Les experts et les médias face à la Covid… et à eux-mêmes

Paris, le samedi 20 mars 2021 – l’Institut National de l’audiovisuel (INA) a confirmé cette semaine ce que tout le monde avait pu constater : la Covid a tout effacé sur son passage dans les médias. Ainsi, « entre le 18 janvier et le 31 décembre 2020, le coronavirus SARS-CoV-2 a suscité 13 875 sujets dans les journaux télévisés. Cela représente 51 % de l’offre d’information globale, et 47 % de la durée totale des JT sur l’année (406 heures 47 minutes) », indique-t-il en préambule d’une analyse publiée il y a quelques jours alors qu’était célébré le triste anniversaire de la mise en place du premier confinement. Les commentaires ne se sont pas fait attendre. Le journaliste de Libération spécialiste des questions européennes, Jean Quatremer, qui ne cache pas son agacement et son incrédulité face à la focalisation de tous sur cette épidémie a ainsi commenté sur Twitter : « Une concentration thématique jamais vue en 25 ans selon l’INA. A part ça les médias audiovisuels n’ont joué aucun rôle délétère dans cette crise ».

Où est la page Facebook de Jean-François Delfraissy ?

L’influence indubitable des médias a de fait déjà été évoquée dans ces colonnes, ce qui avait une énième fois donné lieu à l’expression du regret d’un défaut de connaissance scientifique et d’une transmission biaisée de l’information médicale bien plus certainement guidée par la recherche du sensationnalisme que par la rigueur scientifique. Sur son blog, le journaliste Sylvestre Huet dans un post rédigé en collaboration avec Michèle Leduc (physicienne, directrice de recherche au CNRS) se plait ainsi à rappeler : « Des médias, avec une mention particulière pour les chaînes d’information continue, ont apporté une contribution majeure à cette « infodémie » dévastatrice pour les esprits et potentiellement criminelle en favorisant des comportements à risque dans la population. Une étude de l’INA a analysé le traitement médiatique et sur Facebook du coronavirus entre le 23 et le 29 mars 2020. Sur cette semaine pas moins de 401 heures ont été consacrées à la crise sanitaire par les quatre principales chaînes d’information en continu (LCI, BFMTV, France info et Cnews), soit une moyenne de 14 h et 20 mn par jour entre 6 h et minuit ! Dans ce tsunami informationnel, Didier Raoult et la chloroquine occupent une place de premier rang : BFMTV est allé jusqu’à prononcer le mot « chloroquine » 250 fois le 22 mars 2020 et jusqu’à 35 fois sur une heure, plus d’une fois toute les 2 minutes ! Et le nom de Didier Raoult jusqu’à 15 fois par heure. Les autres chaînes affichent des résultats similaires qui relèvent plus d’un bombardement informationnel que du journalisme. Comparons la « surface numérique » de Raoult, fabricant et diffuseur de fausses nouvelles dangereuses et de Delfraissy, président du Conseil scientifique Covid-19. Lorsque se crée le groupe Didier Raoult Vs Coronavirus sur Facebook le 20 mars 2020, il réunit très vite plus de 370 000 membres (plus de 500 000 au 28 janvier 2021), dépassant le plus nombreux des partis politiques français ; Delfraissy n’a pas de page Facebook, ni personnelle, ni destinée à le soutenir. Le compte Twitter de Raoult, créé en mars 2020, compte plus de 780 000 abonnés ; Delfraissy n’a pas de compte Twitter. Une recherche « Didier Raoult » sur Google le 4 février 2021 débouche sur plus de quatre millions de résultats ; celle sur « Jean-François Delfraissy » n’en donne que 574 000. Et les nombreuses vidéos de Raoult sur YouTube affichent souvent plus d’un million de vues, un succès phénoménal pour un sujet scientifique ! ».

