Vaccination obligatoire : aveu d’échec, sésame pour la liberté ou nouveau coup des alarmistes ?

Paris, le samedi 10 juillet – Impossible d’échapper cette semaine aux réflexions sur la vaccination obligatoire, non pas seulement des soignants mais au-delà de l’ensemble de la population, comme en témoigne d’ailleurs notre lettre du week-end avec l’interview du Pr Grimaldi, l’éclairage de la professeure en économie comportementale Angela Sutan sur les alternatives possibles et notre analyse juridique. Et qui dit débat en France, dit inévitablement réflexion sur nous-même, sur nos insuffisances et notre grandeur potentiellement déchue. L’obligation vaccinale, si elle devait être décrétée ou le fait même qu’elle soit envisagée, est-elle le signe d’une défaite française ?

Une communication impensée

Les chiffres conduisent à ce triste diagnostic, notamment en ce qui concerne la vaccination des plus de 80 ans. A l’exception de la Grèce, tous nos voisins européens ont dépassé les 90 % de couverture vaccinale contre la Covid de cette population très vulnérable quand nous ne parvenons pas même à atteindre les 80 % et tandis que plusieurs affichent des taux de 100 % (Danemark, Irlande, Norvège, Espagne, Portugal). Alain Fischer, le Monsieur vaccination, l’a admis : notre système de santé et notre organisation ne sont pas assez performants pour aller vers les publics qui connaissent des difficultés à se déplacer en centres de santé et même en cabinet médical, ainsi que les personnes les plus isolées. Or, la communication et la pédagogie ont été incapables de pallier les limites de nos organisations structurelles. Déjà au printemps, la spécialiste en communication politique Nelly Haudegand s’inquiétait dans une tribune publiée dans le Monde : « Derrière ce brouhaha, il est à craindre que la communication sur la vaccination ne demeure en France un impensé conduisant à des actions décousues, mises en œuvre sous la double pression de l’agenda médiatique et d’une opinion fantasmée. Mais une succession d’actions ne fait pas une stratégie ni même un dispositif, et quelques principes simples permettraient d’éclairer comme il le mérite cet enjeu majeur de santé publique qu’est la vaccination anti-Covid. (…) Or, l’atomisation du paysage institutionnel français appelle, plus qu’ailleurs, un pilotage unifié et des niveaux de délégation solidement établis grâce auxquels chaque acteur sait ce qu’il a à faire quand il doit le faire. A défaut prévalent l’anarchie, avec son lot d’initiatives désarticulées, et son corollaire, une hypercentralisation inepte faisant que la décision la plus triviale remonte au plus haut niveau de l’Etat. Dans les deux cas, la communication, loin d’être considérée comme une composante stratégique, se voit réduite à une fonction ancillaire incapable de concevoir et de déployer une stratégie cohérente sur la durée ».

Une forme de défaite

Quelques mois plus tard, et alors que la communication ciblée a en effet été inopérante et que les stratégies d’aller-vers ont été trop insuffisantes, certains semblent estimer qu’il ne reste plus qu’une seule option : l’obligation, notamment en ce qui concerne les soignants. Le professeur d’éthique médicale Emmanuel Hirsch s’en désole dans une tribune qui vient d’être publiée dans The Conversation et invite à ne pas considérer cette mesure comme anodine en dépit de l’apparent consensus qu’elle suscite. « Le 3 juillet, 96 médecins ont appelé à la vaccination obligatoire des soignants. Constatant l’échec de leurs tentatives à convaincre les membres d’équipes soignantes rétifs à la vaccination, ils s’en remettent désormais au législateur pour prescrire ce à quoi ils ne sont pas parvenus. (…) Il s’agit là d’une forme de défaite dont on ne devrait pas minimiser la signification. Elle souligne en effet la crise de crédibilité qui affecte les autorités y compris médico-scientifiques, pourtant certainement plus fondées que des responsables politiques à légitimer une nécessaire vaccination ». Dans une longue analyse, il revient encore sur la perte de confiance dans les autorités scientifiques et politiques avant de conclure : « Respecter les libertés individuelles, l’autonomie des personnes, éclairer leur discernement par des arguments fondés, démontrés et pesés aurait nécessité une approche informative cohérente et une concertation publique. Là également nous avons été défaillants. Dès l’annonce des premiers vaccins fin juillet 2020 une pédagogie de la responsabilité partagée devait être mise en œuvre. L’objectif du chiffre diffère d’une mobilisation éthique et politique qui mérite mieux que des propos incantatoires ». Par ailleurs, il se concentre sur l’influence des erreurs dans la gestion de l’épidémie sur la réaction d’hostilité de certains soignants vis-à-vis de la vaccination.

