Réflexions sur les chimères

Paris, le samedi 26 juin 2021 – Si l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes a focalisé l’attention, le projet de révision des lois de bioéthique tend à encadrer de nombreuses autres pratiques. Il s’intéresse notamment aux recherches basées sur l’adjonction de cellules souches humaines à un embryon d’animal (non humain). Jusqu’à aujourd’hui, l’article L2151-2 du Code de la santé publique interdit « la création d’embryons (…) chimériques ». La formulation générale de ce texte ne permet pas de déterminer si l’interdit concerne uniquement l’implantation de cellules souches animales dans un embryon humain ou également celle de cellules souches humaines dans un embryon animal. Alors que ces secondes expérimentations représentent un champ de recherche source de certains espoirs, au moins pour améliorer nos connaissances sur les cellules souches pluripotentes induites (iPS) et les cellules souches embryonnaires humaines (CsEH), la fragilité du cadre juridique actuel inquiète les chercheurs. Dès lors, le projet de loi de révisions des lois de bioéthique a prévu une clarification, afin de différencier l’adjonction de cellules souches animales dans un embryon humain strictement interdite et l’implantation de cellules souches humaines dans un embryon animal qui, de façon très réglementée, serait expressément autorisée.

Etape majeure

Les recherches reposant sur l’introduction de cellules humaines dans des embryons animaux ont connu ce printemps une avancée importante : pour la première fois deux équipes (l’une américaine, l’autre française) sont parvenues à cultiver pendant quelques jours des embryons de macaques auxquels des cellules souches humaines avaient été injectées. Si des travaux semblables impliquant des porcs ou des lapins avaient été publiés il y a quelques années, l’utilisation du macaque, plus proche de l’homme, constitue une étape majeure. Ce type de recherche vise d’abord à une meilleure compréhension du développement des embryons et des cellules souches pluripotentes. Les applications en médecine pourraient tout d’abord être une amélioration des taux de réussite des fécondations in vitro. Enfin, mais à plus long terme, l’ambition serait de pouvoir obtenir des organes implantables chez l’homme, dans un contexte de pénurie de greffons.

Démystification

Bien sûr, ces « chimères » ne peuvent qu’attirer les fantasmes. Les chercheurs en sont parfaitement conscients et tentent de rassurer : « Le mot « chimère » fait peur, car il rappelle les créatures fantastiques des mythologies grecque ou égyptienne, ou les sculptures surréalistes de l’artiste australienne Patricia Piccinini. Mais les chimères homme/animal dont il est question dans l’article 17 du projet de loi relative à la bioéthique ne sont ni des sirènes, ni Horus, la divinité homme à tête de faucon. Ce sont des embryons et des fœtus de souris, de lapins, de moutons ou de porcs, d’apparence identique aux embryons et fœtus non chimériques, dans lesquels des cellules humaines ont participé à la formation de certains tissus ou organes en harmonie avec les cellules de l’animal. Nous proscrivons la fabrication d’organismes hybrides dont la morphologie ou l’apparence générale laisserait le moindre doute quant à sa nature animale et nous mettrons en œuvre les stratégies nécessaires afin de prévenir une telle dérive. Dans ce but, il est possible d’arrêter le développement des animaux chimères avant leur naissance, voire à la moitié ou aux deux tiers de la gestation » détaillait dans une tribune publiée dans le Monde en mars un collectif de chercheurs, qui insistait en titre « Les chimères homme – animal sont une alternative à l’expérimentation humaine ». Sur ce point, le professeur Savatier qui conduit à l’INSERM une équipe française en pointe dans ce domaine explicitait dans la Croix : «  les embryons surnuméraires sont congelés à des stades de développement hétérogènes et sont génétiquement tous différents, ce qui complique considérablement l’interprétation des résultats expérimentaux. Au contraire, les embryons chimères homme-animal sont une opportunité unique pour étudier l’embryon humain car ils permettront de réaliser des études homogènes qui seraient très difficiles, voire impossibles à réaliser avec des embryons surnuméraires ». Pour ceux qui s’opposent à la recherche sur l’embryon humain, il pourrait s’agir d’un argument important.