Comme souvent, un bon diagnostic mais de forts mauvais traitements

La prédilection pour le sensationnalisme et les propos iconoclastes, qui est d’abord celle des spectateurs et utilisateurs d’internet auxquels ne font que répondre les médias, est loin d’être l’apanage de cette épidémie. Cependant, l’absence de frein à cette tendance quasiment naturelle peut être considérée comme d’autant plus regrettable aujourd’hui qu’il existe désormais une conscience très importante du rôle fondamental joué par l’information. Sylvestre Huet et Michèle Leduc rappellent ainsi que « L’information du public a été très rapidement identifiée comme un enjeu crucial pour définir les outils et les obstacles à la lutte contre la pandémie. Dans son avis du 16 mars 2020, le Conseil scientifique Covid-19 note que après les deux annonces politiques faites sur les mesures de distanciation sociale comprenant la fermeture des bars et des lieux de vie sociale, les messages et les recommandations politiques se sont globalement accélérés mais n’ont pas assez été pris en compte dans la réalité du quotidien […], cet état de fait témoigne de la non-perception d’une partie de la population de la gravité de la situation ». Cette parfaite lucidité quant à la nécessité de maîtriser la transmission de l’information n’a malheureusement pas empêché les multiples erreurs du gouvernement et le champ libre laissé aux fausses informations… quand il n’en a pas été lui-même pourvoyeur (par exemple sur les masques).

Le spectacle dangereux de la dissension inévitable des experts

Cependant, parallèlement aux excès manifestes, à l’engouement suscité par quelques paroles totalement iconoclastes, les médias ont parfois pu être prisonniers de leur bonne volonté. Ils n’ont ainsi peut-être pas toujours mesuré l’effet contre-productif de la parole indéfiniment multipliée des « experts ». D’abord, parce que l’inévitable démonstration de leurs dissensions ne peut que favoriser le doute. Encore une fois, la Covid n’a rien inventé. Sylvestre Huet et Michèle Leduc évoque ainsi le cas d’une épidémie de variole ayant sévi à Montréal en 1885 et qui est décrite dans « l’ouvrage « Experts, science et société » publié au Québec en 2018. (…) L’épidémie de variole fit quelques milliers de morts dans la ville de Montréal, malgré les mesures de surveillance, d’isolement et de vaccination déployées par les pouvoirs publics. Les morts se comptèrent principalement chez les catholiques, qui avaient opposé de la réticence à la vaccination. (…) Il n’a pas manqué d’analystes pour attribuer cette méfiance à l’obscurantisme ayant longtemps marqué l’histoire de la religion catholique. A y regarder de plus près, cette vision pèche par son simplisme. Il apparaît que les réticences portaient beaucoup sur l’obéissance aux injonctions des responsables (…) Enfin au Québec la communauté médicale était divisée, certains experts, y compris parmi les plus progressistes, affirmant que la vaccination n’était ni le seul remède à l’épidémie ni le plus approprié. Et les auteurs de l’étude canadienne de conclure : « La multi-dimensionnalité des enjeux socio-politiques liés à l’expertise, les lignes de clivage souvent plus floues qu’on ne le voudrait entre les groupes sociaux, et l’insuffisance du seul recours au consensus scientifique pour résoudre un bon nombre de questions, caractérisent les débats d’aujourd’hui dans un éventail de domaines ».

Les experts dépassés par eux-mêmes

L’épidémie aujourd’hui a effectivement donné mille exemples d’un recours « insuffisant » au « consensus scientifique », consensus il est vrai parfois fragile. En lieu et place de cette parole unifiée, l’espace a été occupé par des experts dont la parole a inévitablement glissé du seul registre de décrypteur et d’éclaireur à celui de contempteur des décisions prises et de prescripteur. « La seconde caractéristique de l’expert est qu’il est consulté pour donner un avis à un décideur (un responsable de politique locale, une agence de régulation internationale, un magistrat, le pouvoir exécutif à la tête d’un État…). Il a été bien souligné, notamment par les juristes, que les rôles respectifs des experts et des décideurs ne doivent pas être confondus, et bien expliqué au public », professent Sylvestre Huet et Michèle Leduc. Malheureusement, ce principe a souvent été oublié. Ainsi a-t-on assisté à ce que le réalisateur Eric Rohant appelle « le glissement de fonction, de position, l’effet média sur ceux qui participent à l’information. (…) On a vu cette cohorte de médecins, d’épidémiologistes, de modélisateurs qui se sont bientôt transformés en conseils en gouvernance et gestion de la crise, on a vu leurs paroles éclairantes se transformer en revendications et critiques, dans un domaine qui n’étaient pas du tout le leur. C’est devenu très ambigu. Les experts ont fini par se présenter en experts de gestion de crise, d’opinion et finalement de peuple » déplore le réalisateur, qui évoque également « La jouissance d’être vu par tous, entendu par tous, est le moteur de la machine. (…) Les scientifiques ont ici finalement perdu une bataille. Comme tout un chacun qui risque d’y mettre la main, ils ont été mangés, mâchouillés, avalés par la machine. Ils ont desservi leur cause qui était d’éclairer. Mais la conséquence est plus importante encore. Ils ont rejoint ceux qui s’étaient abimés avant eux dans la même mer : les politiques ». Les médias bien sûr n’ont rien fait pour inverser cette tendance, pour rappeler aux experts les codes de cet exercice médiatique qu’ils ne maîtrisent pas toujours.

