Vaccination : où est le problème ?

Paris, le samedi 27 mai 2017 – Dans le tourbillon des passations de pouvoir, l’annonce n’a pas fait la une. Pourtant, alors que l’on aurait pu croire que Marisol Touraine avait profité de la fin de la mandature pour ne pas s’atteler à un dossier extrêmement complexe (en dépit de l’urgence), cette dernière a annoncé à l’heure de confier les clefs de l’Avenue de Ségur au professeur Agnès Buzyn avoir préparé un « projet de loi » concernant la vaccination. Si les précisions sont succinctes quant au contenu de ce texte, Marisol Touraine a cependant été claire en indiquant qu’elle était « favorable à l’extension de l’obligation vaccinale à onze vaccins » comme l’a préconisé fin 2016 le comité d’experts chargé de conduire une concertation sur ce sujet. Magnanime, l’ancien ministre de la Santé a reconnu : « Vous prendrez les décisions qui vous appartiennent et que vous jugerez utiles ».

La rapidité italienne

Pour l’heure, Agnès Buzyn n’a pas encore fait connaître sa position sur la façon dont elle répondra à l’injonction du Conseil d’Etat qui a sommé les pouvoirs publics d’organiser l’accès à un vaccin  trivalent permettant de ne se conformer qu’aux seules vaccinations obligatoires sans être contraint d’y ajouter des valences uniquement recommandées. Agnès Buzyn fera-t-elle pression sur les laboratoires pour qu’ils produisent le vaccin attendu ? Abandonnera-t-elle toutes les obligations ? Ou choisira-t-elle comme le suggérait en filigrane le Conseil d’Etat de les élargir ? Les réponses d’Emmanuel Macron et de ses équipes sur le sujet ne sont pas parfaitement éclairantes. Si le nouveau chef de l’Etat a placé la prévention au cœur de sa politique de santé, ce qui fait de la vaccination une pièce probablement maîtresse, son analyse des réticences et inquiétudes qui s’expriment aujourd’hui au sein de la société ne permet pas de préjuger de sa réponse. Même si la décision du Conseil d’Etat devrait l’y contraindre, il est peu probable que l’on assiste en France à la même célérité qu’en Italie. « Quand la France tergiverse, l’Italie agit » résumait cette semaine en effet le médecin et journaliste Jean-Yves Nau sur son blog. « Le gouvernement italien a adopté vendredi 19 mai un décret-loi rendant obligatoires douze vaccinations. Ces immunisations seront dorénavant nécessaires pour l’inscription des enfants en crèches ou à l’école maternelle » rappelle l’éditorialiste. Ce dernier remarque encore que la crise à l’origine de cette décision est très récente : « L’émergence d’une vague rougeoleuse dans le pays. Les données officielles font état de 2 395 cas ont été enregistrés entre le 1er janvier et le 14 mai – contre 860 pour l’ensemble de l’année 2016. Il apparaît que 89 % des cas concernaient des enfants qui n’avaient pas été vaccinés. Après avoir dépassé les 90%, le taux de couverture vaccinale rougeoleuse à deux ans deux ans n’était plus, en Italie, que de 85,3 % en 2015 » détaille Jean-Yves Nau. Ce dernier nous rappelle également que l’adoption de cette décision n’est nullement consensuelle, puisqu’au sein même du gouvernement des oppositions très marquées se sont fait entendre. Le ministre de la santé était en effet « contestée (en partie) par sa collège de l’Education et (avec vigueur) par le "Mouvement 5 étoiles" qui estime que cela constitue un "cadeau à l’industrie pharmaceutique"».

Le fantasme de l’inoculation

Si elle décidait de s’inscrire dans le sillage que son homologue italienne, Agnès Buzyn devrait faire face aux mêmes critiques. Le débat d’idées a d’ailleurs déjà commencé et, au-delà de certaines associations virulentes, des praticiens devraient y prendre part, comme l’illustre la publication sur le blog Docteur du 16, animé par le médecin généraliste, Jean-Claude Grange, d’un plaidoyer hostile à l’extension de l’obligation vaccinale, signé du docteur Claudina Michal-Teitelbaum également omnipraticienne. Cette dernière propose dans un texte en plusieurs parties (et dont d’autres volets sont encore attendus) une critique de la concertation citoyenne affirmant son caractère « opaque ». Elle revient également sur la question des conflits d’intérêts de certains des experts. Claudina Michal-Teitelbaum n’hésite pas en outre à reprendre des critiques concernant la vaccination qui s’éloigne du champ scientifique et médical de la question des effets secondaires. Elle écrit ainsi : « L’inoculation inaugura une culture théologique du risque. Face à deux risques l’homme rationnel devait choisir le moindre obéissant ainsi à l’ordre divin. L’inoculation inaugurait aussi la transformabilité des corps, c’est à dire la possibilité d’utiliser des moyens contre-nature sur des corps sains pour les maintenir en bonne santé ou améliorer leurs performances. Les débats les plus ouverts et approfondis sur l’inoculation eurent lieu au dix-huitième siècle, alors que l’aristocratie s’était emparée du sujet. Ils ne portèrent pas uniquement  sur les aspects statistiques mais aussi sur les dimensions éthiques, médicales, morales et humaines. Mais l’apparente rationalité du risque choisi, celui de l’inoculation, ne réussit pas à aligner les comportements. L’inoculation resta donc impopulaire. Ce que la rationalité du risque n’avait pu accomplir l’autorité expertale le réussit. Par des arguments d’autorité et le détournement de la science, des experts autoproclamés, se pensant comme des philanthropes, réussirent à imposer au peuple les moyens de son bonheur ». On trouve ici une description sous tendue par l’idée d’une manipulation, thème récurrent des opposants à la vaccination et qui met à distance les considérations épidémiologiques et celles portant sur les effets secondaires.