Suspicion

De telles explications n’ont cependant pas su atténuer les critiques. Une partie d’entre elles s’apparentent à de la suspicion. Ainsi, dans leur texte publié dans La Croix en février, un collectif d’associations catholiques, protestantes et écologiques n’ont eu de cesse de qualifier de « curieux » ou de « surprenant » l’introduction de dispositions sur les embryons chimériques dans le projet de loi semblant mettre en doute la sincérité des intentions déclarées par les chercheurs et la pertinence scientifique des travaux concernés. « La possibilité réelle de créer des chimères animal-homme aux fins d’une …chimérique fabrication de greffons humains chez le porc n’avait pas été discutée lors des États généraux de la bioéthique. Elle ne figurait pas non plus dans le projet initial du gouvernement puisqu’elle a été introduite par des amendements des rapporteurs en séance. On essaie de comprendre la raison d’une telle proposition alors que les chercheurs français ne se distinguèrent pas vraiment dans ce curieux domaine qui n’a que peu d’intérêt scientifique. C’est l’exploitation des propriétés des cellules-souches pluripotentes, cellules-souches embryonnaires (1998) et cellules-souches pluripotentes induites (iPS)(2006), suivie de la découverte de la nucléase bactérienne Crispr-Cas9 permettant des manipulations génétiques ciblées dans les embryons, qui ont provoqué aux États-Unis et au Japon ce curieux engouement dans la « complémentation de blastocyste » appliquée au porc. Ce procédé permettrait théoriquement, à partir de cellules-souches pluripotentes humaines, de faire croître des organes humains chez des mammifères de grande taille comme le porc ou le singe », écrivent-ils.

Qui fantasme ?

En réalité, si le sujet ne figurait pas au menu des Etats généraux qui ont précédé l’élaboration du projet de loi, c’est probablement parce qu’il s’agit d’une disposition technique de clarification. Au-delà, certains se féliciteront au contraire que les chercheurs français se consacrent eux-aussi à un champ de recherche dont les intérêts scientifiques ne seraient plus à démontrer. Mais le dénigrement de la pertinence de ces travaux est partagé par d’autre. Ainsi, la juriste  Lucie Pacherie, qui n’hésite pas à faire un amalgame entre les expérimentations qu’elle critique avec les expériences nazies, qui fustige « l’obsession » des chercheurs pour l’embryon ou parle de leurs « fantasmes » dénonce sur le site de la Fondation Lejeune : « Depuis que les lois bioéthiques sont nées, on n’a jamais autant entendu parler de l’intérêt scientifique ou médical comme intérêt supérieur à tous les autres. La PMA légalisée en 1994 était présentée comme « l’intérêt » médical pour les couples infertiles. Dix ans plus tard, les embryons surnuméraires créés par la PMA étaient présentés comme « l’intérêt » pour la recherche médicale. Ces promesses thérapeutiques sont sans effet depuis 15 ans » assure-t-elle.
C’est évidemment méconnaître la temporalité de la recherche.

