Où l’on reparle du principe de précaution…

Paris, le samedi 29 août 2015 – Certains sujets sont intemporels et (fait plus rare) ne nécessitent pas même une onde de choc significative pour resurgir. Ils peuvent être convoqués au détour de n’importe quelle réflexion, n’importe quelle considération. Ainsi, l’un des auteurs du blog Kidiscience, Alan Vonlanthen n’avait, sans doute pas, pour intention première de nourrir une discussion sur le fameux principe de précaution. Cependant, en s’intéressant, mois d’août oblige, à la recommandation persistante faite aux enfants d’éviter de se baigner dans les deux heures suivant immédiatement un repas, il s’engageait sur le terrain de la lutte contre les idées reçues… et bientôt contre les dispositifs préventifs inopérants et inutiles.

Contre productif

Après avoir démontré que ce conseil aquatique ne s’appuie, selon lui, sur aucun fondement physiologique ou scientifique avéré, Alan Vonlanthen constate ainsi : « En fait, comme souvent avec le principe de précaution – qui est toujours appliqué sans discernement – on fait en vérité plus de dégâts en croyant les éviter » signale-t-il remarquant encore : « On enseigne des âneries à nos enfants en leur apprenant à se contenter de liens de cause à effet complètement improbables. C’est presque un crime contre l’esprit critique ». Loin pour la plupart de tenter de sauver ce conseil de grand-mère, les lecteurs de Kidiscience ont préféré s’attarder sur cette évocation sans ambages du principe de précaution.

Mathématique

Ainsi, sur le blog Tout se passe comme ci..., Marc Robinson-Rechavi professeur de bioinformatique à Lausanne estime important de différencier entre le principe de précaution en lui-même et son application dans les faits. « Le principe de précaution dans son intention n’est pas sans discernement me semble-t-il. Il dit qu’en l’absence de données on peut déjà prendre des précautions, notamment en cas de soupçons de risques pour l’environnement ou la santé. Comme je le comprends, bien appliqué, il n’exclut ni de continuer la recherche, ni de réviser les mesures de précaution à la lumière de données plus complètes lorsqu’elles deviennent disponibles » invite-t-il à nuancer. Allant plus loin, il semble considérer que loin des imprécations médiatiques et clairement "sans discernement", il est possible de proposer une "équation" mathématique du principe de précaution. « En termes bayésiens : Proba (conséquences négatives sachant faits) = Proba (faits si des conséquences négatives) x Proba (conséquences négatives) / Proba(faits). Lorsqu’on a peu de faits informatifs, l’équation est dominée de manière rationnelle par la probabilité de conséquences négatives en l’absence de faits. Lorsque les faits deviennent informatifs, l’équation devient dominée par ces derniers, notamment à travers le terme Proba (faits si des conséquences négatives) » détaille-t-il. Et pour éclairer quelque peu ceux qui ne seraient pas familiers avec ces "termes bayésiens" (et il en est !), il propose une illustration qui lui est chère : « Pour revenir à l’exemple inépuisable des OGM, appliquer le principe de précaution quand ils étaient nouveaux et que l’on savait relativement peu n’était pas forcément irrationnel. Aujourd’hui, appliquer ce principe de manière générale aux OGM, avec ce que l’on sait, est par contre bien "sans discernement"», résume-t-il.

Condition sine qua non à une application raisonnée du principe de précaution : la bonne foi

Il n’en fallait pas plus pour que la discussion sur le principe de précaution, son éventuelle légitimité et ses applications "sans discernement " ne soit relancée. L’auteur du blog Epi Proteos  aura ainsi tenu lui aussi à se montrer plus précis, rappelant que les différentes décisions de justice (par les cours communautaires notamment) insistent sur le fait que de « simples hypothèses ne suffisent pas à justifier des interdictions ». Outre cette précision, il juge que le dévoiement du principe de précaution est d’abord lié à son utilisation médiatique. « Une fois qu’on arrive à médiatiser un cas en faisant accroire qu’il relève du principe de précaution, tous les défauts qu’on connaît apparaissent en masse : c’est celui qui fait le scénario le plus noir qui gagne, décrédibilisation permanente des scientifiques officiels, demande de dommage zéro, etc. » décrit-il. Une réflexion embryonnaire qu’il avait auparavant largement développée sur son blog, s’intéressant de façon très minutieuse au principe de précaution dans plusieurs billets. Ces analyses l’avaient conduit à plusieurs observations confirmant l’incommensurable fossé entre l’esprit de ce principe et son application. Il notait ainsi que « le principe de précaution requiert une certaine bonne foi de la part des parties prenantes » ajoutant encore : « Pour que le débat sur le sujet garde un fond de rationalité, il vaut mieux ne pas créer des scénarios d’apocalypse pour le plaisir, ne pas demander des choses impossibles comme de prouver qu’il n’y aura jamais de dommage dans aucune situation inventée pour les besoins de la cause et ne pas chercher à éliminer les tenants des autres hypothèses sur des arguments ad hominem ». De très nombreux exemples témoignent hélas que ces constatations de bon sens ne sont généralement pas respectées dès lors que l’on réclame l’application du principe de précaution (que l’on songe par exemple à la question des ondes électro magnétiques).

