Tribune anti médecines alternatives: ceux qui ont signé et ceux qui n’ont pas signé

Paris, le samedi 31 mars 2018 – Contrastant avec les habituelles formules tempérées, une tribune au ton sans équivoque était publiée dans le Figaro lundi 19 mars par un collectif de médecins demeurés pour la plupart anonymes visant la dangerosité des médecines alternatives. Rebaptisées également "fake médecines", ces méthodes sont considérées (par les auteurs) comme assimilables à du charlatanisme. Ils identifient trois dangers : le renforcement de la propension de nos sociétés à la surmédicalisation, le retard de diagnostic et la contribution au discrédit qui touche actuellement la médecine basée sur les preuves. Pointant entre autres, parmi les approches à bannir, selon eux, d’une pratique raisonnée, l’homéopathie, le texte a soulevé une très importante vague de commentaires.

Un combat alternatif

Majoritairement, les réactions ont été très hostiles aux rédacteurs de la tribune, auxquels a été reprochée une violence dans la forme, qui n’a pourtant pas tardé à être imitée (votre dépassée) par leurs détracteurs. Partout, dans la communauté médicale et plus encore dans les médias, on a assisté à une véritable défense de l’homéopathie, qui a contaminé jusqu’à l’Ordre des médecins, se refusant à trancher la question scientifique et rappelant assez sévèrement les auteurs de la tribune à leur devoir de confraternité et de réserve.

Sur la blogosphère, les réactions également n’ont pas manqué. Beaucoup parmi les médecins dont les réflexions sont les plus abouties et les plus approfondies et qui signalent régulièrement leur mépris pour les mensonges des pseudo-médecines ont été approchés par les initiateurs de la tribune afin d’y prendre part. Des réticences ont souvent été exprimées par les praticiens blogueurs. Jean-Claude Grange, auteur du blog Docteur du 16, a ainsi refusé de signer. Avant d’expliquer les raisons qui l’ont poussé à garder ses distances avec le texte, afin d’éviter tout procès, Docteur du 16 énumère ses convictions sur le sujet. « L’homéopathie est une croyance (…). Le déremboursement de l’homéopathie est donc une option raisonnable. Son non enseignement dans les Facultés de médecine paraît tout aussi justifié ». Ainsi, partage-t-il la majorité des prescriptions des signataires du texte. Cependant, « pour des mauvaises raisons, sans doute », note-t-il, il n’a pas ajouté son nom aux pétitionnaires. « La plus mauvaise raison est celle-ci : je ne pense pas que l’homéopathie soit un problème de santé publique » remarque-t-il avant d’ajouter : « L’homéopathie est le bouc-émissaire facile (…) de la mauvaise médecine ». S’inscrivant dans la lignée de cette observation préliminaire, Jean-Claude Grange développe plus loin : « Prétendre que l’homéopathie, seule, conduit à "sur médicaliser la population en donnant l’illusion, que toute situation peut se régler avec un traitement" c’est un peu fort de café ! Comme si la médecine traditionnelle, comme si les médecins traditionnels ne faisaient pas la même chose » s’emporte le praticien.  D’une manière générale, l’auteur de Docteur du 16 signale que nombre des travers de la médecine actuelle sont loin de n’être que le fait de ceux qui se laissent séduire par les sirènes des thérapies alternatives et il est même convaincu que certains auteurs de la tribune y tombent également.

Sophisme à dose non homéopathique

Si beaucoup pourraient partager cette analyse, d’autres y verront une forme de sophisme. D’une façon bien plus caricaturale et moins réfléchie, ce type d’argumentation a en effet été largement repris par la presse. Ainsi, le journaliste scientifique Mathieu Vidard sur France Inter s’est lancé dans une longue chronique dézinguant les auteurs de la tribune. Il a notamment lancé : « Lorsqu’on pense aux dizaines de milliers de personnes qui sont devenues gravement malades ou qui ont passé l’arme à gauche en raison des effets secondaires de médicaments allopathiques type Mediator ou Distilbène, ou lorsque l’on sait que les somnifères ou les anti-dépresseurs sont prescrits de façon excessive, qu’ils représentent des bombes à retardement tout en faisant la fortune de laboratoires pharmaceutiques véreux ; on se dit que notre club des 124 pourrait légèrement baisser d’un ton (…). On se demande bien quel est l’intérêt d’une tribune aussi péremptoire à l’heure où la médecine allopathique pourrait largement balayer devant sa porte plutôt que d’avoir le mauvais goût de dénigrer le travail de ses confrères ».