Ceux que l’on pressait de travailler en étant infectés désormais considérés comme irresponsables de ne pas se faire vacciner ?

Un collectif de médecins et de personnels paramédicaux dans la Croix lui fait écho en rappelant : « Peut-on vraiment affirmer que l'absence de vaccination de certains personnels soignants traduit un refus ? Ne s'agit-il pas plutôt d'une perte de confiance vis-à-vis des institutions ? (…) Comment se fier à des tutelles qui durant cette crise ont multiplié les incohérences auprès des soignants ? Aller travailler sans masque, puis seulement avec un masque chirurgical, puis plutôt avec un FFP2, partir en éviction 14 jours en cas de positivité au COVID, puis venir en étant positif mais sans symptôme en respectant les gestes barrières... Toutes ces injonctions se sont succédé en lien étroit avec la gestion de pénurie de matériels et de ressources humaines. (…) Il est injuste aujourd'hui de montrer les soignants du doigt en doutant de leur conscience professionnelle. Certains sont perdus. Ils ne savent plus à qui se fier et reçoivent comme beaucoup de Français une information brouillée. Pour regagner leur confiance, il faut aller vers eux, continuer à échanger avec les collègues qui ne sont pas encore vaccinés pour répondre aux interrogations de ceux qui hésitent encore, les écouter, les rassurer. Cette stratégie bienveillante a bien fonctionné dans certains services où près de 100 % du personnel est vacciné. Capitalisons sur ces expériences positives en faisant confiance à notre intelligence collective. Toute démocratie, sanitaire ici, exige le débat et l'échange d'arguments entre tous les acteurs de terrain » affirment les auteurs de cette tribune. Lui faisant écho, on trouve sur Twitter des exemples de pédagogie très intéressants et qui font défaut dans la communication du gouvernement. Le professeur de Biopharmacie Frédéric Lagarce (CHU Angers) rappelle par exemple que contrairement à ce qui est souvent avancé par les réticents à la vaccination, la technologie des vaccins ARNm est loin d’être sans précédent ce qui ferait de nous des « cobayes » puisqu’elle a été proposée en 1993 par une équipe de l’AP-HP qui en avait démontré l’efficacité chez l’animal.

Le devoir démocratique plutôt que l’obligation

Tant Emmanuel Hirsch que ce collectif de médecins et de soignants rappellent en préambule leur totale confiance dans l’efficacité des vaccins et leur conviction de leur rôle majeur pour limiter les conséquences de l’épidémie. Cependant, ils estiment que l’urgence ne doit pas dispenser de s’interroger sur l’importance de continuer à protéger nos libertés et l’autodétermination, qui ont déjà été assez malmenées par la crise sanitaire. Ainsi, Emmanuel Hirsch achève son texte en déclarant : « Pour ce qui me concerne, je préfère exercer le devoir démocratique de vaccination plutôt que de concéder à l’obligation vaccinale ».

Non à l’Etat nounou qui confine et oblige

Ces réflexions sur l’obligation vaccinale conduisent souvent à un parallèle avec le confinement, avec la privation de liberté entraînée par cette mesure. Le journaliste de Libération Jean Quatremer remarque ainsi que des mécanismes similaires sont en jeu, en particulier le poids du catastrophisme et l’influence peut-être exagérée, compte tenu de leurs failles, de certains discours scientifiques et médicaux. Il écrit dans un post de blog publié jeudi : « Depuis l’apparition du Covid, un bon nombre de médecins, plus ou moins compétents, plus ou moins dépassés par un virus qu’ils ne comprennent toujours pas vraiment dix-huit mois après son apparition, mais particulièrement à l’aise dans les médias, ont revêtu la tunique blanche de Philippulus (le savant de l’Etoile Mystérieuse d’Hergé, ndrl). Alors que les chiffres viennent à peine de repasser au vert, ils sont à nouveau à l’œuvre, parcourant sans relâche les plateaux télévisés, pour nous mettre en garde contre la progression de l’horrible «variant delta» (ex-indien) et nous enjoindre de cesser immédiatement de voyager, d’aller au restaurant, de circuler librement, bref, de jouir sans entrave… (…) Dans un rapport publié le 25 juin, le Public Health England, relevant du ministère de la Santé britannique, a livré une première analyse de la dangerosité du variant delta : sur cinq mois, il se révèle près de 19 fois moins mortel que le variant alpha (ex-anglais). Sur les 92 000 cas détectés au Royaume-Uni en date du 21 juin, on ne déplore que 117 décès. Il faut sans doute y voir là un effet de la vaccination de masse, et c’est une excellente nouvelle. Mais nos prophètes Philippulus clament, face à cet argument, qu’elle est insuffisante pour protéger tout le monde et qu’il faut donc renouer au moins partiellement avec l’état d’exception, y compris en imposant une obligation vaccinale ou en discriminant les citoyens, seuls les vaccinés pouvant avoir accès aux services (pourquoi seulement le Covid dans ce cas ?)… C’est là où il faut dire stop. Après dix-huit mois de pandémie, chacun est capable de prendre ses risques. Le vaccin est disponible pour les personnes les plus exposées à la mort (vieux, obèses, malades chroniques), le rapport bénéfice-risque étant clair dans leur cas. S’ils le refusent, c’est leur choix et ce n’est pas à l’ensemble de la société d’en faire les frais, y compris via une obligation vaccinale non-justifiée. Il y a un moment où la responsabilité individuelle doit l’emporter sur l’Etat nounou, ou plutôt sur l’Etat pris en otage par quelques médecins qui ont oublié que le serment d’Hippocrate ne fait pas de la survie de l’individu la valeur suprême : «Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux ».

