Les femmes d’aujourd’hui sont-elles encore féministes ?

Paris, le samedi 23 juin 2018 – Pour beaucoup de gynécologues, l’affaire des pilules de troisième et quatrième génération demeure une blessure mal soignée et mal comprise. A partir, notamment, de la médiatisation d’une jeune femme atteinte d’une pathologie rare contre-indiquant la prescription d’un contraceptif de troisième ou quatrième génération, victime d’un AVC, sa maladie n’ayant pas été détectée, les pilules de troisième et quatrième génération ont été au cœur d’un scandale médiatico-judiciaire. Le fait que les risques associés à ces pilules soient dûment connus, signalés dans les caractéristiques du produit et ne semblent pas devoir remettre en cause le bénéfice/risque du produit n’ont pas suffi à éteindre l’incendie. Ainsi, dans la précipitation, différentes mesures ont été prises par les autorités sanitaires françaises, telle la suspension de Diane 35, qui n’a pas pu être confirmée face au désaveu des instances européennes. En outre, on a assisté pour la première fois à un recul de l’usage de la pilule dans notre pays, notamment chez les plus jeunes.

Brûler le féminisme d’hier ?

Cette situation est pour beaucoup de gynécologues le reflet de l’influence néfaste de ce que les docteurs David Elia et Anne de Kervasdoué appellent dans une tribune récente publiée par Libération les « faiseurs de peur ». Ces derniers qui sévissent notamment sur internet paraissent accompagner un mouvement qui surinvestit l’innocuité supposée des méthodes naturelles contre les progrès médicaux et techniques. Tel est l’objet de la prise de parole de David Elia et d’Anne de Kervasdoué qui s’interrogent sur cette nouvelle « soumission des femmes » et sur ce qu’ils considèrent comme un recul par rapport aux combats féministes. « Les générations se suivent et ne se ressemblent pas. Ce qui était hier pour les unes un progrès devient pour les autres un danger. Les victoires des premières féministes se transforment en défaites, et un nombre croissant de femmes contestent les bienfaits de la médecine. Là où leurs aînées ne voyaient que délivrance et libération, leurs plus jeunes sœurs ne perçoivent que des dangers et rejettent tout ce qui ne paraît pas "naturel". Ainsi les conquêtes de la décennie 1965-1975 sont-elles remises en cause » résument en introduction les praticiens.

Ils passent ensuite en revue plusieurs polémiques récentes concernant les pilules de troisième et quatrième génération, les traitements hormonaux substitutifs et les inquiétudes très marquées autour des tampons. Enfin, ils concluent : « Les femmes de la génération du baby-boom (1947-1973) ont accueilli avec bonheur la légalisation de la pilule contraceptive, et beaucoup ont bénéficié du traitement hormonal. Leurs filles ne mesurant pas le chemin parcouru, inquiétées par les faiseurs de peur, participent à la remise en cause du progrès technique, croient que la nature est bonne, que l’accouchement doit se faire dans la douleur, que la pilule est dangereuse et que les THS sont un risque majeur. Foisonnent sur Internet les charlatans de tous poils qui trouvent des victimes du moment car ils prétendent "rétablir les énergies", en détoxifiant, stabilisant, revitalisant le corps par des décoctions à l’hygiène douteuse et au contenu inconnu Est-ce un hasard que ce retour à la nature ? Ne faut-il pas voir là aussi la peur que toutes les religions et toutes les sociétés ont eue de la libéralisation, fût-elle relative, des contraintes biologiques, très spécifiques, des femmes ? ».

Conflits d’intérêt

Si elle a connu un petit succès sur les fameux "réseaux sociaux", la tribune est loin d’avoir séduit deux journalistes du Nouvel Observateur, Bérénice Rocfort Giovanni et Renée Greusard, qui n’hésitent pas à s’en prendre de façon virulente aux deux praticiens. Elles nous informent ainsi tout d’abord, que magnanimes, elles avaient « d’abord décidé de laisser couler. On ne peut pas réagir à chaque absurdité publiée sur Internet » lancent-elles. Mais finalement, constatant que les « deux gynécologues (….) mélangent tout et mal, accumulent les raccourcis et les contre-vérités » et surtout que leur texte ne laissait pas indifférente la toile, elles ont été "contraintes" de sortir de leur silence. Enfin, les conflits d’intérêt des deux praticiens ne leurs disaient rien qui vaille. Après avoir énuméré les laboratoires pour lesquels le docteur David Ellia a travaillé (ce qu’il signale clairement sur son  site), elles s’offusquent : « Tous ces petits détails auraient peut-être dû être signalés dans la tribune de « Libération » non ? ». En réalité, sur le site de Libération, on trouve bien la mention suivante (mais qui peut-être a été ajoutée a posteriori ?) « David Elia assure ou a assuré par le passé, des actions d’expertise, d’assistance et de conseil pour la plupart des laboratoires pharmaceutiques impliqués dans le domaine gynécologique. Liste sur son site personnel (18 juin 2018) ». Apparemment cela ne suffit pas à apaiser les deux journalistes de l’Observateur.

