Les patients doivent-ils devenir des professeurs de médecine ?

Paris, le samedi 17 septembre 2016 – Ce n’est pas un scoop, le paternalisme médical a vécu. Dans ces colonnes, nous avons décortiqué à plusieurs reprises les "affres" de cette attitude où se mêlaient bienveillance et infantilisation, avec un dosage défavorable au premier ingrédient selon beaucoup. L’heure est désormais à la "codécision" (même si les patients ne disposent pas tous des mêmes ressources pour être acteurs de ces décisions) et à la transparence. Que l’on trouve des limites à cette tendance (tout en se gardant bien de regretter le paternalisme) ou pas, il convient de savoir comment s’opérera la mue ? Comment les médecins de demain éviteront-ils les réflexes que les patients rejettent aujourd’hui ? En étant à bonne école. C'est-à-dire en étant "éduqués" par les premiers concernés. Les malades eux-mêmes.

Le retour des humanités par des humains

A Bobigny, l’année dernière, les patients ont ainsi fait leur rentrée à faculté. Du côté de la chaire. « Au sein de la filière de formation des internes de médecine générale (…), une quinzaine de patients experts délivrent 260 heures d’enseignement par an, soit presque autant que les enseignants médecins avec lesquels ils enseignent en binôme » expliquent dans le Monde Olivia Gross, Yannick Ruelle et Rémi Gagnayre, chercheurs et enseignants à l’UFR santé, médecine et biologie humaine de Bobigny à l’origine de ce programme. Ces patients sont « des patients experts, en ce sens qu’ils ont tous une expertise dans au moins un domaine de la santé. Ils occupent tous des mandats associatifs, ont une bienveillance à l’égard des jeunes médecins et la capacité de se mettre au service du groupe des internes » détaillent les trois auteurs dans un texte paru à l’occasion du Monde Festival, au cours duquel une table ronde sur le thème « Les patients experts prennent le pouvoir » aura lieu ce dimanche 18 septembre. Ces patients ont un statut d’enseignant vacataire et sont rémunérés comme tels. L’enseignement prodigué s’appuie sur « des contenus qu’ils ont préalablement élaborés collectivement ». L’objectif principal paraît de « corriger une situation médecin/malade de nature dissymétrique telle qu’elle est véhiculée par la formation médicale ». Hier, comme le suggèrent les trois chercheurs, existaient les humanités. Elles contribuaient à renforcer l’empathie des futurs soignants. Elles ont peu à peu disparu, avalées par la technicisation de la médecine. Elles semblent vouloir ressurgir à travers la contribution de ces patients, des patients dont la « parole (…) résonne autrement » que celle des enseignants médecins.

A la rencontre des néopatients

Au-delà de cet objectif global, les enseignements délivrés doivent permettre au futur médecin d’anticiper les attentes des patients, ou plutôt des « néopatients, c’est-à-dire les patients de l’ère où le savoir est à portée de clic, et où, en France, ils sont 70 % à consulter Internet pour leur santé », des "néopatients" qui « veulent des médecins qui accueillent leurs questions et soutiennent leur souhait de comprendre les décisions médicales, voire d’y participer ». Ainsi, différentes clés sont proposées aux étudiants en médecine par ces patients "experts". « Ils ont fait le choix de centrer leurs enseignements sur les attentes des patients vis-à-vis de la décision médicale. Ils veulent en améliorer la transparence, faire apparaître les éventuelles zones d’incertitude, développer la recherche de l’avis et des préférences des patients et/ou de leurs proches. Ils cherchent à générer au sein du colloque singulier une forme de connivence pouvant libérer la parole des malades et ainsi faire apparaître les tiers invisibles que sont Internet ou les contraintes économiques et sociales. Ils leur donnent également des clés pour améliorer la qualité des alliances thérapeutiques qu’ils nouent avec leurs patients. De plus, ils apportent des éléments de compréhension du système de santé et des indications sur les lois qui l’encadrent. (…) Enfin, ils veillent à ce que les droits des malades soient connus et à ce que les internes aient le réflexe d’être proactifs dans l’accès aux droits sociaux de leurs patients » détaillent les trois chercheurs dans les colonnes du Monde.