Même imposée, la vaccination c’est la liberté

Dans ce type de réflexion, les conséquences sur la liberté du confinement et de la vaccination obligatoire peuvent être comparées. Et il est certain que pour être l’exact inverse du confinement, la vaccination devrait être un acte décidé librement par chacun. Et bien qu’il existe un équilibre complexe à trouver entre liberté individuelle et liberté collective, une société doit également accepter de compter en son sein et de protéger les personnes qui se mettent en danger et la mettent en danger (voir les exemples du tabac, de l’alcool et de la conduite automobile pour lesquels l’addiction ou les violations du code la route n’impliquent pas un refus de prise en charge et de protection). Certains alertent cependant contre la tentation de faire mine d’assimiler la privation de liberté d’un confinement à celle d’une vaccination imposée. L’éditorialiste du Figaro, Vincent Trémolet de Villers écrit ainsi : « La peur, cette mauvaise conseillère, désarme les individus, désoriente les peuples. Depuis l’apparition de ce maudit virus, elle règne sur les esprits, les décisions, les convictions. Ainsi, les pouvoirs publics, par crainte du juge, de l’opinion (plus parfois que de la maladie) ont pris, au départ, des précautions disproportionnées (confinements prolongés, masque en extérieur, etc.). En regard, une partie des citoyens a développé un esprit de soupçon qui la rend hermétique à toutes décisions politiques et scientifiques. Au point de considérer le remède (le vaccin) comme un poison d’État. Il en résulte des situations absurdes (des personnels de santé qui contaminent ceux qu’ils soignent), des paradoxes inquiétants (un État capable d’enfermer une société entière en quelques heures, mais qui tergiverse pendant des semaines pour imposer l’obligation vaccinale à certaines catégories de la population [soignants, personnes vulnérables]). L’État, en quelque sorte, murmure maternellement «restez chez vous», mais se trouve incapable de montrer une autorité paternante pour dire «vaccinez-vous » ! Aux sceptiques qui invoquent les libertés publiques, rappelons que ces libertés sont empêchées une à une depuis l’apparition du Covid. (…) En l’absence de traitements, de structures hospitalières adaptées, seul le vaccin aujourd’hui peut empêcher ce cauchemar collectif. (…) C’est pourquoi les citoyens, c’est leur intérêt, doivent, en masse et sans tarder, aller se faire vacciner. L’État, c’est son devoir, ne doit surtout pas céder aux prophètes de malheur qui se délectent déjà de nouvelles restrictions. La ligne à suivre tient en deux mots: le vaccin et la liberté ».

La responsabilité des non-vaccinés

De son côté, dans La Croix, l’essayiste Stéphane Maudale, réfléchissant sur « la liberté individuelle et l’obligation morale et collective pour tous » exhorte : « Avant que les Français ne se dressent les uns contre les autres, les non-vaccinés par choix seraient bien avisés de réfléchir un peu. Il en va en effet du retour de nos libertés pour tous. La responsabilité de la lutte contre la pandémie appartient maintenant pleinement aux Français. La responsabilité du gouvernement ne peut plus être mise en cause si une quatrième vague arrive finalement cet été ou à l’automne. Ce sera sur les non-vaccinés que pèsera dorénavant une grande partie de la responsabilité d’un redémarrage des contaminations que personne ne souhaite ».

