Vulgarisateur scientifique : une vie de chien !

Paris, le samedi 9 mars 2019 – Face à la visibilité et à la popularité de thèses pseudo-scientifiques, notamment en médecine, compte tenu de la dangerosité de ces discours pouvant susciter une adhésion sincère, beaucoup regrettent que les scientifiques ne s’impliquent pas davantage pour répondre aux argumentaires biaisés, aux procès d’intention et aux contre-vérités. Les réactions auxquelles s’exposent ceux qui s’y risquent permettent cependant de comprendre leur grande frilosité.

The place to be pour faire de la science : Youtube

Depuis quelques années, des vulgarisateurs scientifiques (qui le plus souvent disposent d’une solide formation scientifique et/ou médicale) œuvrent sur la toile pour tenter d’instiller chez les internautes une plus grande culture scientifique, afin qu’ils soient mieux armés face au flot incessant d’informations spectaculaires et contradictoires sur les vaccins, l’alimentation, les médicaments et autres sujets majeurs de leur vie quotidienne. Didactiques, souvent pleins d’humour, ludiques et dans la très grande majorité des cas parfaitement étayés scientifiquement, ces discours diffusés sous forme de vidéos sur Youtube séduisent un nombre croissant d’internautes.

Le pharmacien qui avait oublié de se poser une question

Mais la rançon de la gloire est souvent amère, comme le démontre l’expérience rapportée au Québec par Olivier Bernard. Jeune pharmacien dynamique, Olivier Bernard ravit depuis plusieurs années des milliers d’internautes en diffusant régulièrement des vidéos qui font le point sur de multiples idées reçues en santé et en sciences. Celui mieux connu sous le nom du Pharmachien, dont l’émission est diffusée par Radio Canada, a également publié plusieurs ouvrages pédagogiques (sous forme de bande dessinée), dont un livre adressé aux plus jeunes intitulé Le petit garçon qui posait trop de questions (un titre qui à la fin 2018 lui a d’ailleurs valu quelques critiques de ceux déplorant que l’auteur des questions ne soit pas une petite fille !).

Guérison miraculeuse

Parmi les très nombreux sujets traités par le Pharmachien, celui des injections de vitamine C par voie intraveineuse chez les patients atteints de cancer a plus certainement retenu son attention. Il lui a notamment consacré plusieurs notes sur son blog. Les injections intraveineuse de vitamine C chez des patients atteints de cancer sont l’objet sur internet d’une large promotion. Des groupes de patients affirment en effet que cette technique proposée dans quelques cliniques au Canada et aux Etats-Unis contribuerait à un soulagement très significatif des douleurs liées au cancer et à la chimiothérapie. D’autres vont plus loin en évoquant des guérisons quasiment miraculeuses et n’hésitent pas à évoquer des études et des rapports souvent largement biaisés ou déformés.

Une efficacité à prouver, des effets toxiques potentiels

Forts de ces expériences et témoignages, des patients militent pour une plus grande reconnaissance et un accès plus facile à ces traitements. Ainsi, au Québec, une pétition en ce sens portée par une patiente atteinte d’un cancer a recueilli 70 000 signatures et a pu recevoir le soutien de certains élus. Ce mouvement suscite chez la plupart des scientifiques une grande circonspection, compte tenu de l’absence de preuves justifiant ce traitement. C’est ce que résumait dans son premier article publié sur le sujet Olivier Bernard. Il prenait tout d’abord la précaution de signaler : « Les personnes atteintes d’un cancer traversent des moments extrêmement difficiles et sont très courageuses. Certaines reçoivent déjà des injections de vitamine C et jugent que cela les aide à mieux tolérer leur chimiothérapie; je leur souhaite sincèrement de pouvoir continuer à les recevoir ». Cependant, il poursuivait : « Par contre, l’enjeu ici est plus large. Le problème n’est pas que quelques personnes reçoivent ces injections. Le problème, c’est que l’engouement autour de cette histoire suggère que ça devrait être un traitement répandu, facilement accessible et utilisé régulièrement chez les patients souffrant de cancer. Or, ce n’est pas le cas ». Rappelant que « la croyance selon laquelle la vitamine C soigne toutes sortes de maladies, (…) est une idée qui remonte aux années 70, mais qui s’est révélée fausse lorsque testée scientifiquement », il note que non seulement la vitamine C ne traite pas le cancer mais que sa capacité à réduire les effets secondaires de la chimiothérapie est très fortement remise en question. « A ce jour, les données ne sont pas concluantes pour cette utilisation (…) autrement dit, il y a des études positives, d’autres négatives, et ces études n’ont pas de groupe placebo adéquat qui permettrait de savoir si l’effet est réellement dû à la vitamine C, ou encore n’ont pas un design qui permet de tirer des conclusions sur l’efficacité, donc globalement l’effet n’est pas clair et reste théorique ». Par ailleurs, il n’est pas exclu que la vitamine C puisse interférer négativement avec la chimiothérapie, même si là encore les données doivent être confirmées.