Sans cœur et sans clonage

Dans la continuité de ce déni de la pertinence scientifique de tels travaux, Lucie Pacherie dénonce le recours à des arguments « compassionnels ». Elle énumère ainsi : « Les arguments affectifs pour repousser les limites. Le chercheur Pierre Savatier, vise un « travail de compréhension » pour faire adhérer aux chimères animal-homme. Le député rapporteur Philippe Berta et la ministre de la recherche Frédérique Vidal ont adopté la même technique « pédagogique » qui consiste en réalité à invoquer des arguments compassionnels. M. Savatier balaie rapidement l’objectif de pallier la pénurie de dons d’organes qu’il qualifie lui-même d’« hypothétique ». Il s’appuie sur d’autres arguments : améliorer les techniques de PMA (entre 80 et 90 % d’échecs) et étudier le comportement des CSEh. La PMA est un sujet tabou, puisqu’il donne des enfants à ceux qui les désirent tant. Et la conscience de l’embryon humain n’est plus, alors s’il peut servir à la science… Pour les plus sceptiques, M. Savatier invoque que les chimères seraient une alternative à la recherche sur l’embryon humain. (…)M. Berta et Mme Vidal, ont quant à eux évoqué la guérison des cancers pédiatriques pour justifier la création d’embryons transgéniques (modification de son génome en laboratoire), les 3 millions d’enfants atteints de maladies rares pour justifier la recherche sur les CSEh, ou encore la maladie d’Alzheimer qui pourrait être soignée grâce aux « cellules souches » (sans d’ailleurs préciser s’il s’agit d’iPS ou de CSEh). Face à ces arguments vitrines aux explications scientifiques faibles mais qui touchent à des situations difficiles, qui oserait opposer les arguments scientifiques contraires au risque de passer pour un sans cœur ? », ironise la juriste qui veut croire que ses propres réponses techniques (en réalité imparfaites) suffisent à décrédibiliser ce discours.

Le revers de l’émotion

Bien sûr, nous l’avons déjà évoqué, le recours à l’émotion, même pour défendre des causes pouvant être considérées comme « légitimes », peut appauvrir la solidité de l’argumentation. Le fait que des recherches puissent sauver des enfants ne suffirait en effet probablement à les autoriser si elles étaient contraires à l’éthique. Cependant, c’est probablement parce qu’ils sont à la fois convaincus de l’absence de problèmes éthiques (grâce aux gardes fous mis en place) et de l’impossibilité d’en convaincre une partie de l’opinion que les responsables politiques et scientifiques usent de cette méthode. On le voit, cette tactique conduit en réalité à accroître la suspicion : ils sont soupçonnés d’être obligés d’utiliser les images des enfants malades pour cacher leurs méfaits.

Rien ne justifie de prendre des risques majeurs et inévitables ?

Mais plutôt que de voir dans cette convocation de l’émotion un aveu de leurs motivations cachées (qui seraient éloignées de l’intérêt scientifique), d’autres notent que quels que soient les bienfaits que l’on pourrait attendre de ces travaux, ils ne doivent pour autant pas être autorisés. Non pas seulement en raison d’une conception voulant que toute vie embryonnaire soit considérée comme « sacrée » (qui doit être respectée, même si elle n’est pas fondée scientifiquement) mais plus encore à cause de la nécessité d’imposer des limites, avant que les dérives, réellement dommageables éthiquement, ne soient inarrêt ables. C’est ce qu’écrivait en octobre 2019, dans le Figaro la juriste Olivia Sarton : « Ces recherches posent la question de l’avenir de notre humanité. Aujourd’hui, les chercheurs assurent qu’ils ne franchiront pas certaines limites: pas de production de gamètes humaines par les organes reproducteurs des chimères homme-animal, abattage systématique des animaux présentant des signes extérieurs humains (comme des mains ou des pieds)... Comment faire confiance à ces engagements dans un contexte de compétition internationale et d’enivrement face à la science, et alors que déjà les positions divergent: ainsi, pour la question particulièrement délicate et contestable de l’introduction de neurones humains dans le cerveau, les scientifiques n’adoptent pas la même ligne rouge: arrêt des recherches si des cellules humaines migrent vers le cerveau des animaux selon les uns, limitation du pourcentage de ces neurones d’origine humaine dans le cerveau animal à 1 % pour les autres… Pour transgresser les limites, les chercheurs font miroiter les immenses progrès qu’ils réaliseraient ainsi pour les hommes, et l’accroissement du bonheur qu’ils leur apporteraient. Mais comme l’écrivait Simone Weil, «l’avenir est fait de la même substance que le présent (…). On croit que le jour où on aura un peu plus, on sera satisfait. On le croit parce qu’on se ment à soi-même. Car si on y pense vraiment quelques instants, on sait que c’est faux (…) dès qu’on s’est habitué à la cessation de la souffrance, on veut autre chose (…). Il suffit de se représenter tous ses désirs satisfaits. Au bout de quelque temps, on sera insatisfait. On voudrait autre chose, et on serait malheureux de ne pas savoir quoi vouloir». Les mutations scientifiques en cours n’entraîneront donc pas un accroissement du bonheur », analyse-t-elle. Si face à cette mise en garde, d’aucuns considéreront qu’il ne faut pas empêcher l’homme de prendre part à cette fuite en avant d’une recherche toujours inassouvie du bonheur, on mesure que cette objection a plus de poids que la suspicion de motivations cachées, qui seraient révélées par la prétendue inanité des travaux scientifiques.