L’obligation vaccinale et la stigmatisation

Ces propos de Stéphane Maudale rappellent que ce qui est en jeu dans ce débat est également le risque d’une fracture entre vaccinés et non vaccinés, risque que le gouvernement a parfois attisé à travers certaines de ses déclarations récentes. Ce mécanisme a été à l’œuvre lui aussi durant toute la pandémie avec la diabolisation par le gouvernement de ceux qui avaient choisi de porter des masques alors qu’il fallait les conserver pour les soignants ou encore les dénonciations « citoyennes » sur les réseaux sociaux (et même aux autorités policières) de ceux qui ne respectaient pas le confinement. Face à la montée d’un climat délétère, certains, comme le Dr Guillaume Barucq s’inquiètent « Cette discrimination qui s’instaure insidieusement entre vaccinés et non-vaccinés est un poison pour notre société. Et si on recommençait à respecter le secret médical et la liberté de choix de chacun ? ». D’autres font remarquer que la scission qui s’instaure pourrait être décorrélée de la réalité épidémique. L’astrophysicien au Commissariat à l'énergie atomique et au laboratoire APC de l'Université Paris-Diderot, Eric Aubourg, remarque ainsi sur Twitter : « L'obligation vaccinale des soignants n'aurait sans doute absolument aucun effet à court terme sur l'épidémie. C'est une illusion d'action et une désignation de coupables ». Ainsi, le devine-t-on, la réponse que pourrait apporter l’obligation vaccinale face à cette fracture naissante est loin d’être claire.

L’obligation vaccinale ne résoudra pas tout

Non content d’être délétère pour la paix sociale et d’être probablement contre-productif pour faire progresser la vaccination, le fait de laisser désigner des « boucs émissaires », des « non vaccinés irresponsables » pourrait conforter l’idée que la vaccination est une promesse sans faille de la fin de l’épidémie. Pourtant, certains mettent en garde : la vaccination est indispensable mais face à des variants comme le variant Delta elle ne permettra pas un retour à la vie d’avant et des mesures « barrière » demeureront probablement nécessaires comme l’explique le biologiste Claude-Alexandre Gustave. Et d’un point de vue pratique, faire peser sur les non vaccinés la menace de sanctions ou d’une impossibilité d’accéder à certains lieux (comme vient de la faire le ministre de la santé) revient à oublier que pour certaines catégories de la population, décréter l’obligation ou élargir le pass sanitaire, ne permettront nullement de les faire sortir de chez elles pour qu’elles soient enfin et d’abord pour leur bien (avant celui de la collectivité) vaccinées ! Cette réalité doit sans doute être prise en considération à l’heure de choix importants en ce qui concerne le respect de l’autonomie et du consentement de chacun.

Sésame pour une liberté davantage garantie (mais pas vers le monde d’avant), nouveau témoignage des méfaits de l’alarmisme, danger pour la protection de la liberté individuelle, illustration des problèmes qui se posent à la France : la vaccination obligatoire est peut-être tout cela à la fois comme on s’en convaincra en relisant les fils Twitter, les posts et les tribunes de : 

Collectif de médecins et de personnels paramédicaux
Frederic Lagarce
Jean Quatremer
Vincent Trémolet de Villers
Stéphane Maudale
Guillaume Barucq
Eric Aubourg
Claude-Alexandre Gustave



Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • S'occuper des vrais problèmes

    Le 10 juillet 2021

    L'efficacité des vaccins diminue jour après jour au fur et à mesure de l'apparition de variants (à quand l'Omega ?). Parallèlement, ces variants sont heureusement de moins en moins pathogènes. Avec 25 décès par jour en France (soit moins de 2% des causes de décès), le COVID ne devrait plus être considéré comme le seul problème de santé publique car il est loin derrière les cancers, les maladies cardio-vasculaires, les affections dégénératives ou les accidents. Et que dire des pratiques addictives (alcool, tabac, drogues en tous genres...). En outre, le COVID n'a jamais entraîné de surmortalité dans la tranche d'âge 0-65 ans.
    Alors on pourrait pas parler un peu d'autre chose en s'occupant des vrais problèmes ?

    Dr Franck Boutault

  • Quel beau travail de synthèse

    Le 10 juillet 2021

    C'est rafraichissant, apaisant, documenté, inspirant...
    Merci beaucoup.

    X Geneste

  • Après avoir fait front contre vents et marées

    Le 12 juillet 2021

    Les soignants sont à présent supposés être des sources de contamination alors qu'ils ont fait front contre vents et marées à chaque recrudescence de la pandémie, parfois avec très peu de moyens. Ils ont été efficaces parce qu'ils n'ont pas attendu cette pandémie pour mettre en place des protocoles et des gestes barrières afin de protéger les patients et eux-mêmes. Cela fait partie du "cœur" du métier, du Savoir Faire et Savoir Etre de la profession, depuis des années. D'autre part, les effets indésirables de ces vaccins existent et le Suivi Hebdomadaire COVID 19 des cas d'effets indésirables des vaccins, publié par l'ANSM, laisse dubitatif, et le mot est faible.
    Les soignants ont déjà beaucoup donné, alors laissons les libres de choisir et d'évaluer pour eux-mêmes le bénéfice/risques de cette vaccination.
    Danielle LEON - Infirmière

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