Des médias trop pressés de bien faire ?

Etait-ce simplement parce que ces experts servaient « d’abord la cause médiatique, c’est-à-dire celle du sensationnel, celle de l’émotion ». Probablement. Mais il n’est également pas impossible que les médias se soient également parfois sentis investis d’une mission, celle d’alerter, de faire peur pour provoquer dans les esprits la prise de conscience de la gravité de la situation. Mais là encore, les résultats ont parfois été contre-productifs. C’est ce que suggère une réflexion publiée sur le site québécois L’actualité. Au Québec, l’accès des médias aux hôpitaux et aux centres de santé est très réglementé, ce qu’a déploré en janvier un collectif de journalistes et de photographes observant : « Au mois de mars 2020, la planète entière a compris l’ampleur de la crise sanitaire en développement en voyant les images dramatiques qui nous venaient d’Italie. Des photos et des vidéos montraient des patients entassés dans les hôpitaux, couchés sur le ventre ou intubés, ainsi que des médecins désemparés, qui témoignaient de leur détresse devant la caméra. Ces images ont davantage sensibilisé les citoyens à la gravité de la situation que tous les communiqués de presse de l’OMS sur la COVID-19. Elles les ont aussi incités à accepter le confinement imposé par les gouvernements » ont-ils avancé pour appuyer leur demande d’une plus grande souplesse. L’objectif est clair : créer un électrochoc au sein des populations pour favoriser l’adhésion aux mesures de freinage de la circulation du virus. On peut cependant se demander si cette tactique est toujours payante. « Mais de telles photos permettraient-elles de convaincre la population de mieux suivre les consignes de santé publique, maintenant que la plupart des gens sont conscients du danger de la pandémie ? Rien n’est moins sûr. Des chercheurs se penchent depuis des décennies sur l’effet des images choquantes dans les campagnes de communication. (…) Plutôt que de pousser à la prudence, des images perturbantes de malades de la COVID aux soins intensifs ou de morts pourraient même avoir l’effet contraire chez une population sceptique ou réfractaire.

« Les images choquantes incitent à se réfugier dans ce qui nous sécurise. Les personnes qui se défendent en ayant tendance à nier ou à minimiser la menace risquent d’être inconsciemment confortées dans leurs comportements, et de consulter encore davantage les messages de complotistes pour se rassurer face aux dangers de la maladie », indique Pénélope Daignault. Cet effet boomerang, comme le nomment les spécialistes, peut sembler contre-intuitif, mais il est bien documenté
», relève Valérie Borde pour le site L’actualité. Cependant, cette dernière juge que ce qui peut être considéré comme une forme de censure n’est nullement une solution : « Les journalistes, qui ont la mission d’informer la population, doivent pouvoir montrer les véritables ravages de la COVID. Le gouvernement, qui doit à la fois informer et convaincre les citoyens, n’a certes pas intérêt à ce que trop d’images de ces ravages soient diffusées. Mais comme il détient le pouvoir de contrôler l’accès aux hôpitaux et aux CHSLD, il a actuellement le gros bout du bâton. Ce faisant, il exerce une certaine censure incompatible avec les principes démocratiques, ce qui n’accroît pas son capital de confiance. Plutôt que de fermer les portes des établissements, il pourrait simplement rappeler aux journalistes les risques posés par des images choquantes (même si plusieurs les connaissent déjà très bien) et les laisser faire leur travail ».

