Ce toit tranquille où marchent des colombes *

Paris, le vendredi 24 janvier 2014 – La mélancolie portée au rang d’art, la loufoquerie la plus grotesque, la poésie la plus délicate : les expressions les plus diverses portent en elles la description des petites et grandes catastrophes de nos âmes et nos mondes. Quel siècle mieux que celui que nous avons quitté depuis près de quinze ans se prête mieux à l’exercice ? Peut-être celui d’avant. C’était l’heure de Tchékhov, le génial écrivain dont Platonov, sa première pièce est actuellement reprise à l’Odéon. On trouve en germe ici tout ce qui fera le génie de celui qui n’abandonna jamais la médecine et qui trouvait dans son art une importante matière pour l’écriture de son œuvre : le désœuvrement, l’amitié, la mélancolie, les longues après-midi dans un jardin, les maisons qu’on ouvre et referme. Le personnage du médecin de campagne, Nikolaï Ivanovitch Triletski est également présent. Il boit et on lui reproche de ne pas donner l’exemple. Il fait partie comme Platonov, dont l’affabilité est un masque, de cette génération de fils « sans père ». Il n’y a pas ici de grande catastrophe mondiale, de fléau, juste la catastrophe ordinaire, centrale, ontologique de ne pas savoir qui l’on est et ce que l’on fait. Malgré les traits d’esprit et la camaraderie.

Chienne splendide, écarte l'idolâtre !

Nous sommes toujours en Russie, mais quelques décennies plus tard et le décor est tout autre. Nous sombrons dans la violence et dans l’absurdité du totalitarisme. Nous sombrons dans une des grandes catastrophes du XXème siècle. Pourtant, « Cœur de chien » d’Alexander Raskatov, l’opéra joué jusqu’au 30 janvier à l’Opéra de Lyon pourrait apparaître d’abord comme une simple loufoquerie, voire une fantaisie de science fiction. Adaptée d’une nouvelle de Boulgakov, l’histoire est celle d’un médecin fou, qui greffe les organes sexuels et l’hypophyse d’un homme sur un chien. La bête immonde figure clairement les dévoiements du régime communiste et son ambition de transformer toutes choses et tout homme à son gré. L’œuvre est « un objet musical non identifiable à l’opéra » pour reprendre l’expression du Progrès qui par sa mise en scène, ses chants et sa musique soulèvent l’enthousiasme tout autant que l’étonnement.

Les morts cachés sont bien dans cette terre

En cette année 2014, une « rétrospective » des catastrophes d’hier renvoie inévitablement à la Grande Guerre. L’exposition « Guerre et trauma, des soldats et des psychiatres » proposée à Gand en Belgique jusqu’au 30 juin offre une vision peu connue de cette boucherie. Il en montre les ravages psychiques à travers des tableaux (dont un autoprotrait halluciné de l’artiste belge Rik Wouters), des sculptures, des films ou des lettres. A l’époque, le syndrome de stress post traumatique était surnommé « l’obusite » et les soldats qui se plaignaient des cauchemars et des tremblements incessants étaient raillés (ou sanctionnés) par leur hiérarchie militaire. L’exposition montre comment au fil du siècle, au fil des guerres et des catastrophes, la prise en charge s’est patiemment améliorée… mais les traumatismes sont demeurés insoutenables.

Il faut tenter de vivre

Enfin, si l’on veut survoler le règne des catastrophes du XXème siècle, difficile d’échapper à un passage par le Japon. Il semblerait d’abord que ce ne soit pas les films de Miyazaki et leur féérie enfantine qui pourraient nous rappeler les ombres traversées par ce pays. Pourtant, son dernier et ultime opus, « Le Vent se lève » qui a enchanté la presse est bien une évocation des douleurs du Japon. Cette histoire d’amour tremblante et blessée entre un ingénieur dessinant les plans du A6M Zéro (avion vedette de la flotte japonaise pendant la seconde guerre mondiale) et une jolie peintre délicate atteinte de tuberculose débute en effet au moment du tremblement de terre de 1923 et s’achève à la fin de la Seconde guerre mondiale. La délicatesse de Miyazaki ne laisse aucun doute sur les échos entre la colère de la nature et la fureur des armes ; chaque catastrophe s’entremêlant l’une à l’autre. Philippe Azoury pour le Nouvel Observateur signale également que l’évocation des fléaux du siècle dernier entre en résonnance avec ceux d’aujourd’hui et notamment le tsunami de 2011. Faut-il encore redouter que « Le Vent se lève ».

Aurélie Haroche

Références
*Ce titre et chacun des intertitres sont des fragments du poème de Paul Valéry, « Le cimetière marin » auquel le titre du film de Miyazaki, « Le Vent se lève » fait référence.

Théâtre : « Platonov », d’Anton Tchékhov, les ateliers Berthier du théâtre de l’Odéon, jusqu’au 1er février, 4 boulevard Berthier, 75017 Paris.

Opéra : « Cœur de chien », d’Alexander Rasktatov, jusqu’au 30 janvier, Place de la Comédie, 69001 Lyon.

Exposition : « Guerre et trauma, des soldats et des psychiatres », jusqu’au 30 juin, Musée du docteur Guislain, Jozef Guislainstraat 43, 9000 Gent, Belgique

Cinéma : « Le Vent de lève », de Hayao Miyazaki, sotie le 22 janvier, 2h06.

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