Création malade

Imre Kerstez, prix Nobel de littérature 2002

Paris, le samedi 28 janvier 2017 – La maladie a souvent pu être utilisée comme métaphore de la difficulté de la création. Malédiction extérieure, la souffrance devient peu à peu un double de soi-même, une excuse, une compagne malgré soi. Ces nœuds complexes figurent les affres dans lesquels peut jeter l’écriture d’un livre ou la réalisation d’un film. Les obstacles qui se dressent devant nous nous paraissent d’abord des injustices propres à la fatalité avant de se muer en interdit intime que l’on se forge soi-même. C’est le long et douloureux chemin que suit Samuel Richard, héros de Le Roman impossible, signé par Thierry Hesse. L’écrivain tente de finir un manuscrit sur Malik Oussekine. Mais tout semble l’en empêcher. Il ne sait comment construire cette histoire fondatrice pour une génération de militants contre le racisme. Et il veut croire que le prurit qui l’accable est une barrière qui lui interdit d’avancer. Alors qu’il est confronté à cette double bataille, un dentiste lui commande l’écriture d’une biographie de son ancêtre le gouverneur général de l’Algérie, le duc d’Aumale. Comble, le praticien souffre lui aussi de la même affection dermatologique. Thierry Hesse nous embarque dans ces parallèles rongeant, où la maladie plane toujours comme le retour incessant de nos limites.

Voile

C’est également un point de non retour qui paraît menacer Don Dechine. Le professeur de lycée, héros du roman de Philippe Ségur, Extermination des cloportes  souffre d’une maladie de Fuchs (ou dystrophie cornéenne endoépithéliale). Il est condamné à une cécité certaine et refuse de toute manière de tenter une intervention. Pourtant, Don Dechine, poursuit toujours son rêve. Ecrire un roman, ou plutôt écrire un chef d’œuvre. Il continue en outre à vivre auprès de sa gentille épouse, sans lui révéler sa pathologie. Ce refus signe son aveuglement profond sur lui-même, sur sa force créatrice, sur le sens de son existence. D’ailleurs l’homme se méprend même sur sa pathologie considérant simplement les ombres qui s’agitent devant son regard comme des cloportes.

Rideau

Samuel Richard et Don Dechine sont des écrivains de papier qui se heurtent à la maladie de la création, à la souffrance du dire. Ces douleurs ont été ressenties réellement par l’écrivain hongrois Imre Kerstez. Pour la première fois, une biographie en Français est consacrée au Prix Nobel de littérature, considéré comme un auteur incontournable par une grande partie de la critique pour son témoignage sur la vie derrière le rideau de fer, mais aussi sur la force et l’obsession incessante de son écriture. Clara Royer dans L’histoire de mes morts offre un portrait juste de l’écrivain et décrit notamment sa lutte menée frontalement à la fin de sa vie contre la maladie et l’envie de poursuivre inlassablement sa mission d’écrivain.

Thierry Hesse, Le Roman impossible, l’Olivier, 336 pages, 19,50 euros

Philippe Ségur, Extermination des cloportes, Buchet Chastel, 288 pages, 18 €

Clara Royer, L’histoire de mes morts, Actes Sud, 395 pages, 24 euros

Aurélie Haroche

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