Des Français plutôt confiants pour des défiants

On appréciera néanmoins chez Claudine Michal-Teitelbaum le fait que soit posée une question parfois écartée : le péril est-il majeur ? Existe-t-il réellement une défiance généralisée de la vaccination qui justifierait de recourir à une obligation renforcée (même temporaire). Claudine Michal-Teitelbaum invite à méditer quelques chiffres bien moins alarmants que certains discours pourraient le laisser redouter : « L’INPES annonçait triomphalement en avril  2015, (…) : "Près de 80 % des Français sont favorables à la vaccination". Le paragraphe introductif de ce texte expliquait : "Le Baromètre santé 2014, réalisé par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), révèle que l’adhésion à la vaccination repart à la hausse. Alors que 61 % des 18-75 ans se disaient favorables à la vaccination en 2010, ils sont désormais 79 % à déclarer y adhérer". (…) On peut noter également qu’en 2014, si 7,8 % des sujets répondant à l’enquête se déclaraient totalement défavorables à la vaccination en général, contre 19 % en 2010,  et que 13 % se déclaraient plutôt défavorables à la vaccination en général, contre 19 % en 2010,  sur  80 % des personnes se déclarant favorables à la vaccination en 2014 , 40 % d’entre elles, c'est-à-dire 32 % de l’ensemble des sondés, se posaient des questions sur certains vaccins » résume le praticien.

Des Français bien couverts pour des défiants

De la même manière, les chiffres dont on dispose concernant la couverture vaccinale n’invitent pas au catastrophisme : « En réalité la population française, y compris les enfants, malgré un poids de moins en moins important des maladies infectieuses parmi les causes de morbidité et de mortalité, n’a jamais été autant vaccinée (on remarquera que c’est peut-être grâce à cette importante vaccination que le poids des maladies infectieuses est aussi faible, ndrl), à la fois en raison d’une augmentation constante de la couverture vaccinale pour les vaccins existants mais aussi de l’introduction et du remboursement de nouveaux vaccins depuis trente ans, et en particulier depuis la fin des années quatre-vingt-dix. (…) Dans son rapport, l’INVS constate une augmentation constante de la couverture vaccinale depuis les années 1980 pour les enfants jusqu’à 24 mois qui seraient visés par l’obligation vaccinale. A titre d’exemple, la couverture pour les enfants de 24 mois par 3 doses de vaccin contre la diphtérie, le tétanos, la polio et la coqueluche (DTP), est passée de 73 % en 1985 à 91,9 % en 2008. La couverture pour 3 doses de DTP atteignait 99 % en 2013 (rapport Hurel), et celle par 3 doses de vaccin coquelucheux, 90 %. La couverture, chez les enfants de 13 mois,  pour une dose de vaccin trivalent contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR) est passée de 56,2 % chez les enfants nés en 2004, à 74,5 % chez les enfants nés en 2009. A 24 mois, la couverture par une dose a augmenté entre 2010 et 2013, de 89,2 à 90,3 %. Chacun se félicite également des taux très élevés de couverture obtenus avec le vaccin non obligatoire contre le pneumocoque, introduit au début des années 2000 qui a été généralisé par les médecins avant même que les recommandations de vaccination systématique n’aient été effectives, en 2006, et alors qu’il n’était pourtant recommandé que pour des nourrissons  présentant des facteurs de risque. Dans le rapport Hurel, il est écrit que la couverture pour 3 doses de ce vaccin atteint 89 à 92 % selon les sources ». Ainsi, la situation désastreuse ne paraît guère totalement confirmée. Cependant, l’augmentation du nombre de cas de rougeole est un signal inquiétant (pas évoqué dans les premiers textes du praticien), de même que certaines données préliminaires non encore publiées concernant la vaccination des nourrissons et qui pourraient constituer une inversion de tendance par rapport au début de la décennie. Par ailleurs, il existe des interrogations de plus en plus fréquentes de la population. Des questionnements considérés comme « justifiés » par Claudine Michal-Teitelbaum qui fait remarquer de manière pertinente que face à la diversité des techniques utilisées et des pathologies ciblées il n’existe pas une « unicité conceptuelle et/ou idéologique de la vaccination ». Cependant de la même manière, il est peu probable que l’on puisse considérer tous les questionnements comme pertinents et légitimes.