Interférences gouvernementales

Cet exemple canadien montre bien comment nos médias si fréquemment vilipendés sont en réalité de façon plus complexe soumis à de nombreuses injonctions parfois contradictoires, entre désir de transparence et attirance pour le sensationnalisme (perçu à raison comme ce qui permettra l’audience). La tâche se complique encore quand s’y ajoutent les faiblesses humaines des experts ou les interférences des pouvoirs publics, qui n’ont malheureusement pas été rares depuis le début de l’épidémie et ce dans tous les pays du monde. En Allemagne, une enquête publiée par le journal Die Welt il y a quelques semaines a ainsi révélé comment le ministre de l’Intérieur avait en mars 2020 clairement systématiquement favorisé une présentation alarmante des chiffres liés à l’épidémie pour attiser la peur au sein de la population et une fois encore favoriser l’adhésion aux mesures restrictives.

Derrière des apparences trompeuses, le décryptage

Mais comme le suggère l’expression de « boomerang » utilisée par Valérie Borde, cette fabrique de la peur est un piège qui peut parfois avoir des conséquences néfastes. C’est notamment cette attirance mortifère pour les informations effrayantes qui construit ainsi systématiquement un message alarmiste sur les vaccins. Le blog Chèvre pensante a sur ce point bien analysé la façon dont les titres orientent systématiquement vers une lecture pessimiste quand les contenus des articles apportent des informations bien plus mesurées : « Nous avons (…) recensé (…) 95 titres de presse parus entre le 5 et le 20 janvier qui portaient sur les effets secondaires du vaccin contre le Sars-Cov-2 : 61 % étaient plus ou moins anxiogènes ! Seuls 26% des titres ont été rassurants. Et pourtant, si nous lisons ces articles, on constate que : 85 % insistent sur l'absence de lien entre décès et vaccin » détaille-t-il sur Twitter. A n’en pas douter, la même expérience pourrait être réalisée avec des résultats similaires autour de la récente suspension du vaccin AstraZeneca. La démonstration signale bien comment le traitement des médias est loin de sacrifier totalement à l’attrait pour le catastrophisme. Un véritable travail d’analyse nuancée existe, qui est d’ailleurs illustrée par la sollicitation des experts. Mais cette démarche est concurrencée par le poids représenté par une multiplication de diktats, dont la recherche naturelle de l’audience est la principale.

Cette conclusion conduira très probablement nos lecteurs à rechercher quels sont les enseignements qui pourraient en être tirés pour le JIM. Sans évidemment pouvoir y répondre, on incitera cependant les lecteurs pour nourrir la réflexion à relire :

La revue des médias : https://larevuedesmedias.ina.fr/covid-19-un-an-jt-journal-televise-2020
Le compte Twitter de Jean Quatremer : https://twitter.com/quatremer?lang=fr
Le blog de Sylvestre Huet : https://www.lemonde.fr/blog/huet/2021/03/01/experts-medias-crise-sanitaire/
Le blog d’Eric Rochant : rochant.blogspot.com/2021/02/la-jouissance-mediatique-des.html
Le site l’Actualité : https://lactualite.com/sante-et-science/oui-ou-non-aux-images-chocs-de-la-covid
L’enquête de Die Welt : https://www.welt.de/politik/deutschland/plus225868061/Corona-Politik-Wie-das-Innenministerium-Wissenschaftler-einspannte.html
Le thread de Chèvre pensante : https://twitter.com/Chevre_Pensante/status/1352333424711888902

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (2)

  • Analyse pertinente

    Le 20 mars 2021

    Une analyse pertinente et qui devrait etre envoyée à l'ensemble des rédactions, en particulier audio visuelles.
    Mais vous même, au sein du JIM, avez vous toujours échappé à ces titres accrocheurs, parfois en contradiction avec le contenu de l'article?

    Alain Szlamfyc (pharmacien)

  • Confusion générale ?

    Le 20 mars 2021

    Mas petites filles de 15 ans ont eu des cours sur le biais cognitifs (quelle chance!).
    Les biais de confirmation et d'échelle par exemple.
    Actuellement elles me disent être perplexes: les arguments d'autorité se sont abondement contredits. D’où la perte de repères donc de confiance.
    L'omniprésence de ceux qui savent ce qu'il aurait fallu faire comme de ceux qui n'ont pas compris que le doute scientifique ne parle clairement qu'aux scientifiques n'est pas contrebalancée par les médias (dont ce n'est pas vraiment le rôle). Une fausse info et son démenti sont deux infos.

    La covid n'est pas qu'une affaire de science et souvent se vérifie l'aphorisme "cordonnier pas plus haut que le chaussure".

    Dr Robert Chevalot

Réagir à cet article