On vit une époque formidable… ou pas !

Paris, le samedi 4 novembre 2017 – Etre blogueur suppose, le plus souvent, de vouloir adopter une certaine distance vis-à-vis de l’actualité trépidante et des mutations de notre époque. Plusieurs praticiens s’attèlent ainsi à analyser comment l’utilisation massive des innovations technologiques et la force des nouveaux modes de communication marquent d’une empreinte particulière la façon d’exercer la médecine. Le docteur Luc Perino fait partie de ces auteurs qui portent sur notre époque formidable et la médecine un regard tout à la fois acéré et moqueur.

Se connecter et payer pour arriver aux mêmes résultats que l’Egypte ancienne

Il se concentre ainsi régulièrement sur l’omniprésence de la technologie et paraît parfois remettre en question la réalité de la révolution qu'elle apporte. Et si rien n’avait réellement changé ? Et si certaines des anciennes méthodes survivaient et devaient survivre ? Tel semble être le fil conducteur de sa réflexion dans plusieurs de ses posts récents. Il proposait ainsi il y a quelques semaines une fiction autour d’un quinquagénaire dynamique, ne jurant que par les outils technologiques et avides de soumettre à ces derniers la gestion de sa santé. « Il a fait réaliser son génome chez  trois géants de l’informatique afin de limiter les incertitudes d’évaluation de ses risques génétiques. Il collige ses paramètres personnels à l’aide de lentilles, bracelets et implants connectés » commence-t-il avant de compléter : « Il est abonné à plusieurs newsletters de prévention pharmacologique primaire et de promotion des tests de dépistage et de diagnostic rapide. Il prend chaque jour une quinzaine de médicaments préventifs, vitamines et compléments alimentaires et pratique un peu de sport dominical, lorsque sa charge de travail le permet ». Un jour, le logiciel dont Laurent a toujours rêvé fait son arrivée sur le marché ! Il s’agit d’un « supercalculateur, d’une puissance sans précédent, [qui] permet d’intégrer toutes ses données personnelles accumulées avec celles de la plus grande base bibliographique d’articles biomédicaux, dans le but de remédier à ses faiblesses intrinsèques ». Le tout pour la somme modique de 999 euros. Notre quinquagénaire ne pouvait se dispenser d’une telle innovation. Il se connecte et la réponse ne se fait pas attendre : « Les calculs, basés sur les 560 paramètres fournis et l’analyse de plus de dix millions de références bibliographiques, permettent de conclure à un gain possible de quatre ans et huit mois de votre espérance de vie en bonne santé, ou cinq ans et dix mois avec 80 % de vos facultés actuelles. Il faut pour cela respecter ce programme sanitaire : marcher une heure seize par jour, supprimer définitivement le tabac, diminuer la consommation d’alcool de 72 %, la consommation de sucre de 87 %, celle de viande de 60 %, il faut supprimer 354 calories aux apports quotidiens et augmenter de 32 % la consommation d’eau. Enfin, quoique tous neutres ou modérément défavorables, aucune conclusion n’est possible quant à vos 15 médicaments préventifs et compléments alimentaires ». La précision de l’analyse pourrait en bluffer plus d’un, mais Luc Perino achève sa note par cette observation : « Au vu de ces conclusions, un ami lui fait remarquer qu’elles sont strictement identiques aux recommandations fournies par les papyrus médicaux de l’Egypte pharaonique : bouger plus et manger moins pour garder la santé et prolonger la vie. Les seules différences sont l’extrême précision des chiffres, l’inexistence du tabac et la quasi-inexistence du sucre à cette époque. La consultation était aussi relativement moins onéreuse », taquine-t-il.