Inattendu ?

Ces dernières épinglent ainsi leur défense sans nuance des traitements hormonaux substitutifs (il est vrai assez longue). Elles considèrent par ailleurs comme biaisée leur analyse de l’affaire des pilules de seconde et troisième génération. Elles fustigent par exemple l’emploi du terme "inattendue" pour décrire la crise. Mais de fait, pour bien des gynécologues, connaissant parfaitement ces médicaments et leur profil, le scandale a été "inattendu". Reflet de la façon dont l’information est aujourd’hui concentrée autour de l’émotion et de la force du témoignage, elles opposent aux faits énoncés par les deux praticiens « le visage de la lanceuse d’alerte Marion Larat, victime d’un AVC à l’âge de 19 ans à cause de l’une de ces pilules ». Elles insistent encore sur le fait que ces contraceptions « doublent » le risque de thromboses veineuses, sans observer que même doublé un risque très faible reste faible. Enfin, quand David Ellia et Anne de Kervasdoué rappellent que l’Agence européenne du médicament a sur Diane 35 désavoué les autorités françaises, elles notent que « le retour de Diane 35 s’est accompagné de grosses restrictions », sans considérer que ces grosses restrictions ont pu être en partie dictées par la volonté de ne pas avoir l’air de se dédire totalement.

Pour ou contre la pilule : même combat ?

Les deux journalistes se montrent également très contrariées par les remarques des deux gynécologues concernant le supposé recul de la péridurale (sujet qu’ils abordent en réalité assez peu ; au détour d’une phrase). Elles rappellent à juste titre que ce recul n’est pas étayé par les chiffres aujourd’hui disponibles. De fait, selon les derniers résultats de l’enquête périnatale, le recours à la péridurale est passé de 78,9 % à 82,2 % entre 2010 et 2017. Les deux journalistes profitent de cette rectification pour insister sur le fait que « la péridurale n’est pas une panacée » en évoquant ses limites. D’une manière générale, elles considèrent que le mouvement auquel on assiste aujourd’hui qui interroge la prise en charge très médicalisée de la grossesse et de la naissance participe à la même volonté d’être « maîtresse de son corps » que celle qui animait les femmes hier en demandant le droit à l’avortement, la pilule et la contraception.
Si cette position peut effectivement tout à fait s’entendre, si le souhait des femmes (et plus généralement de tout un chacun) d’être davantage impliquée, quand cela est possible, dans les décisions qui les concernent doit faire l’objet d’une réelle réflexion, l’inquiétude suscitée par la place prise par « les charlatans de tous poils » au nom d’une prétendue supériorité du naturel dénoncée par David Elia et Anne de Kervasdoué est elle aussi parfaitement légitime. Sans doute assez pour que la confrontation ne tourne pas à l’invective, qui n’est pas loin dans des phrases telles que « Cette tribune est donc à tout point de vue gênante. Le plus grave étant que deux gynécologues ne comprennent pas cette évidence » !

Pour refaire ce match, vous pouvez lire les tribunes de :
David Ellia et Anne de Kervasdoué : http://www.liberation.fr/amphtml/debats/2018/06/04/le-retour-a-la-nature-nouvelle-soumission-des-femmes_1656562
Et de Bérénice Rocfort Giovanni et Renée Greusard : https://www.nouvelobs.com/rue89/nos-vies-intimes/20180608.OBS7949/tribune-dans-libe-deux-gynecos-a-cote-de-la-plaque.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Pilule

    Le 23 juin 2018

    Ma mère a eu 10 enfants et quelques avortements bien que d’un milieu favorisé. Interne de Paris en 1958 j’ai pu très tôt utiliser la pilule. Les femmes restent influencées par toutes sortes de théories toxiques au lieu de garder le vigoureux bon sens qui est leur apanage.

    Dr F Lods Hocquenghem médecin, retraitée AIHP

  • Féministes les infirmières ?

    Le 27 juin 2018

    En tout cas, si les infirmières l'avaient été jusqu'à aujourd'hui, la profession n'en serait pas là où elle est. Encore et toujours considérée comme irresponsables (Cf. La pratique avancée et ce que la profession médicale en dit) et incompétentes sauf pour lui glisser les tâches qu'on n'aime plus faire.

    Charlaine Durand

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