Fausse injustice

Dès lors, la légitimité d’une demande d’accès généralisé (et remboursé) à la vitamine C par les patients atteints de cancer apparaît contestable, d’autant plus que ce "traitement" n’est nullement illégal. Y souscrire pourrait conduire à encourager des pratiques dangereuses, quand on sait que « les personnes atteintes de cancer qui choisissent d’utiliser des thérapies alternatives / complémentaires / intégratives / holistiques sont plus à risque de décéder de leur cancer » rappelait le Pharmachien. Ce dernier invitait également à prendre ses distances avec des arguments classiques régulièrement retrouvés dans ce type de controverses pseudo-scientifiques, tel le supposé barrage de l’industrie pharmaceutique. Sur ce point, il proposait ainsi : « Faisons un peu de logique ». Si la vitamine C peut permettre de prolonger les chimiothérapies, alors « elles sont profitables pour Big Pharma » résumait le Pharmachien qui relevait encore : « l’industrie des produits naturels est multi-milliardaire ». Enfin, Olivier Bernard concluait : « Appliquer la démarche scientifique quand vient le temps de faire des choix de santé, c’est l’un des plus grands services qu’on peut se rendre collectivement, et rendre aux personnes vulnérables. Ce que je trouve le plus dommage de toute cette histoire, c’est que beaucoup de gens resteront avec une impression d’injustice. Et oui, ça peut sembler injuste. Mais quand on choisit d’appuyer une cause, on a la responsabilité de s’assurer qu’on comprend bien les enjeux, pas seulement de retenir ce qui fait notre affaire ou non. Si la vitamine C en injection avait réellement "fait ses preuves", elle serait prescrite régulièrement en oncologie, car tout le monde (patients, médecins, industrie) serait gagnant » poursuivait-il.

Des stratégies d’intimidation connues et malheureusement efficaces

Il semble que cette conclusion (de même que l’enquête que le Pharmachien a continué à mener sur ce sujet) n’a pas été lue avec la même bienveillance que celle qui émane d’elle. En effet, depuis des semaines, Olivier Bernard est la cible d’insultes, de menaces et d’injures, dont beaucoup (même si l’anonymat fréquent empêche toute certitude) proviennent des défenseurs des cures de vitamine C. Il s’en est ouvert cette semaine sur sa page Facebook. « Plus spécifiquement, ces personnes se sont fixé pour objectif de me "régler [mon] cas" et de me "faire perdre [mon] émission", écrivent à mon diffuseur, Radio-Canada, et au Fonds Telus, qui finance ma série télé (…), ont publié l'adresse d'un de mes lieux de travail, incitent les gens à porter plainte "massivement" à mon Ordre professionnel, suggèrent de boycotter les livres de ma conjointe (les qualifiant d'ailleurs de "torchons") et lui écrivent à cet effet, alors qu'elle n'a absolument rien à voir là-dedans » résume-t-il. Le Pharmachien évoque également rapidement « les pages et les pages d'insultes, où on me souhaite entre autres d'avoir un cancer, où on rit de mes problèmes de fertilité avec ma conjointe, où on me dit que j'ai besoin de "la p'tite pilule bleue", où on me dit que je suis "s’ul bord de mourir", etc. ». Olivier Bernard remarque que ces « stratégies d'intimidation » s’apparentent à celles « bien documentées (…) du mouvement anti-vaccins aux États-Unis, soit 1) décrédibiliser les opposants auprès de leurs employeurs; 2) révéler leur adresse et 3) s'en prendre à leur famille et à leurs proches. Le but : faire peur, faire taire ». Or, les harceleurs pseudoscientifiques pourraient être encouragés à poursuivre leurs manœuvres, puisque le Pharmachien indique dans ce message avoir décidé de faire une « pause ».

