Médecine et science : je t’aime, moi non plus !

Paris, le samedi 10 novembre 2018 – Un récent sondage réalisé par l’IFOP pour BASF met en lumière le rapport des Français avec la culture scientifique. On constate que 55 % d’entre eux considèrent avoir des lacunes sérieuses dans ce domaine et seuls 27 % d’entre eux sont satisfaits de leur niveau, un pourcentage qui atteint 54 % en Allemagne. Cette conscience de leurs limites par les Français est d’autant plus remarquable qu’ils sont 87 % à considérer que l’intégration de la science est indispensable dans les décisions des pouvoirs publics. Ils sont encore une majorité (56 %) à regretter que la science n’ait pas une place assez importante dans les débats de société actuels.

On creuse la tombe de la démocratie

Ce n’est pas le docteur Laurent Alexandre qui les contredira. Dans une tribune récemment publiée par l’Express, celui qui s’intéresse depuis longtemps à l’évolution de la médecine observe que : « Dans un monde ultracomplexe, il sera difficile d’être un citoyen éclairé sans une compréhension minimale de la science ». Or, celle-ci fait défaut au plus haut niveau, notamment chez les représentants politiques. Laurent Alexandre cite ainsi la bévue du leader écologiste Yannick Jadot qui sur Twitter, à propos de l’affaire des enfants présentant une agénésie transverse des membres supérieurs, a démontré son incapacité à calculer une surface. Il remarque de la même manière que « Christophe Castaner, par exemple, a récemment dit des choses stupéfiantes sur le glyphosate » (on pourrait ajouter qu'il a affirmé que le vin ce n'était pas de l'alcool !).  Pour l’éditorialiste ces exemples sont édifiants et interrogent. « Comment nos hommes politiques peuvent-ils juger un rapport scientifique alors qu'ils ont oublié le programme de l'école primaire ? Comprendre le rendement d'une éolienne, l'impact d'un produit chimique, le fonctionnement des OGM, les dangers et bénéfices d'une technique, d'un vaccin ou d'un médicament suppose une solide culture scientifique. Et demain, ce sera pire ! (…) Le décalage de la politique par rapport à la marche du monde creuse la tombe de la démocratie, qui est plus fragile que jamais » analyse-t-il pessimiste.

Patamédecines hier, fake médecines aujourd’hui

Comment pourtant blâmer des responsables politiques de leur éloignement avec la science quand dans le monde médical et chez les responsables de l’information scientifique, des doutes semblent émerger. Pas chez tous. Dans une récente tribune publiée par le Figaro, le professeur Marcel-Francis Kahn (professeur émérite à l’université Paris VII) estime indispensable en médecine de « distinguer opinion et science » et revient sur le scandale que représentent pour lui les tergiversations autour du déremboursement de l’homéopathie. « Force est de constater que ces patamédecines occupent une place de choix dans les médias, souvent sans qu’une opposition critique soit mobilisée contre ces pratiques », observe le spécialiste qui vingt ans avant la tribune des 124 médecins publiée dans le Figaro contre les fake médecines avait reçu un blâme de l’Ordre des médecins pour des propos considérés comme peu confraternels à l’égard des médecins pratiquant l’homéopathie (et qui avait exprimé les mêmes opinions dans un éditorial du JIM, il y a près de 40 ans). 

Et pourtant, il n’y a pas de preuves !

Pour le professeur de médecine d’urgence Frédéric Adnet qui pour sa part s’exprime dans une tribune publiée dans le Monde*, la réaction des médecins homéopathes est effectivement outrancière. « Bien plus choquant est la réaction de l’association des médecins homéopathes, assignant leurs 127 collègues et contradicteurs vers une juridiction de l’Ordre des médecins, lieu peu propice à l’élaboration d’un vrai débat » estime-t-il. Pourtant, Frédéric Adnet ne semble pas totalement partager le rejet de l’homéopathie exprimé par les auteurs de la fameuse tribune. S’il estime nécessaire d’éviter que « l’homéopathie (…) sombre  dans un intégrisme », il insiste cependant sur l’importance de la « croyance » en médecine. « Dans une tribune du Figaro, extrêmement virulente, 124 médecins ont dénoncé le charlatanisme associé à des médecines "alternatives" dont le tort essentiel est de n’avoir pas été validées par un niveau de preuves issu de recommandations de "l’evidence-based medicine" (EBM) ou "médecine fondée sur des preuves". Ce positionnement des adeptes de la médecine factuelle semble assez facile et confortable. Affirmer que la terre tourne autour du soleil (et non l’inverse) a été le modèle d’une guerre entre croyance et pensée scientifique. Notons simplement et avec une certaine ironie que l’accusation d’hérésie a changé de camp ; les inquisiteurs semblent, dans cette confrontation, du côté de Galilée ! Existe-il une véritable "médecine fondée sur la croyance » à côté d’une "médecine fondée sur les preuves" et, dans l’affirmative, a-t-elle une place dans l’amélioration de l’état de santé de nos concitoyens ? Cette médecine issue de croyances trouverait son efficacité dans l’effet placebo et regroupe un ensemble de techniques qui ont comme principal avantage une réelle adhérence de nos patients » débute le praticien.

