Vie privée et liberté sont-elles les grandes sacrifiées de l’épidémie ?

Paris, le samedi 19 décembre - Les indignations des vieilles démocraties face aux violations des libertés fondamentales dans les pays autoritaires manquent souvent de pugnacité, comme le déplorent régulièrement certains militants. Elles auront été encore plus inaudibles cette année, alors que l’épidémie a donné tant de prétextes aux pays les moins libres pour renforcer leurs techniques de contrôle de la population. Il en fut même pour constater avec une certaine envie les réussites que ces Etats, au prix de mesures parfaitement liberticides, remportaient face à la Covid.

Sans doute pas de retour en arrière dans les états totalitaires

Cependant, des alertes ont bien été diffusées. Ainsi, un rapport du cabinet Verisk Maplecroft observait récemment à propos de mesures prises affectant sans conteste le respect de la vie privée : « Certains Etats ne vont sans doute pas revenir sur ces nouveaux pouvoirs et abandonner des outils de surveillance de masse ». En se basant sur un indice baptisé Droit de la vie privée (RPI), les experts de ce cabinet montraient encore que les intrusions les plus graves n’étaient pas uniquement le fait d’états totalitaires, mais également de démocraties. Ainsi, l’Inde a-t-elle rendu obligatoire l’utilisation d’une application de traçage sous peine d’amende, voire de prison. Le rapport épingle également les différentes dispositions adoptées sous le prétexte d’éviter la diffusion de fausses informations sur l’épidémie, qui ont souvent permis de museler toutes voix dissonantes.

Des libertés fondamentales reniées même dans des états démocratiques

L’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (Idea) fait écho à ces constatations. Il s’inquiète ainsi d’un recul sans précédent de la « qualité de la démocratie » depuis les années 70. Outre les remarques faites concernant les régimes autoritaires, l’Idea considère que 43 % des Etats démocratiques ont pris des mesures affectant les libertés pouvant être considérées comme non justifiées par le contexte sanitaire. C’est notamment dans les jeunes démocraties ou dans les pays présentant des régimes fragiles que les situations les plus inquiétantes sont remarquées. « La pandémie a été clairement utilisée comme prétexte pour limiter les libertés fondamentales » relève Annika Silva-Leander, responsable du rapport citée par Libération.

La poignée de main de Macron

Tant le rapport du cabinet Verisk Maplecroft que celui de l’Idea semblent considérer que l’Europe occidentale et la France ne sont pas significativement concernées par ces évolutions liberticides inquiétantes. Néanmoins, les intrusions dans la vie privée et des mesures discutables n’ont pas manqué et la vigilance doit également s’imposer. Dans notre vieux pays, chaque jour révèle ainsi comment l’Etat a pris cette année une place dans nos vies intimes qu’il avait abandonnée depuis des décennies. A son plus haut sommet, il commence à lui-même être victime des conséquences de cette immixtion de plus en plus précise, quand l’Elysée doit admettre que la poignée de main appuyé entre Emmanuel Macron (qui ignorait encore être infecté par SARS-CoV-2) et Angel Gurria (secrétaire général de l’OCDE) était une « erreur » ou quand un diner rassemblant plus de six convives est critiqué. Après avoir tant répété (ou fait répéter) aux Français qu’il leur fallait éviter d’embrasser leurs proches, Emmanuel Macron n’a pourtant pu s’empêcher ce geste humain de la poignée de main chaleureuse. Certains y voient le signe de la suffisance du pouvoir qui n’hésite pas à outrepasser les consignes qu’il impose aux autres mais d’autres remarqueront que cette anecdote est la confirmation que la réglementation de nos gestes du quotidien est une entreprise périlleuse.

Une censure qui ne dit pas son nom ?

Bien sûr, il n’y eut pas cette année en France d’emprisonnement de ceux qui auraient transmis des informations contraires à la ligne officielle ou de censures claires. Mais, l’initiative maladroite du gouvernement au début de l’épidémie de vouloir recenser les « bonnes informations » sur la Covid a été révélatrice du fait que certaines limites devaient être défendues. On pourrait également évoquer les mots très durs du ministre de la Santé vis-à-vis de médecins qualifiés de « rassuristes » ou encore l’entreprise de certains réseaux pour contrer des informations jugées non appropriées sur l’épidémie ou les vaccins. Comment ces initiatives peuvent-elles toujours échapper au risque de devenir une censure de toutes observations dissonantes ?

Big Browser…

Bien sûr, il n’y eut pas en France d’obligation de télécharger telle ou telle application, pas même plus que la tentation d’imposer que leur utilisation soit un sésame pour pratiquer telle ou telle activité (à la différence par exemple de la Grande-Bretagne où leur Stop Covid a été rendue quasiment inévitable dans les pubs et restaurants). Néanmoins, le système du traçage des cas contacts via des non médecins a fait tiquer certains défenseurs du secret médical et au-delà du respect de la vie privée. « “N’allez pas voir votre maîtresse: votre femme va le savoir”.