Triste époque, triste monde

Cette affaire a soulevé l'indignation au sein de la communauté de scientifiques et de vulgarisateurs scientifiques au Québec, mais aussi en France. Beaucoup ont notamment déploré cette nouvelle manifestation des réactions extrêmes facilitées par les réseaux sociaux. Ainsi, le journaliste scientifique québécois Jean-François Cliche, qui lui aussi a confirmé l’absence de données fiables sur les injections de vitamine C observe dans une note de blogue (selon l’orthographe québécoise) : « Il y a un petit quelque chose qui en dit long sur notre époque dans cette triste histoire d'intimidation à l'égard d'Olivier Bernard, alias Le Pharmachien » commence-t-il, observant encore : « Il est vrai, comme ont conclu bien des gens, que cet épisode ne raconte pas grand-chose de beau sur "notre époque", sur l'art d'argumenter qui, à l'ère des réseaux sociaux, dégénère facilement en campagne de salissage », réprouvant que tous puissent se laisser aller aux violences verbales et autres menaces en constatant que l’auteur de la pétition en faveur de la vitamine C a elle aussi été la victime de cyber harcèlement de la part de proches du Pharmachien.

La science contre les croyances et les quêtes identitaires

Outre ce triste témoignage sur la façon dont les réseaux sociaux flattent, grâce notamment à l’anonymat, les plus bas instincts humains, cette affaire rappelle par ailleurs combien la rhétorique pseudo-scientifique empreinte régulièrement à celle des religions et des sectes. Jean-François Cliche assure : « Personnellement, je n'ai jamais vu un mouvement gérer la contradiction aussi mal, avec autant de mépris et d'agressivité, que ces "pro-vitamine C" - et cela vient d'un gars qui s'est colletaillé à répétition avec les anti-fluorure, les anti-OGM, les climatosceptiques, le mouvement de la santé naturelle, etc. Cela peut se comprendre, je le répète : il y a des gens là-dedans qui sont dans des situations de vie ou de mort, alors il est compréhensible (ce qui ne signifie pas "excusable", notons-le) que les réactions puissent être émotives à l'occasion ».

Une telle perception pourrait être contredite par d’autres experts publiquement exposés qui ont essayé de rétablir la vérité scientifique sur des sujets où les questions de vie et de mort sont moins prégnantes. Ainsi, réagissant au sort d’Olivier Bernard, Bernard Lavallée, nutritionniste québécois auteur d’un blog intitulé Le nutritionniste urbain et également vulgarisateur scientifique, explique pourquoi il a renoncé à évoquer certains sujets, particulièrement sensibles en nutrition : « En janvier, lors de la sortie du Guide alimentaire canadien, je participais à un Facebook Live avec Denis Gagné. Il m’a demandé ce que je pensais de la diète cétogène. Avec la popularité de cette diète, vous devez vous imaginer que Denis n’était pas le premier à me poser la question. Pourtant, vous ne trouverez à peu près rien provenant de moi à ce sujet… Et il y a une raison. L’an dernier, ma collègue nutritionniste Cynthia Marcotte a publié une série de vidéos dans lesquelles elle teste la diète cétogène. Pour donner son avis sur ce type d’alimentation, elle s’appuie bien évidemment sur la science. Sa conclusion : l’état des connaissances actuelles ne justifie pas l’adoption de cette diète et, conséquemment, elle ne la conseille pas. Peu de temps après la mise en ligne de ses vidéos, elle se met à recevoir des dizaines d’insultes. (…) C’est que quelqu’un, dans un groupe de Québécois qui suivent la diète cétogène, avait partagé le lien de ses vidéos, en incitant à une rétorque massive. Une campagne s’est même organisée pour nuire à sa réputation sur sa page Facebook (…). Les critiques visaient sa personne, pas ses propos. Ne croyez pas que son exemple est unique. La majorité de mes collègues qui se sont prononcées publiquement sur le sujet ont également subi les foudres de la communauté keto (…). Les injections de vitamine C ou la diète cétogène ne sont que des exemples de ces communautés créées autour d’une idéologie liée à la santé. Au départ, ça peut être la promesse de la santé qui attire. Mais ces clans remplissent probablement d’autres besoins pour certaines personnes. "J’ai l’impression que la diète cétogène, c’est comme une secte maintenant. Ce n’est plus juste une diète, c’est un mouvement. C’est leur identité", me confie Cynthia Marcotte. Elle tient quelque chose. Les diètes sans gluten, hypotoxique et paléo ont également connu leurs heures de gloire et rassemblé des hordes de fanatiques. Pour certaines personnes, la façon de s’alimenter transcende le contenu de l’assiette et devient carrément qui ils sont : "je suis paléo", "je suis sans gluten" , "je suis keto"… Ainsi, lorsque des vulgarisateurs scientifiques avancent des arguments contre de telles modes alimentaires, ces adorateurs n’ont pas l’impression que c’est la science qui est mise à l’épreuve. Non, ce sont leurs croyances, leur identité. Leur réaction est donc d’attaquer le messager plutôt que ses arguments » remarque Bernard Lavallée dont l’analyse, au-delà des spécificités des sujets nutritionnels, sera sans doute fortement évocatrice pour « ceux et celles » (pour reprendre la formulation délicieusement québécoise du Pharmachien) qui ont voulu dénoncer les errances des anti vaccins, des pro Lyme et autres groupes.