Ces remarques font frémir les tenants de la pensée rationnelle. Ainsi, sur le blog d’Acermandax, baptisé La Menace théoriste, soutenu par l’Association pour la science et la transmission de l’esprit critique, peut-on lire : « Ici le sophisme est celui de la double faute : X n’est pas une discipline sans défaut, elle pose des problèmes ; sous-entendu : alors ne venez pas critiquer Y, c’est injuste ! Cette manœuvre est de nature à convaincre les déjà-convaincus qui ont besoin de n’importe quel argument pour défendre leur position. La faute qui serait commise par X n’est en rien une réponse montrant que la critique de Y n’est pas justifiée. Mais au-delà du simple sophisme, permettez qu’on s’étonne que monsieur Vidard emploie le mot allopathie, terme inventé par les homéopathes pour (dis)qualifier la médecine scientifique et instaurer une illusion d’équivalence entre les deux » décrypte l’auteur de la Menace théoriste.

Test pour les médias

Au-delà du procès fait à Mathieu Vidard, Acermandax remarque que cette intervention est le reflet de médias qui ont oublié leur mission d’information et qui ne cherchent plus à conserver une certaine distance avec les sujets où l’expertise scientifique est nécessaire et au cœur du débat. « Nous avons assisté, sur les antennes de France Inter, LCI et d’Europe 1 notamment, à un déferlement de réactions offusquées et de tentatives désespérées de défendre des pratiques du fait qu’elles sont entrées dans les mœurs, et font donc partie de la vie de beaucoup de gens. A ce titre, elles mériteraient une forme de respect, d’immunité à la critique, un principe assumé mais que personne ne prend la peine de justifier… peut-être parce que c’est une position injustifiable », relève l’auteur dans son introduction. Puis, après avoir énuméré certaines des prises de parole les plus édifiantes et les plus marquantes, telle celle de Mathieu Vidard, il conclut : « Pour démêler le vrai du faux dans cette histoire, nous avons besoin de ne plus accepter les arguments fallacieux, de les éliminer, afin de ne plus avoir à traiter que les vrais arguments, les vraies données, les vraies démonstrations. Ce ménage rhétorique reste à faire. Il y a encore des illusions et de la pensée magique chez certains médecins, et l’ensemble de la population demeure prisonnière de ses biais cognitifs. Rare sont ceux qui désirent la vérité plus que le confort avec assez de force pour penser contre leurs idées reçues, contre leurs pratiques quand c’est nécessaire. On ne peut décemment pas se moquer des conspirationnistes, dénoncer les fake news, si dans le même temps on donne le spectacle d’un refus de la remise en question de ses préjugés. La tribune sur les #FakeMed est un test que la plupart des médias qui s’y sont intéressés n’ont pas su passer » juge-t-il.

A posteriori

Test pour les médias, cette tribune l’aura été aussi pour de nombreux médecins qui initialement avaient choisi de garder leur distance avec l’opération. Ainsi, Jean-Claude Grange reconnaît : « Les réactions ont été curieuses. Démesurées. Irrationnelles (…). Finalement, ce sont les réactions des non homéopathes, des médecins médiatiques, des pharmacologues médiatiques, pro, sympathisants ou tolérants à l’égard de l’homéopathie, qui justifient a posteriori l’intérêt de cette pétition ».

De son côté le médecin et écrivain Christian Lehamnn a expliqué sur Twitter qu’il « n’avait pas particulièrement envie de faire face à ce qu’ils affrontent, les demandes médiatiques répétées, la nullité scientifique abyssale des chroniqueurs à rond de serviette » indique-t-il. Mais il a finalement accepté d’associer son nom au texte et remarque : « Avec le recul, voyant les réactions des Bachelot, Beigbeder, Vidard et consorts, je suis vachement fier de mes collègues » note-t-il.