Cette confession d’un expert des données de santé au sujet du dispositif mis en place pour tracer les malades du covid-19 résume l’écueil du système (…). La CNIL a au moins obtenu que l’identité du “patient 0”, le malade autour duquel a lieu l’enquête, ne soit pas révélée aux personnes appelées dans le cadre de contact covid. Mais dans un village, ou un milieu au réseau social fort, ce garde-fou risque d’être bien fragile. Prenons un exemple simple: un enquêteur appelle une femme en contact avec une personne ayant contracté le covid. Cette femme donne l’identité de son mari, qui est à son tour contacté. Si les deux personnes ne connaissent qu’un malade dans leur entourage, c’est forcément avec lui que la femme a été en contact, peut-être à l’insu de son partenaire. Plus que le traitement de nos données par la machine, c’est l’élément de terrain qui peut alors être la faille dans nos données privées. Le risque à ce niveau, ce n’est pas le “big brother”, mais bien la collecte au niveau local. Pour retracer le réseau social d’une personne, et connaître par extension une part importante de sa vie, il n’est pas nécessaire de tout savoir » faisait ainsi remarquer une analyse du Huffington Post il y a quelques mois. Encadré et considéré comme nécessaire pour interrompre les chaines de transmission, ce tracing peut cependant être interprété comme une immixtion dans nos vies privées presque sans précédent.

Surveiller et Punir

Et enfin, il y a toutes ces préconisations (et non obligations en raison d’une décision du conseil constitutionnel sanctuarisant la sphère privée) et autres règles minuscules sur des détails si précis qui se sont multipliées. Ne pas serrer la main de nos proches, préférer les réunions en visioconférence, ne pas profiter de sa promenade d’un kilomètre (ou vingt) pour rencontrer un ami, ne pas compter plus de six convives adultes le soir de Noël… L’essayiste Olivier Babeau ne peut que convoquer Michel Foucault face à une telle énumération : « Nous voilà donc munis d’une feuille de route pour les fêtes de fin d’année. Nos gouvernants ont égrené leur litanie de nouvelles contraintes devant une France résignée. Nous ne nous étonnons même plus de leur degré de précision et de leur caractère incroyablement intrusif. C’est à peine si le menu autorisé pour le réveillon de Noël n’est pas fixé par décret. (…) Les annonces gouvernementales font irrésistiblement penser au début de Surveiller et Punir où Michel Foucault, après avoir rappelé chaque étape du supplice de Damiens, expose le règlement d’une maison de détention dans lequel chaque moment de la journée, du lever au coucher, est rigoureusement prévu. Les interdits, distinguos subtils et horaires de pensionnat auxquels nous sommes désormais habitués font écho à ce que Foucault dénonçait comme étant la nouveauté de la fin du XVIIIe siècle: la disparition du supplice traditionnel au profit de technologies de contrôle des corps infiniment plus subtiles. Difficile de ne pas voir dans ces attestations, couvre-feux, applications de traçage et prescriptions hygiénistes répétées à l’envi, de nouveaux avatars des dispositifs de surveillance et de contrôle décrits par le philosophe. L’État est rentré chez nous, s’immisce dans nos lits et s’invite à notre table » regrette-t-il dans une tribune publiée par le Figaro.

Choc pétrolier

Si le constat est difficile à nier, les interprétations quant aux conséquences profondes de cette situation diffèrent. Le gouvernement se veut rassurant, en rappelant son inspiration libérale. Ainsi, Jean Castex se défendait-il à la veille de sa dernière conférence de presse où il a annoncé le prolongement de la fermeture des lieux culturels. « Moi qui suis un libéral intellectuellement, je ne devrais pas m’occuper de ce qu’il se passe dans les familles. Et maintenant je suis obligé de dire aux gens comment ils doivent réveillonner. C’est difficile pour moi ! ». D’autres estiment que les changements qui s’annoncent ne concerneront pas tant nos civilisations ou la démocratie mais sont plus certainement à comparer à l’évolution inévitable de nos modes de vie au lendemain des chocs pétroliers des années 70. « J'aimerais établir une analogie avec les chocs pétroliers des années 1970, qui ont eu un impact macroéconomique massif : on a subi un grand choc de demande, et de nombreuses activités économiques sont devenues non rentables. Par la suite, nous nous sommes adaptés en choisissant des techniques moins coûteuses en énergie, avec par exemple des voitures plus petites, qui consommaient moins. Cela sera sans doute la même chose pour le Covid. Dans un monde « Covid », ce qui est le plus coûteux, c'est l'espace. Dans les entreprises, les lieux publics, les restaurants, il est devenu impossible de réunir autant de gens. Par conséquent, la rentabilité de ces lieux va chuter. Mais d'autres endroits émergeront pour accueillir ces activités. En Allemagne, on organise déjà des concerts dans les parkings, où on danse à l'intérieur de sa voiture. Au-delà de cet exemple, je pense qu'il y aura une renégociation de l'espace. Cela sera très dur, mais, à l'image du choc pétrolier, nous survivrons à de tels changements. Il faut garder un peu de perspective historique dans tout cela. On s'adaptera, on trouvera d'autres moyens, même si le choc Covid perdure », relève interrogé par Le Point, l’économiste Paul Seabright.