Une évolution sujette à débat

S’il s’agit d’une "révolution" en France (bien qu’existent déjà des programmes sur des pathologies précises où l’intervention de patients experts est organisée), cette démarche s’est imposée depuis plusieurs années dans les pays anglo-saxons. Pour les promoteurs du programme mis en place à Bobigny, les gains pour le système de santé seront importants. En contribuant à la disparition de toute forme de "paternalisme", l’intervention des patients dans la formation des médecins pourrait en effet selon eux améliorer l’observance et faire reculer le nomadisme médical voire le renoncement aux soins. « Différentes orientations programmatiques visent ainsi à accroître la participation des patients aux mesures qui les concernent. Ces incitations reposent sur le postulat que la vie avec la maladie et l’expérience du système de soins sont des sources de connaissances à explorer pour améliorer la qualité des soins et, in fine, l’efficience du système de santé » observent encore les auteurs qui concluent leur texte en remarquant : « Si l’on pense que le mouvement de l’engagement des patients est un processus vertueux, si l’on croit à l’apport des patients d’aujourd’hui pour parfaire les médecins de demain, il semble maintenant nécessaire d’étendre ce type de programme à d’autres facultés, comme au deuxième cycle des études médicales ? ».

Mais tous les praticiens sont-ils favorables à une telle évolution ? Considèrent-ils tous que cette voie est celle à suivre ? N’en redoutent-ils pas certains travers (qui peuvent notamment concerner la difficulté de former les patients experts, car tous les malades ne peuvent s’imposer comme tels) ? Et les patients désirent-ils tous être associés aussi directement aux décisions médicales les concernant ?

Le débat est ouvert sur le JIM.

Pour lire la présentation des trois chercheurs de Bobigny de leur programme, vous pouvez suivre ce lien : http://www.lemonde.fr/festival/article/2016/09/12/les-patients-enseignants-une-revolution-dans-la-formation-des-medecins_4996489_4415198.html#RC34O0k7BOIEcLeJ.99

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

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Vos réactions (3)

  • Paternalisme

    Le 17 septembre 2016

    On goûte là, à tout le génie français: le paternalisme des patients vis à vis des médecins ! Sans oublier bien sûr les"assos".
    Bref le monde à l'envers. Les chercheurs de Bobigny sont géniaux.
    Ce concept bien franchouillard, va probablement envahir la planète. On verra bien.

    Dr Jackie Durand

  • Comment transformer des ignorants en sommités.

    Le 20 septembre 2016

    "Même si les patients ne disposent pas tous des mêmes ressources pour être acteurs de ces décisions"

    Doux euphémisme.....

    Pas de paternalisme? Et que fait t-on de ce bon vieux "transfert", clef de toute relation humaine, donc également médicale ?

    Evidemment, rappelons que la faculté de Bobigny est, en quelque sorte, un "think tank" d'idées bidons: le Pr Cornillot, qui en fut doyen, y créa un "département de médecines naturelles".

    Dr Y.Darlas

  • Et alors...

    Le 22 septembre 2016

    Est ce la, pour nourrir quelques assos, que l'industrie du soin a besoin de dépenser ses deniers ? Non pas dans des SAU avec des brancards utilisables et des toilettes accessibles au public, des IDE dans les services de soins, ...

    Pourquoi ne pas citer l'échec de la fournée précédente de ces patients experts en psychiatrie, formés en grande pompe pour savoir mieux que les équipes, qui ont quasiment tous abandonnés ou décompensés dans l'année qui suivait leur "embauche". On dira que les soignants sont trop méchants ou obtus. Dans ce temps où le travail est une valeur perdue, que veut dire être malade par profession ?

    Dr M. Brunet

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