Cause animale

De la même manière, les considérations concernant la nécessité de protéger les animaux peuvent être entendues, même si elles ne seront pas nécessairement partagées. Ainsi, dans la Croix, en juillet dernier, plusieurs associations de défense de la cause animale remarquaient : «  A l’heure où les questions de respect des animaux sont de plus en plus présentes dans la société, ce type de procédure les instrumentalise totalement. Ils sont réduits à n’être que les « supports » d’organes à transplanter chez des humains avant leur mise à mort. L’animal n’est alors plus qu’un outil au service de certains humains. Cela représente ce qu’on peut imaginer de pire en termes d’exploitation et de réification de l’animal. Sans oublier les centaines de milliers d’animaux qui vont être « utilisés » pour tenter de mettre au point la technique. L’animal non humain, dont la loi a pourtant reconnu le caractère d’être sensible, ne saurait être ainsi réduit à l’état de simple matériel. L’acceptabilité par la société de l’éthiquement inacceptable est directement liée à ce qui, par bien des aspects, s’apparente à un « chantage émotionnel » de devoir choisir entre la vie de notre chien ou celle de notre enfant ? Fausse alternative car (…) ce « pseudo-choix » ne prend pas en compte le fait que l’intelligence humaine est capable d’envisager d’autres approches. En effet, des alternatives sont envisageables pour pallier le manque d’organes destinés aux patients en attente de transplantation. (…) D’aucuns craignent que la France prenne du « retard » en réglementant trop strictement les expérimentations sur les chimères. Mais pourquoi ces autres axes de recherche (moins dangereux et plus éthiques) ne seraient-ils pas davantage explorés et soutenus, ce qui permettrait à la France de prendre le leadership ? ».

Ce qui est intéressant, ici, c’est qu’on ne remet pas en cause l’intérêt des « chimères », mais on invoque un réel interdit éthique. On notera cependant que, la mise en avant d’alternatives apparaît indispensable… révélant peut-être une peur que l’argument éthique (le fait de ne pas faire souffrir les animaux) ne soit pas considéré comme suffisant, surtout face à la possibilité de guérir certaines maladies infantiles.

Mais si l’on oublie la possible faillibilité des argumentations, on mesure que le débat convoque deux conceptions différentes du destin humain : dans la première, on voudrait raisonner son aspiration infinie à toujours plus de progrès, en l’appelant à se méfier de lui-même, tandis que dans la seconde on estime que la soif de connaissance, le désir de toujours plus de progrès, la confiance en l’humanité ne doivent pas être freinés. Chimérique ?

On relira :

Patrick Savatier
Le collectif d’associations catholiques, protestantes et écologiques
Le texte de Lucie Pacherie
La tribune d’Olivia Sarton
Le collectif d’associations de défense de l’animal

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Chimères...

    Le 26 juin 2021

    Qui va s'encombrer de toutes ces considérations philosophiques en Chine, USA, Russie et autres ?

    Dr Daniel Muller

  • Ne cessons de répéter...

    Le 28 juin 2021

    ...le précepte fondateur édicté par Jean Bernard:
    Ce qui n'est pas scientifique n'est pas éthique.

    PR

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