Chiens battus

Que des vulgarisateurs passionnés comme le Pharmachien décident de prendre du recul ou que d’autres s’autocensurent sur des sujets importants permettent de comprendre la réticence de beaucoup à prendre la défense de la science dans les médias, un travail qui semble voué à l’échec tant les armes sont inégales. D’ailleurs, certains éléments du plaidoyer de Bernard Lavallée révèlent intrinsèquement cette inégalité, quand il remarque « Mais la science, ce n’est pas une croyance. Ce n’est pas une religion. Elle ne devrait pas être utilisée pour combler un besoin de spiritualité… Il faut critiquer la science pour avancer. C’est ce qui fait sa force! Au contraire, c’est lorsqu’on refuse d’entendre des arguments rationnels, parce qu’ils vont à l’encontre de nos croyances, que le danger de tomber dans les pièges des charlatans est le plus grand » observe-t-il révélant en rappelant la nécessaire critique de la science sa fragilité face à ceux qui brandissent des croyances inébranlables. Sa conclusion face à la situation, concernant la place de la science, est empreinte d’un certain pessimisme : « Combien de scientifiques hésitent à se positionner sur des sujets par crainte de représailles? Combien de vulgarisateurs ont eu besoin de se retirer des médias pour protéger leur santé mentale? Au final, ce qui est le plus dommage de cette histoire, c’est que c’est la population en général qui perd. Car ces formes d’intimidation organisée nous privent de chiens de garde qui tentent simplement de nous protéger contre ceux qui veulent nous injecter ou nous faire avaler n’importe quoi ». Une vie de chien.

Pour lire et relire les développements des blogueurs québécois :
Le premier article d’Olivier Bernard sur les injections de vitamine C : http://lepharmachien.com/injections-vitamine-c/
Le message Facebook d’Olivier Bernard : https://www.facebook.com/LePharmachien/posts/1495147063951839
La note de Jean-François Cliche : https://www.latribune.ca/actualites/science/affaire-le-pharmachien-qui-vit-par-lepee-doit-il-toujours-perir-par-lepee--208b31e13dfa0a8bdc893e4f7a0f2eb1
Le blog de Bernard Lavallée : https://nutritionnisteurbain.ca/actualite/intimidation-organisee-fanatiques-ciblent-scientifiques/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Dictature du bien penser

    Le 09 mars 2019

    Effectivement l'observateur neutre semble ne pas exister. Cependant un peu de bon sens permet d'apprécier avec un peu de raison. Le fait de ne pas pouvoir exprimer une opinion en l'argumentant fait penser aux pires excès des dictatures et celles du bien penser en est une exécrable.

    Dr M. Barrière

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