Cette longue réflexion sur la vaccination révèle le regard porté par certains praticiens sur le sujet et signale que parallèlement aux positions définitives et manichéennes concernant la vaccination (et l’obligation vaccinale), certains suggèrent d’adopter un certain recul (même s’il pourrait s’agir là d’une façon de soutenir d’autres argumentations moins pertinentes sur la question de la vaccination, l’apparente minimisation du risque infectieux faisant partie d’une telle tendance, ce qui rend délicat le traitement de telle prise de position).

Pour poursuivre le débat vous pouvez relire les blogs de
Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2017/05/24/le-gouvernement-italien-rend-obligatoires-douze-vaccins-que-va-faire-agnes-buzyn/
https://jeanyvesnau.com/2017/05/18/politique-et-immunisation-la-ministre-buzyn-va-t-elle-rendre-obligatoire-onze-vaccins/

Et de Jean-Claude Grange : http://docteurdu16.blogspot.fr/2017/05/cmt-est-il-legitime-de-rendre.html
http://docteurdu16.blogspot.fr/2017/05/cmt-est-il-legitime-de-rendre_24.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (16)

  • Assez des discours bobo-écolos anti vaccins

    Le 27 mai 2017

    Dans la banlieue sud de Strasbourg, une épidémie de rougeole est en cours. Elle touche surtout des enfants trop jeunes pour être vaccinés mais aussi... des adultes. Cela faisait 30 ans que je n'avais pas vu de rougeole et encore jamais chez des adultes. Au départ de l'épidémie, un enfant non vacciné venant du sud-ouest. Assez de ces polémiques, assez des discours bobo-écolos anti vaccins et rendons obligatoires toutes ces vaccinations comme en Italie.

    Dr Patrice Loeb

  • Darwin Award

    Le 27 mai 2017

    Quand on voit la détermination des futurs parents à ne pas se faire vacciner pour la coqueluche, pour rappel les épidémies ont été telles depuis 2000 que la SS rechigne à rembourser les tests (PCR) de caractérisation de cette maladie récidivante et invalidante pendant plusieurs semaines, dont la protection anti-corps ne dépasse pas 6 ans, on ne peut que se réjouir de leur désir d'inscrire leurs futurs enfants aux Darwin Award.

    Dr Alain Coget

  • Innocuité des vaccins en cause.

    Le 27 mai 2017

    Un retour des cas de rougeole, il faut donc augmenter la couverture vaccinale qui n'a aucun fondement scientifique sérieux ! D'ailleurs en Italie comme en France elle n'a jamais été aussi élevée avec +90% pour le ROR à 1 dose et +85% à 2 doses, ce qui n'empêche pas les flambées dues à la vaccination de masse avec un vaccin à virus vivant même s'il est atténué, comme tel a été le cas à l'introduction de nombreux autres vaccins.

    Pour le cas de l'Italie avec un décret pris à la hâte sous la pression des chiens de garde de l'industrie du vaccin aux abois vu la montée mondiale de l'opposition aux vaccins due à la multiplication de leurs effets collatéraux (les populations ne sont pas aveugles malgré l'omerta de l'intelligentzia médicale aux ordres), on oublie de mentionner les centaines de recours déposés aussi bien devant leur Cour Constitutionnelle qu'au niveau européen, donc l'obligation à 12 vaccins (incluant la varicelle !!! avec un tétravalent à 4 virus vivants atténués !!! alors que le ROR est déjà un énorme problème) n'est pas encore jouée, alors que 17 pays de l'espace européen (14 CE compris GB + Suisse, Norvège et Islande) n'ont aucune obligation vaccinale, la Suède l'ayant même rendu récemment inconstitutionnelle, notamment en raison des effets adverses constatés. Il faut signaler qu'au Canada (36,6 M Habs), 70% des effets secondaires des médicaments enregistrés concernent les vaccins qui représentent seulement 30% des effets enregistrés à l'OMS (cherchez l'erreur !). En Italie aussi, le rapport annuel de juillet 2015 de l'Agence Italienne du Médicament (518 pages que personne ne lit) a annoncé les vaccins comme 2è source d'effets collatéraux des médicaments après les antinéoplasiques et plus de 8.000 cas déclarés en 2014 avec une augmentation exponentielle grâce aux nouveaux protocoles de vaccino-vigilance mis en place et d'ailleurs salués par l'OMS, avec en tête le ROR, la varicelle et le RORV.

    Oui, vraiment, comme le constate de nombreux professionnels de santé, l'innocuité des vaccins ça se discute sans attendre car la balance bénéfice/risque est largement rompue. Quant aux recommandations de M. Touraine, toute aussi incompétente et manipulée que son homologue italienne B. Lorenzin, qui s'en soucie ? Elle qui ne fait pas la différence entre DTP et BCG. Le bon sens c'est vraiment la levée de l'obligation vaccinale comme l'a fait la majorité des pays européens. Tant pis pour le business vaccinal et ceux qui en vivent et en ont fait carrière, la Santé Publique notamment celle de nos nourrissons passe avant toutes autres considérations.

    Serge Rader

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