Difficile de revenir sur une interdiction (même non fondée)

L’auteur d’Epi Proteos remarquait par ailleurs que l’un des talons d’Achille du principe de précaution semble sa principale conséquence : l’interdiction. En effet, il apparaît particulièrement difficile de revenir sur une mesure aussi absolue. « Quoiqu’en veuillent les textes qui prévoient des mesures temporaires et proportionnées, il n’est rien de plus durable qu’une mesure temporaire dont on ne fixe pas la date d’expiration et une fois qu’on a fait accroire à l’apocalypse, il ne reste pas grand-chose d’autre à faire que d’interdire. Cette propension à l’interdiction est combattue par les juridictions internationales qui mettent des garde-fous contre l’arbitraire. Mais le temps que l’affaire soit jugé, un temps important s’écoule, installant un peu plus encore les certitudes dans le domaine et permettant de rendre le jugement ineffectif, sans compter les réactions dilatoires des gouvernements » concluait-il. Ce phénomène s’est observé plus d’une fois en ce qui concerne les OGM, sans compter que sur ce terrain a été perdue ce que l’auteur d’Epi Proteos nomme la bataille de la " crédibilité ".

Ainsi, on le voit, tout en s’ingéniant à distinguer  le principe de précaution lui-même de son application, les blogueurs scientifiques, qu’ils multiplient les réflexions, analyses et comparaisons ou au contraire qu’ils s’en tiennent à des jugements définitifs finissent quasiment unanimement par déplorer le caractère non discerné de son utilisation.

Vous pouvez relire ces débats et réflexions sur les blogs de :

Kidiscience : http://kidiscience.cafe-sciences.org/articles/info-ou-intox-il-faut-attendre-deux-heures-avant-daller-nager-apres-avoir-mange/
Tout se passe comme ci : http://toutsepassecommesi.cafe-sciences.org/2015/08/09/le-principe-de-precaution-est-il-toujours-applique-sans-discernement/
Et Epi Proteos : http://epi.proteos.info/index.php?post/2011/01/12/Le-principe-de-pr%C3%A9caution

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Bénéfices secondaires

    Le 29 août 2015

    La difficulté vient à mon sens de l'excès dans l'utilisation du principe de Précaution. Cette utilisation excessive relève souvent des "bénéfices secondaires", défenses névrotiques classiques que nous rencontrons quotidiennement dans notre pratique avec la mise en avant des "effets indésirables" par certains patients. La campagne anti-vaccinations actuelle me semble en être un bon exemple.
    Dr Lucien Duclaud

  • Des risques biens réels à interdire le bain dans les 2h suivant un repas

    Le 29 août 2015

    Plutôt que de ne pas faire s'il existe le moindre risque, apprenons à comparer le risque de faire à celui de ne pas faire !
    Pour l'exemple du risque de se baigner après un repas, l'article du blog Kidisciences a l'intérêt de montrer qu'il existe des risques biens réels à interdire le bain dans les 2h suivant un repas alors que les risques d'un bain après un repas n'ont jamais été démontrés !
    Certes on peut poser le problème en termes bayésiens mais il ne faut pas oublier le versant sociologique pour mieux appréhender les problèmes soulevés par le principe de précaution. A ce sujet voici 2 références à consulter :
    - « L’inquiétant principe de précaution » de Gérald BONNER et Etienne GEHIN au PUF
    - « La planète des Hommes – réenchanter le risque » du même Gérald BRONNER

    Dr Vianney Breard

  • Nostradamus est de retour

    Le 31 août 2015

    Outre le caractère à l'évidence mystique du "principe de précaution" (qui corrobore les psychoses des preneurs de décisions), les arguments statistiques bayesiens, sensés le valider plus ou moins, et malgré leur caratère de scientificité apparente, relèvent des supercheries habituelles aux statistiques, supercheries consistant à :
    - ne pas admettre que "pas d'ignorance, pas de calcul de probabilités"
    - la "probabilité a priori" n'a aucune justification a priori, et doit être soumise, a posteriori obligatoirement, à une validation rigoureuse: par exemple rien ne prouve, lors d'un banal tirage a pile ou face, que le tirage sera "aléatoire" (d'ailleurs pourquoi le serait t-il puisque le résultat obéit à des lois rigoureuses de la mécanique), et d'autre part que la suite de pile/face observée corresponde à un nombre infini de tirages, ce qui, est la condition incontournable de la validité dans le réel des hypothèses statistiques.
    - la négation des causalités, les "daubes" markovienne et autres prétendant prédire (?) le futur en fonction du seul présent, et non de l'histoire antérieure; en gros (mais c'est un peu technique je le reconnais), celà revient à considérer la réalité comme un gaz parfait à l'équilibre de Boltzman): pour mémoire, la "prédiction" de l'évolution du cours des actions repose sur des techniques statistiques connexes, avec les résultats que l'on sait..
    Bref.... ça ou Nostradamus....
    Dr YD

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