Obscurantisme abracadabrantesque

On trouve une réaction proche sur le blog Hic et Nunc tenu par un autre praticien. Lui aussi était « au départ (…) un peu timide ». Il admet même qu’il trouvait « le texte un peu agressif, et puis je me suis résolu à signer surtout parce que j’en ai marre de l’obscurantisme galopant, de la fausse science et des billevesées en tout genre », indique-t-il signalant comment il est régulièrement confronté à l’exposé péremptoire de thèses absconses sur tel ou tel comportement alimentaire ou sportif. A l’instar de Christian Lehman, les réactions de ces derniers jours ont convaincu le jeune médecin « du bienfait d’avoir signé la tribune vue l’accumulation de justifications abracadabrantesque que j’ai lues et entendues. L’occasion aussi de confirmer que le traitement journalistique mainstream est catastrophique et que les cabinets administratifs répondent pour la forme sans répondre sur le fond. Suivre ce débat sur Twitter m’a appris des choses. J’ai été aussi très déçu des propos de certains confrères, mon sentiment est qu’ils veulent protéger l’efficacité de l’effet contextuel » observe-t-il.

A travers un sujet qui n’est peut-être pas nécessairement effectivement central en santé publique (la défiance que l’on trouve exprimée vis-à-vis des vaccins est ainsi bien plus préoccupante), on retrouve une nouvelle fois soulevée la problématique de la transmission de la vérité médicale et scientifique, un sujet éternel et brûlant d’actualité.

Pour découvrir la tribune des médecins dénonçant les fake médecines : http://fakemedecine.blogspot.fr/2018/03/comment-agir-contre-les-fake-medecines.html
le blog de Jean-Claude Grange : http://docteurdu16.blogspot.fr/2018/03/lhomeopathie-la-medecine-sans-les.html
d’Acermandax : http://menace-theoriste.fr/fakemed-sophismes-dans-les-medias/
et d’Hic et nunc : https://www.nfkb0.com/2018/03/28/fakemed/.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (10)

  • Alternatif ?

    Le 31 mars 2018

    Éternelle question: pourquoi va-t-on chercher du secours ou un conseil vers une personne qui donne confiance (ne serait-ce que parce qu’on la paie sans remboursement comme la psychanalyse) sans se soucier trop de sa compétence? Pourquoi le petit producteur de derrière les fagots a-t-il des meilleurs produits qu'un industriel aux contraintes multiples? Peut-être parce que la médecine "officielle" est de plus en plus technique et dédaigne ce qui n'est pas démontrable et surtout ce qui n'est pas contrôlable.

    Le seul fait qu'un patient se sente mieux quand on a nommé sa souffrance et prescrit ou fait un traitement n'est pas gage d'efficacité à long terme mais c'est toujours çà de pris! Si les médecins alternatifs conservaient tous l'esprit "médical" il n'y aurait rien à redire.

    Dr Robert Chevalot

  • Mettre en garde contre des faux-semblants

    Le 31 mars 2018

    C'est toujours le même débat :
    Proscrire ces "médecines" c'est proscrire, ou mettre en garde contre des faux-semblants...ceci n'empêche pas un médecin consciencieux de dissocier dans sa pratique quotidienne le fonctionnel de l'organique, et de rassurer sans prescrire s'il le faut.
    Mais ceci est inscrit dans la loi: le médecin doit obéir à des règles scientifiques pour soigner l'organique! C'est pourquoi les agences nationales telles l'HAS ont été créées. Refuser cette évidence c'est non seulement contribuer aux FAKE NEWS mais renier sa profession telle que fixée par nos règles professionnelles et légales en France; c'est aussi nier le code de la route en médecine.

    Dr M A.

  • Suggestion de lecture

    Le 31 mars 2018

    Médecin généraliste "allopathe",il m'a été donné d'animer un cours pour étudiants intitulé "Approche anthropologique des medecines alternatives ". Je conseille la lecture du livre du philosophe Jean-Jacques Wunenburger
    "Imaginaires et rationalité des medecines alternatives" éditions Les Belles Lettres : un point de vue équilibré et solidement argumenté sur cette question.

    Dr Philippe Heureux

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