Les machines ne permettent pas à l’homme d’être infaillible

Un autre exemple de la confiance trop aveugle de notre époque dans la technologie est résumé dans une note sur le diagnostic médical. « Depuis longtemps, les diagnostics ne sont plus cliniques, c’est-à-dire résultant directement de l’observation du patient, mais ils sont paracliniques, c’est-à-dire basés sur des examens complémentaires : radiologie, microscopie, biologie, etc. Les patients sont désormais convaincus que les médecins ne peuvent plus faire un diagnostic sans l’aide d’une quelconque machine et les médecins, eux-mêmes, n’ont plus l’impudeur de proposer un diagnostic entièrement "dénudé". Il faut un scanner pour une migraine évidente et un microscope pour une banale verrue. On ne cesse de chercher des marqueurs de confirmation pour les derniers diagnostics exclusivement cliniques tels que dépression ou tendinite. Car la radiologie, l’anatomo-pathologie ou la génétique sont considérées comme des gages et des labels. C’est oublier que le résultat proposé par une machine est interprété par un homme, et qu’a priori, cet homme n’est pas différent des autres » signale-t-il, insistant plus loin encore : « Derrière chaque machine, se cache un homme aussi influençable et faillible que les autres ». Compte tenu de cette observation, Luc Perino paraît convaincu que même à l’ère des examens complémentaires, nous demeurons soumis à l’influence majeure des humeurs ; celles des patients, des cliniciens et des techniciens. « Après toutes les escales techniques et subjectives des diagnostics, la précision optimale est celle qui résulte d’un accord parfait entre le sentiment viscéral du clinicien et la conviction intime de son patient. Hélas, la variabilité de cet accord est un multiple de la variabilité de chacun des acteurs. Votre bobo sera une verrue si vous, votre médecin et son anatomopathologiste êtes tous trois optimistes, ce sera un cancer si vous êtes tous trois pessimistes ou fatigués » conclut-il en éludant peut-être un peu trop rapidement l’existence de critères objectifs, qui permettent d’éviter que les états d’esprit n’aient trop d’impact sur l’établissement des diagnostics médicaux.

Cultiver notre différence avec les machines

Il faut dire que pour Luc Perino, ce qu’il nomme le « flair médical » est irremplaçable et indispensable. D’ailleurs, dans une de ses plus récentes notes, il considère essentiel de trouver une solution pour « enseigner l’expertise accumulée par le clinicien au cours de ses observations et conclusions subjectives ». Tout en reconnaissant que « Les chirurgiens qui opèrent en urgence se trompent moins souvent que les protocoles préétablis, mais ces protocoles sont les seuls qui peuvent être enseignés, car la pédagogie du "flair" médical parait difficile » il considère néanmoins que certains éléments non "objectivables" pourraient être intégrés pour améliorer la compréhension d’une situation clinique. Il évoque ainsi la prise en compte de l’inquiétude des parents face à une infection de l’enfant ou encore la façon dont une douleur est évoquée pour en déterminer l’intensité. Pour lui, l’enjeu est majeur et rejoint ses réticences vis-à-vis du tout technologie : « Si nous ne parvenons pas à formaliser l’enseignement de l’art clinique, alors il faut accepter la suprématie des robots médicaux » achève-t-il.

Quand les médecins nous soignerons même de ce qui n’existe pas…

Ce recul adopté vis-à-vis des fausses promesses de la technologie se double d’une critique plus entière encore vis-à-vis des sirènes médiatiques. Régulièrement, il observe comment la santé est devenue un sujet abordé sans relâche par les médias, aboutissant à une tendance à la surmédicalisation. « Tout est devenu médical, depuis les premières tétées de bébé jusqu’aux dernières érections de papy » résume-t-il. Cette tendance semble favoriser des critiques fréquentes vis-à-vis des médecins : « Tout article parlant d’une quelconque maladie commence par affirmer qu’elle est sous-diagnostiquée. En résumé : si les médecins faisaient vraiment bien leur travail, il y aurait beaucoup plus de cancers du sein ou du colon, encore plus d’hyperactivité, bien plus de dépression, d’hypertension, de migraines, de maladie d’Alzheimer ou d’impuissance » énumère-t-il ironique. Aussi, les médias se pressent parallèlement d’évoquer toutes les méthodes que nous offrira le futur pour dépister plus de pathologies, l’idée qu’une détection précoce est forcément meilleure n’étant jamais remise en question. Cette course aveugle concourt à créer un certain malaise chez les professionnels de santé : « Mes confrères parviennent à sourire de tout cela lorsqu’ils dominent la grossièreté de cette machinerie mercatique. Ils en souffrent lorsqu’ils n’arrivent plus à gérer les paradoxes de cette surmédicalisation qui les blâme et les nourrit à la fois. Ils en pleurent parfois lorsqu’ils apprennent, par exemple, que 80% des personnes se déclarent prêtes à subir un dépistage, même pour des maladies pour lesquelles n’existe aucun traitement » remarque-t-il.

