dès lors qu’il y a consentement, les problèmes disparaissent, pour Gaspard Koenig. Notre penseur estime que toutes les transactions se valent » résume-t-il, avant de rappeler que les exemples étrangers ne donnent pas tous raison à l’essayiste et écrivain sur le pouvoir de la régulation, tandis qu’on ne saurait justifier une volonté de légalisation par la seule existence de cette pratique en dehors de nos frontières.

Droit des femmes : un slogan facile à dévoyer

Dépassant les considérations les plus fréquentes autour de la légitimité du "droit à l’enfant" (auquel Gaspard Koenig préfère le "droit de naître"!), ces réflexions sur la GPA témoignent bien de la complexité de ces débats éthiques et du caractère potentiellement pernicieux du brandissement du droit des femmes à disposer de leur corps, car cette notion (ainsi que plus généralement celle de liberté de la femme) parait dans de nombreuses circonstances pouvoir être dévoyée (pour aboutir parfois à des conséquences totalement contre-productives).

Pour poursuivre cette réflexion, vous pouvez lire :
Le rapport de Génération Libre : https://www.generationlibre.eu/wp-content/uploads/2018/09/2018-09-Pour-une-GPA-responsable-en-France-_-GenerationLibre-1.pdf
Le post de Gaspard Koenig sur le site Contrepoints : https://www.contrepoints.org/2016/06/23/257703-etre-favorable-a-gpa-pourrait-valoir-prison

Le post de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2018/09/24/peut-on-affirmer-que-la-legalisation-de-la-gpa-sinscrit-dans-la-continuite-de-celle-de-livg/

Le billet (ancien) de Pierre Jova : https://www.causeur.fr/gpa-marchandisation-pm-30649

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • GPA- PMA - Avortement

    Le 03 octobre 2018

    La GPA est une forme moderne de l'esclavage. Il est évident que la femme qui a porté 9 mois un enfant, l'abandonne par contrat ou par besoin financier mais, comme toute femme, elle est certainement déchirée de s'en séparer.

    La majorité des avortements sont dus à une absence de contraception ou à sa méconnaissance. Rien n'est fait pour informer les jeunes à ce sujet.
    Quant à la PMA, elle doit être réservée aux couples qui ne peuvent pas avoir d'enfant. On cache pieusement les complications qu'elle entraîne, grossesses gémellaires ou triplés plus quelques complications.
    Pour les autres couples, l'insémination artificielle s'impose par son prix quasi-nul, sa simplicité, son efficacité, 2 à 3 fois supérieure et par la connaissance du donneur.

    Dr Guy Roche, ancien interniste

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