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Pour célébrer ses quarante ans, le JIM avait sollicité ses lecteurs afin qu’ils nous proposent d’imaginer l’art de la médecine en 2059. Nous avons l’honneur de publier dans ces colonnes le lauréat de ce concours de nouvelle. Le texte du Dr Nicolas Rullière, par sa plume particulière, fine et acérée, n’a pu que séduire les rédacteurs du JIM, tandis que sa consultation futuriste relève tout à la fois du cauchemar artificiel et de l’intelligence de la suggestion. 

Je ne sais plus en quelle année  l'usage a remplacé le vieux déconner par disconnecter, mais je me souviens bien de mon grand-père et de ses fameuses indignations « faut pas déconner ! Commence  à nous courir sur le haricot, la Sécu ! » .

Mais à force de disconnecter, on risque de finir réf, comme disent les ados.

D'ailleurs aujourd’hui, à ma corpo-consultation  je n'ai vu que des réf, des réfractaires. Il a fallu que je délète tout mon système, y compris Hypoc, « l'Hippocrate hype» de la Globale, l'ancienne Sécu de mon grand-père-haricot. Soigner sans Hypoc, c'est un peu comme s'il fallait conduire une voiture à essence, qui peut encore faire ça, à part les farfelus qui se réunissent à Montlhéry tous les ans ?, une sacrée bande de réfs, ceux-là aussi.

Ces gens  sont bizarres, pas question d'IA, comme si celle ci n'était pas humaine, par essence et par naissance. J'ai dû commencer par des entretiens non guidés, c'est tout à fait déroutant. Les réfs, avec leurs grands sourires qui rappellent ces très vieux documentaires sur d'obscures tribus amazoniennes, ont l'air toujours sereins, ils parlent lentement, ce qui est normal quand on a besoin de réfléchir. Du coup, le médecin est obligé  lui aussi de retenir ses mots et de les choisir, c'est tout à fait inhabituel, parler et réfléchir en même temps. C'est un peu comme quand dans un Module d’Auto Déplacement il faut programmer la destination et répondre à un appel. Eux le font naturellement, ils expliquent à leur façon, naïvement, ce qu'ils ressentent. Et là, faut être poète pour interpréter... et aucune analyse des datas familiales et génétiques, rien. Le terrain, faut aller le chercher en posant des questions ! En 2059 ! On croit rêver, ou plutôt cauchemarder, comme ça arrive encore de nos jours  à ceux qui ne sont pas équipés d’Universal Sleep Control. Et puis, ils mélangent tout : les symptômes physiques, les émotions, l'impact psychologique, fonctionnel, et même social. Tout à fait déroutant, très, comment dire ? Intégratif, c'est cela, intégratif. Comme si ça ne suffisait pas, ces gens sont susceptibles, dès que l'on évoque un algorithme analytique ou décisionnel, Ils se mettent en colère, arguant d'une  hypothétique intelligence non rationnelle (sic!!) ou d'une mystérieuse intuitivité...Il y en a même un ce matin, de particulière mauvaise foi, qui m'a dit que dans algorithme le « algo » veut dire douleur. Et logigramme, ça veut dire que la parole pèse un gramme, tant qu'on y est !

Quand on a fini par dépatouiller ce qui leur arrive, il faut alors, c'est le comble, faire un examen physique. Oui, oui, physique, à l'ancienne, avant d'avoir le BioScreen et l’ITRM, l’Imagerie Totale par Résonnance Magnétique. Et cet examen doit apporter une réponse à la vague problématique que vous êtes arrivé à cerner, puisque vous ne pouvez vous appuyer sur rien de rationnel, d'éprouvé, et de scientifiquement prouvé. On frise le... comment ça s'appelait, déjà ?... le charlatanisme, c'est ça.
C'est assez curieux, ce temps d'examen. Les réfs ne peuvent ni renseigner leur tension artérielle, ni leur évolution pondérale, ni l'état de leur métabolisme basal, ni la courbe de leur température corporelle, ni fournir les paramètres  cardiaques et ventilatoires élémentaires à la portée de  n’importe quel Apaul. Rien. Il faut tout aller chercher soi-même, on n'a que des données de l'instant présent, et c'est cela le plus déroutant…

Comment  accèdent-ils  à Lilib pour prendre rendez-vous ?, c’est un mystère. Un des leurs doit tout de même être interfacé, ce serait comme ignorer l’écriture. Enfin, ils étaient bien présents aux rendez-vous et Hypoc m’a confirmé que leurs venues groupées ne relève pas du hasard.