Faire sa propre autocritique

Face à ces surenchères technologiques et médiatiques, les médecins pourraient être tentés de se réfugier dans l’immobilisme, de résister en défendant sans nuance des convictions qu’ils se refusent à remettre en question, au risque de voir ces évolutions assimilées à des aveux de la faiblesse qui leur est si souvent reprochée. Luc Perino invite les médecins à ne pas se laisser piéger par une telle facilité et à faire un travail indispensable de remise en cause de certains dogmes fortement ébranlés. Il énumère par exemple : « La saignée a tué des milliers de patients qui auraient guéri sans soins. (…) Les médecins ont extrait des millions d’amygdales, de végétations, de verrues, d’appendices, de thyroïdes, d’utérus et d’ovaires sans aucune autre raison que la force de l’habitude. On continue à prescrire des antibiotiques dans les angines banales parce que la croyance en des complications rhumatismales révolues persiste envers et contre tout. (…) On continue à se persuader que la pilule n’est pas un perturbateur endocrinien. (…). Et tant d’autres exemples auxquels des médecins continueront longtemps à réagir, parfois violemment, car de tels propos bousculent les conventions. Loin de dénigrer la médecine, je pense qu’elle mérite tous ses lauriers, mais il ne faut pas la laisser s’endormir dessus, tout particulièrement en notre époque où l’information n’a jamais été aussi puissamment biaisée » analyse-t-il.

La collégienne devant l’exhibitionniste…

Parfois, la remise en cause de ces pratiques dont la nocivité est pourtant régulièrement démontrée se heurte à la pression du marché ; comme c’est le cas par exemple en ce qui concerne la prescription de certains médicaments. La force exercée par les considérations commerciales, mais également l’absence de régulation dans de nombreux domaines de ce fameux marché sont également des thèmes de prédilection de Luc Perino. Sur ce sujet, il a ainsi récemment développé une charge féroce à propos du prix des audioprothèses et des lunettes ; qui fera écho aux dernières déclarations gouvernementales sur le sujet. Luc Perino commence par remarquer que les nombreux outils technologiques que nous utilisons au quotidien, des téléphones portables aux GPS en passant par les tablettes, connaissent généralement des prix moins élevés que des audioprothèses ou des lunettes correctrices, dont la sophistication est pourtant souvent moindre. Il juge également (trop rapidement considéreront les intéressés) que l’expertise des professionnels ne justifie guère les prix exigés. « Mon vendeur de smartphone m’a paru fournir une prestation intellectuelle bien supérieure à celle de l’audioprothésiste demandant à ma mère si elle entendait mieux quand il tournait le bouton, ou à celle de l’opticien qui lui demandait si elle voyait mieux avec les verres correcteurs » tacle-t-il un peu méchamment. Dès lors comment expliquer les prix exigés ? « Chacun a compris que des paires d’audioprothèses et de lunettes, n’exigeant ni infrastructures, ni technologie sophistiquée, résultant d’une ingénierie sommaire et accompagnées d’une si dérisoire prestation intellectuelle, peuvent  atteindre de tels prix grâce à des accords entre fabricants, prestataires et mutuelles d’assurance » répond Luc Perino. Pourtant, dans d’autres secteurs de l’économie, de tels « accords » sont lourdement sanctionnés. Pourquoi n’en est-il pas de même ici ? « La seule explication possible est d’ordre sacré : l’inhibition du législateur devant la santé est comparable à celle de la collégienne devant l’exhibitionniste » ironise Luc Perino ajoutant encore : « Certains partis populistes vont jusqu’à prôner le remboursement total de ces accessoires, comme s’il était encore plus sacrilège de rogner les marges des marchands de santé que de ruiner la solidarité nationale. (…) La démagogie sanitaire est une nouvelle religion dont les croisés sont des marchands qui en ont compris tous les rouages » conclut-il.

Autant de réflexions, critiques et digressions qui ne laisseront pas indifférents même si certaines observations pourront être l’objet de discussions et de nuances.

A suivre sur le blog de Luc Perino :
http://expertiseclinique.blog.lemonde.fr/author/expertiseclinique/

Aurélie Haroche

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