Ne pas surestimer la force dévastatrice de la Covid et sacraliser la vie privée

De la même manière, concernant les craintes concernant l’immixtion de la société dans nos sphères privées, il invite à réfléchir « La frontière entre les espaces publics et privés évolue depuis très longtemps. Prenons l'exemple des entreprises : jusqu'à assez récemment, on considérait (par constat et pas forcément par idéologie) que ce qui se passait dans une entreprise relevait entièrement de la négociation entre l'employeur, les syndicats et les employés. Mais il y a une dimension où cela a radicalement changé ces dernières années, c'est la répression du harcèlement sexuel. Pour caricaturer un peu, il y a vingt ans, quand une employée allait au bureau, elle risquait de subir des intrusions dans son espace personnel physique, ce qui était considéré comme un risque professionnel. Aujourd'hui, et heureusement, on n'accepte plus ce point de vue, et on se dit que les normes de la société extérieure doivent régir l'espace des entreprises. Tout cela pour dire que l'on vit des changements de mœurs depuis très longtemps ». Des réflexions qui incitent non seulement à ne pas surestimer la force dévastatrice de la Covid en rappelant que les évolutions de nos sociétés sont plus profondes que les simples conséquence de choc ponctuels et d’autre part à éviter la sacralisation de certains concepts, comme celui de « vie privée ».

Une autonomie très affectée

Olivier Babeau a un regard très différent et s’inquiète de conséquences concrètes dommageables. « Lorsque viendra le moment de faire le bilan de cette pandémie, il faudra bien sûr compter les disparus à pleurer et l’immense dette publique à rembourser. Mais nous nous rendrons aussi compte que la place de l’individu dans notre société aura été bouleversée. Notre autonomie aura fait l’objet d’une double régression, attaquée par l’appareil étatique en même temps que menacée par notre dépendance à l’offre de quelques grandes entreprises » analyse-t-il. De manière plus concrète il interroge : « Les états d’urgence, les règles d’exception et les mesures transitoires ont une fâcheuse tendance à durer. Les habitudes de l’administration ont du mal à se perdre. Que restera-t-il d’ailleurs, après la crise, de ce qui avait l’outrecuidance d’exister en dehors de l’État? Théâtres privés, salles d’expositions indépendantes, ensembles musicaux non publics sont exsangues. Après tant de mois de fermeture forcée, quelle offre culturelle trouverons-nous qui ne soit pas directement stipendiée par le ministère de la Culture ? La crise aura plus que jamais favorisé la réduction de l’offre culturelle aux produits subventionnés. Dès les années 1950, l’économiste allemand Wilhelm Röpke mettait en garde contre les dérives de l’État providence devenant un «tuteur colossal» face à un homme «réduit à la condition d’animal industrieux parqué dans l’écurie de l’État », réalisant « une centralisation progressive de la décision et de la responsabilité et une collectivisation croissante des conditions de la prospérité et du genre de vie de l’individu. » Nous y sommes », décrit-il avant de conclure : « Röpke encore lui montre que la perte de sens favorisée par le consumérisme entraîne le développement de revendications collectives, autrement dit stimule la demande pour le développement de l’État providence. Ce dernier étant lui-même le producteur de ce mal-être existentiel, à travers la destruction des communautés naturelles et la disparition de la culture humaniste, un redoutable cercle vicieux s’enclenche en faveur de l’étatisme. L’historien de l’art américain Bernard Berenson déplore cet appauvrissement intérieur, ce spleen comme le vrai danger qui menace notre société: «Je ne crains pas la bombe atomique. Si notre civilisation est menacée, elle l’est bien davantage par l’ennui que suscitent dans un État providence totalitaire la disparition de l’initiative personnelle et le goût du risque ».

Ainsi toute l’année aura vu se confronter différentes hypothèses sur les transformations qu’entrainera la pandémie de Covid-19 sur nos sociétés et nos fonctionnements. Quand certains invitent à ne pas céder, sur ce point également, au catastrophisme et n’acceptent d’envisager que des changements à la marge, d’autres redoutent une véritable remise en cause de certains garants de nos libertés. A suivre très certainement en 2021.

On pourra relire :

Le rapport de Verisk Maplecroft
L’analyse du Huffington Post
Un rapport de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (Idea)
L’analyse d’Olivier Babeau
L’interview de Paul Seabright

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • La pensée structurée des philosophes est nécessaire

    Le 19 décembre 2020

    Merci pour votre article très éloquent, instructif. Il partage ce que je ressens face à ce choc non seulement sanitaire mais sur les fondements des sociétés démocratiques ou non. Combien est nécessaire la pensée structurée des philosophes, nous vivons peut être l'émergence d'un nouveau siècle des lumières. Il appartient à chacun d être responsable dans la société où il vit. Chacun peut apporter sa pierre à l'édifice d'une vaste cathédrale qu'est l'humanité.

    Dr F.L.

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