Les défauts de la médecine scientifique

Puis, dans une démarche que certains pourraient considérer quelque peu paradoxale si le propos est de relativiser l’urgence de la "preuve", il énumère quelques essais qui ont signalé une possible efficacité de pratiques alternatives et il observe encore : « Concernant l’homéopathie, aucune preuve de son efficacité n’a réellement été publiée lorsqu’elle est soumise aux fourches caudines de l’EBM ». Plus généralement, s’il reconnaît les dérives possibles des médecines alternatives et s’il qualifie « d’escroquerie » la théorie de la mémoire de l’eau, il insiste : « Il serait cependant faux de ne pas voir dans cette croyance une source de bien-être générateur d’amélioration d’un état de santé qui ne peut se résumer à la guérison d’une maladie organique identifiée. Nous connaissons tous le poids des maladies psychosomatiques, le poids de la morbidité associée aux souffrances psychologiques qui accompagnent des maladies organiques et le poids des maladies imaginaires (au sens de Knock) dans lequel le mécanisme de croyance en des remèdes – accompagnés parfois de rituels – pourrait se traduire par un soulagement quantifiable. Il est probable que le rapport médecin-malade est optimisé dans une médecine fondée sur la croyance par opposition à un médecin qui ne respecterait que les recommandations internationales en considérant son patient comme une automobile en panne dont la réparation est accessible. La puissance du "croire" n’est plus à démontrer » ajoute-t-il encore.

Beaucoup pourraient cependant ne pas totalement partager cette analyse et voudraient rappeler qu’entre une médecine déshumanisée et protocolisée et une médecine soumise à la "force" du croire, il existe probablement des alternatives bienveillantes et humanistes. Pourtant, Frédéric Adnet poursuit en signalant les « erreurs ou errances de cette médecine hyper scientifique » et cite les défauts de la course à la publication ou les conflits d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique, sacrifiant à ce sophisme qui consiste à épingler les défauts d’une tendance comme pour mieux en légitimer une autre. Enfin, il remarque : « La médecine factuelle ne répondra pas à tous les problèmes de santé publique ».

Laisser la science aux scientifiques ?

Refusant de sombrer dans le manichéisme, cette analyse entraînera cependant probablement quelques réticences. Comment répondre au souhait (apparent) des citoyens de décisions politiques davantage fondées sur la science si les personnes proches des responsables invitent à relativiser la force première de cette dernière ? Pour répondre à cette question, certains, à l’instar de Frédéric Adnet mettent en garde contre les effets contre-productifs d’un trop grand « rigorisme scientifique ». Ce fut le cas récemment du journaliste scientifique Stéphane Foucart dans les pages du Monde. Evoquant les résultats très commentés (entre autres par Laurent Alexandre invitant à ne pas confondre corrélation et causalité) d’une récente étude suggérant une efficacité de l’alimentation bio sur la réduction du risque de cancer, résultats sujets à caution pour beaucoup, Stéphane Foucart, rappelant tout d’abord les multiples forces de l’étude, observe : « Les scientifiques qui interviennent ainsi dans le débat public le font souvent avec les meilleures intentions. Avec, comme étendard, l’exigence de rigueur. Celle-ci est bien sûr louable. Mais, en matière de la santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse. Sur ces questions complexes, la preuve parfaite ne sera jamais obtenue » débute-t-il avant de conclure « A regarder rétrospectivement les grands scandales sanitaires ou environnementaux, on observe que, presque toujours, signaux d’alerte et éléments de preuve étaient disponibles de longue date, mais qu’ils sont demeurés ignorés sous le confortable prétexte de l’exigence de rigueur, toujours libellée sous ce slogan : "Il faut faire plus de recherches". La probabilité est forte que ce soit ici, à nouveau, le cas » juge-t-il. Le parallèle ne satisfera pas ceux qui pourraient considérer que l’on n’est pas exactement face ici à une situation comparable : faut-il en effet considérer que c’est l’alimentation non bio qui provoque le cancer ou l’alimentation bio qui pourrait protéger du cancer ? Dans le premier cas, l’argumentation de Stéphane Foucart peut se justifier s’il faut éliminer des substances toxiques. Mais dans le deuxième cas, on peut aisément affirmer que d’autres méthodes que de se nourrir exclusivement d’aliments bio (ce qui est une gageure à de nombreux égards) permettent très efficacement de diminuer son risque de cancer. Par ailleurs, si de nombreux scandales sanitaires ont tardivement explosé, ce n’est pas principalement en raison d’un rigorisme scientifique, mais plus certainement de fraudes ou de dissimulations, tandis que le principe de précaution (qui invite, parfois tout à fait raisonnablement, à prendre des décisions sans que toutes les réponses scientifiques soient données) peut lui aussi conduire à des conséquences regrettées (que l’on songe au retard de vaccination contre l’hépatite B).

