Aux Innocents, les mains pleines

Paris, le samedi 27 juillet 2013 – L’innocence n’existe pas. Ecrivains, cinéastes, artistes ont souvent pour douloureuse obsession de le démontrer. La méthode employée a tout du jeu d’enfant : prenez un sentiment paré dans l’imagination populaire des plus grandes vertus, comme totalement « immaculé ». Et escrimez-vous à démontrer qu’il est au contraire le siège des tourments les plus noirs. Denis Dercourt emprunte ce chemin épineux dans « La chair de ma chair » où il met en scène la monstruosité en germe dans l’amour maternel à travers le personnage d’Anna qui pour soigner sa fille et parvenir à la nourrir devient une tueuse cannibale. Conte terrorisant, le film de Denis Dercourt n’échappe pas à un certain maniérisme mais tente de déranger quelques idées parmi les plus innocentes. « Le cannibalisme est là depuis la nuit des temps. C’est un tabou mais ce qui n’en est pas un est l’amour maternel. Mais les enfants ne sont pas du tout choqués » propose-t-il comme grille de lecture opaque de son film non moins sombre.

Sous la terre

Ceux qui se souviennent que les « Saints Innocents » ont longtemps été le nom d’un grand cimetière parisien, savent mieux que les autres qu’il faut se méfier des termes trompeurs. Dans les allées de cette cité macabre, écrivains publics, commerçants de babioles et autres charlatans se sont adonnés pendant des siècles à des trafics morbides (vente d'os, de cheveux ...) et des escroqueries mortelles. Le roman « La Grâce des innocents » signé de la journaliste Céline Knidler est une enquête minutieuse qui retrace les très nombreux avertissements et signalements des médecins qui dès 1554 ont mis en garde contre les pratiques ayant cours dans le cimetière et qui mettaient en péril la salubrité publique. Elle évoque également les travaux conduits par l’Académie royale des sciences en 1737 ou les recherches effectuées par plusieurs praticiens dont Félix Vicq d’Azur qui finirent par imposer la fermeture du cimetière.
Sous l’eau

« L’eau peut aussi être bonne pour le cœur » chantonnait tristement « Le Petit Prince » de Saint Exupéry, dans une nouvelle démonstration d’innocence teintée de mélancolie. L’exposition « Tribul@tions d’une goutte d’eau » proposée à Gardanne (dans le cadre de l’opération « Marseille-Provence capitale européenne de la culture) depuis le 4 juin jusqu’au 4 août n’est pas un parcours totalement innocent. En vous proposant de devenir une « goutte d’eau », à l’aide d’une tablette numérique, le parcours est tout à la fois un jeu de piste pour les visiteurs les plus jeunes et une leçon de vie pour les adultes, afin de rappeler la "mise en danger" quotidienne de l’eau et le caractère essentiel de cette ressource que l’on croit trop souvent inépuisable.

Sous les âmes

La folie entretient avec l’innocence des rapports singuliers. Si elle n’est pas présentée comme une menace diabolique face à nos vies tranquilles, elle devient parfois sous la plume de certains écrivains une façon de percer à jour, une fois encore, les dessous éventuellement monstrueux de l’innocence. Chez Darryl Cunningham, auteur de la bande dessinée « Fables Psychiatriques » il s’agit surtout de donner la parole à tous ceux qui peuvent être touchés par les maladies mentales, des patients aux médecins en passant par les infirmières et les proches des malades. Les idées reçues sur les troubles bipolaires, la dépression ou encore la schizophrénie sont une à une battues en brèche, tandis que dans le dernier chapitre, l’auteur, qui a été aide-soignant dans un service de psychiatrie, révèle ses propres tourments : une dépression chronique qui l’a longtemps empêché d’écrire. Après « Fables scientifiques », le nouvel opus de Darryl Cunningham a su séduire les professionnels. « Au final, l’ouvrage constitue une manière élégante et efficace de battre en brèche les préjugés tenaces chez le grand public… et, malheureusement, chez quelques psychologues. Il montre aussi par l’exemple, ce qui ne plaira pas à tout le monde en France, que l’approche médicale des troubles mentaux n’exclut pas l’humanisme », peut-on lire sur le site Le Cercle Psy. Si même les « psys » perdent leur assurance innocente…

Aurélie Haroche

Références
Cinéma : « La chair de ma chair », de Denis Dercourt, sortie le 24 juillet, 1 h 18
Roman : « La grâce des innocents », de Céline Knidler, éditions France-Empire, 21 euros, 256 pages
Exposition : « Tribul@tions d’une goutte d’eau », du 4 juin au 4 août, Puits Yvon Morandat, 1480 avenue d’Arménie, 13120 Gardanne
Bande dessinée : « Fables psychiatriques », de Darryl Cunningham, Editions Ça et Là, 19 euros, 192 pages

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