La première venait pour un malaise, une perte de connaissance précédée d’une sensation vertigineuse avec « l’impression de partir comme on s’éloigne d’un port ». Cette curieuse image, inhabituelle, m’a surpris : aujourd’hui quand on part en e-overcraft -et non comme habituellement en VT, Virtual Travel - on pense à se rapprocher le plus rapidement possible de sa destination, foin du départ ou du trajet, on voyage à l’emporte-pièce. Mais j’ai compris sans Hypoc qu’elle me parlait de prodromes. Bien sûr, aucune trace disponible de l’épisode, aucun enregistrement d’aucun paramètre, incroyable, non ? Et ce malaise est survenu alors que Madame sortait d’un bain chaud à remous (d’après ce que j’ai compris), sans contrôle des données environnementales in/out du système… et qui plus est l’espèce d’antique réservoir était en plein soleil non-filtré comme dans les zones du globe où l’ingénierie déréchauffante n’est pas finalisée. Toutes ces aberrations ne suffisant vraisemblablement pas,  cette inconsciente avait dans son marigot bu une bière, cette boisson fermentée qu’il a fallu interdire dans les années 30 ! Un diagnostic bien facile, malaise vagal, probabilité 9, comme aurait dit Hypoc. J’étais content. Je la regarde donc avec le sourire de ces peuplades disparues depuis longtemps avec leur forêt. Ses yeux expriment une espèce d’attente : je comprends qu’il faut que je fasse ce satané vieil examen clinique, moi-même, sans collaboration infirmière ou robotisée. Beurk. Voilà longtemps que je n’ai pas fait ça, et bien évidement je palpe une masse très dure au fond de l’abdomen, ce qui doit donner une nuance crispée à mon sourire de circonstance. Elle accepte que j’utilise mon morphographe en TD, sans partage de données. Elle ajoute : « et vous me faites risette ». Comme je suis branché sur mon sourire, je crispe un peu plus le rictus. Aucun effet. « Risette ? » tenté-je… avant de comprendre « Ah oui !, reset, j’efface tout c’est ça ? » « C’est ça, merci. » ça doit la rassurer, moi ce qui me rassure c’est de constater que le fameuse masse correspond à sa colonne vertébrale.

Ensuite, j’ai eu une prégnante. Elle utilise une formule surannée « Je suis enceinte du septième mois ». Comprenez « prégnante 30 SA ». Et dans la nature, sans télémétrie, avec un suivi d’une maïeuticienne réf comme elle, donc dans l’immédiateté des constatations. La prégnance n’est pas une maladie, n’est-il pas ? Elle s’était coincée l’index dans quelque archaïque objet que ces gens-là persistent à utiliser malgré toutes les campagnes de prévention du risque domestique orchestrées par la Globale. Passons. Je l’ai placée sous Ambroise, mon I.A.ssistant petite chir, qui a vite fait de régler le problème avant qu’elle n’émette des réserves sur son utilisation. Pour noyer le poisson je l’ai longuement entreprise sur sa prégnance. Figurez-vous qu’elle remet en question la MAD (maternité à domicile), et la RTP3A (reprise du travail précoce avancée après accouchement), deux fleurons d’un combat de 40 ans des mouvements féminoégalitaires. Il faut un certain flegme pour encaisser toutes ces élucubrations, « à l’anglaise » comme on disait avant les évènements des années 20 qui ont si lourdement transformé cette pauvre nation.

Et la série a continué, avec un lombalgique qui voulait un arrêt de travail bien sûr refusé par Supervisor, l’e-contrôleur de la Globale : il avait déjà fait le coup deux fois dans les dix-huit mois  écoulés et il était à l’acmé de son ratio E/P, explorations sur pathologies. « Au boulot, c’est bon pour le dos » comme le martèle la campagne reprise récemment par la Globale. Il pensait que son statut (auto-proclamé) de réf allait m’interdire d’utiliser sa carteVV (vitale-viatique), mais il faut bien que le peu qui perdure de paiement à l’acte me soit tout de même honoré. J’ai validé l’orientation de la Globale vers le module groupal Reconditionnement Rééducation Education et j’ai mis un index 5 d’observance pour le pousser à participer. Il ne faut tout de même pas me prendre pour un imbécile.

Le reste de la consultation s’est faite à l’avenant ; l’équipe pluri disciplinaire de la Maison de Recours Sanitaire Labellisée a pu faire face aux demandes déroutantes avec sa capacité adaptative habituelle. Il est vrai que depuis la Grande Fermeture des hôpitaux, l’Hôtellerie Thérapeutique  de classe affaire, aux mains des géants du secteur, n’est pas très aidante dans les situations tendues qui ne persistent  que par l’inconstance de certains individus. A cet égard, il faut quand même que j’évoque le dernier consultant de cette coterie décalée. C’était un vieillard au port altier, venu pour…me parler de son épouse atteinte d’un trouble neuro-cognitif dégénératif majeur Abéta 42/40 positive, ce qu’on a longtemps appelé Alzheimer. Figurez- vous que cette malade ne bénéficiait d’aucun Amen, le surnom populaire utilisé par ce Monsieur pour parler de l’AN, l’ami numérique. Pas de mémoire sémantique interbio, ni d’ajout de celle de travail, ni de module orientation satellite. Livrée à elle-même et à son inadaptation. Un demi- siècle de progrès biotechnologique déconsidéré, bafoué. Une insulte au bon sens, ce qui n’est pas bien grave, mais aussi à la Science, ce qui l’est beaucoup plus. Et un accompagnement basé sur l’empathie, la bienveillance et je ne sais quelle vieille théorie d’une obscure farfelue du siècle dernier, la Confirmation, ou un truc comme ça… Il voulait savoir si une aide strictement humaine au quotidien était possible, comme si nous étions encore corvéables à merci pour des tâches ménagères ou d’accompagnement, dévolues depuis longtemps  à nos AN. La moutarde m’est montée au nez, et je lui ai demandé ironiquement s’il trouvait dommage l’éradication du sida, des hépatites virales, des cancers du col de l’utérus, du paludisme, dommage les exosquelettes pour neuro-lésés, les cœurs numériques implantés, dommage les micro-électro-stimulations neuronales ciblées, dommage les autogreffes de cellules pluripotentes à différentiation programmée, dommage la Banque Tissulaire Individuelle. Il m’a répondu qu’en fait il était médecin et avait participé à tout cet inventaire. Mais qu’on l’appelait Dr Tuttle. Je n’ai rien compris. Il est parti en sifflant une vieille mélodie, Brazil. Le Brésil. Il parait que ça faisait rêver…

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