Ces différentes considérations sur la place de la science dans notre société et plus particulièrement en médecine, qui trouvent aujourd’hui de nouveaux échos mais qui ont donné lieu à des discussions séculaires, pourront être approfondies en relisant :
- les tribunes de Laurent Alexandre dans L’Express : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/la-nullite-scientifique-des-politiciens_2043610.html et https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/posseder-un-picasso-protegerait-du-cancer_2045260.html
- la tribune de Marcel-Francis Kahn dans Le Figaro (accès limité) : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/10/26/31003-20181026ARTFIG00292-medecine-distinguer-opinion-et-science.php
- la tribune de Frédéric Adnet dans Le Monde (accès limité) : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/11/01/faut-il-bruler-la-medecine-fondee-sur-la-croyance_5377606_1650684.html
- et celle de Stéphane Foucart dans Le Monde (accès limité) : https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/27/en-matiere-de-sante-publique-le-rigorisme-scientifique-est-une-posture-dangereuse_5375460_3232.html

 

*pour certains, la partition de la presse entre le Figaro qui paraît ouvrir ses pages aux tenants d’une médecine fondée sur les sciences et le Monde plus sensible à différents arguments est riche d’enseignements politiques.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Sciences et savoirs

    Le 10 novembre 2018

    Il est vital en effet d'étudier avec le plus grand sérieux ce qui peut se lire en creux dans votre article bien documenté.
    Quelle est la valeur de l'opinion que le niveau de connaissance d'un groupe humain est directement lié au choix d'un régime démocratique ou autoritaire ?
    Quelle est la valeur de notre hiérarchisation implicite des divers savoirs des cerveaux humains plaçant en tête les tamponnés scientifiques et prenant comme secondaire tous les autres ?
    Pour les curieux, s'il en existe, ce type de question sera abordé dans les Lettres d'Expression Médicale dans la série à paraitre : Feuillets de Médecine Systémique. Sur le site Exmed www.exmed.org

    Dr François-Marie Michaut

  • Esprit scientifique versus certitudes

    Le 10 novembre 2018

    Je suis bien d'accord avec le fait qu'il est regrettable que les politiques n'aient pas de formation scientifique. Cela les aurait par exemple empêché d'imposer le compteur Linky qui contrevient sur quatre points à la norme électrique NF C 14-100. Cela leur aurait permis de ne pas se fier aux multiples soi-disant experts payés par les lobbies industriels.

    Il est tout aussi regrettable que les médecins n'aient de culture scientifique que superficielle.
    Les vrais scientifiques ont le doute en eux et sont prêts à examiner tout ce qui peut clocher dans les théories actuellement admises quitte à les remettre douloureusement en cause.
    Il y a beaucoup trop de médecins qui ont beaucoup trop de certitudes.

    Dr Joël Delannoy

  • Entre vérité scientifique et desiderata des patients

    Le 10 novembre 2018

    Nous avons tendance à oublier un échelon incontournable dans la prise en charge de nos patients, c'est le malade lui-même.
    Un exemple entre 100 : J'ai reçu hier un patient qui était traité depuis quatre ans par son médecin traitant pour une polyarthrite rhumatoïde destructrice.

    Il prenait depuis quatre ans un traitement homéopathique qui n'empêchait pas bien entendu les destructions articulaires, mais il s'en trouvait très bien.
    On lui avait proposé un traitement par le methotrexate il y a quatre ans, mais il a refusé en lisant les nombreux effets secondaires éventuels.
    J'ai repris la discussion sur ce type de traitement avec une pensée que je pense "scientifique".
    Mais après une demi-heure de conversation, j'en suis arrivé à penser que s'il mettait effectivement le traitement en route, il présenterait tous les effets secondaires possibles et imaginables.

    Entre notre vérité scientifique et les desiderata des patients, il existe un gouffre qui nous heurtent souvent mais que nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte.

    Dr Alain Guinamard

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