Folie pas vraiment douce

Paris, le samedi 29 octobre 2016 – Les personnages de femmes dont la raison vacille hantent la littérature et le cinéma. Si elles fascinent, c’est parce que leur déséquilibre n’est pas seulement un mal intérieur, mais le reflet de certaines divagations de notre société. Ainsi, si c’est la folie qui finit par emparer Louise et la conduire à commettre l’irréparable, le roman de Leïla Slimani est également une radiographie d’un monde dont les pathologies sont multiples, insidieuses et invisibles. Telles celles que porte Louise sous sa carapace fragile et ses airs de perfection. Chanson douce est le récit glaçant, froid et objectif des rapports entre Louise, une « nounou » modèle et ceux qui l’embauchent, Myriam et Paul, pour garder leurs deux enfants. Louise est d’abord considérée comme parfaite, celle qui rétablit la douceur dans un foyer marqué par les aigreurs, l’étouffement, le renoncement. Mais bientôt, la mécanique s’enraye. Les culpabilités reviennent. Le roman de Leïla Slimani interroge sur toutes les folies de notre société : comment devient-on un employé exploiteur quand on s’est juré de faire de sa « nounou » un membre de sa famille ? Comment devient-on une mère absente et culpabilisée quand on couve ses enfants ? Comment l’autre, celle à qui on confie ce que l’on a de plus cher, pourrait rester une étrangère à bonne distance, parfaite et invisible ? Comment la perfection n’est-elle toujours qu’un leurre ? Ces questions sont toute entières cristallisées dans le personnage de Louise. Et leur confrontation ne semble que pouvoir éclater, défragmenter la réalité, imposer la folie.

Corps à corps

Gabrielle n’est pas seulement une jeune femme fantasque, souffrant de son désir d’amour charnel et intellectuel absolu. L’héroïne de Mal de pierres, de la réalisatrice Nicole Garcia est perçue comme une folle dans son petit village. Son caractère passionné et buté dérange. Sa vraie maladie (des calculs rénaux, le mal de pierres) est même ignorée et mise sur le compte de sa fragilité mentale. L’incompréhension et le rejet dont est victime Gabrielle, très vite envoyée dans les bras d’un mari qu’elle ne connait et n’aime pas, fait écho à la condition toute entière des femmes à la fin des années quarante, à la négation de leur désir, à l’impossibilité pour elle d’affirmer leur souhait, leur aspiration. Le corps des femmes n’est destiné qu’à enfanter : et ce n’est que parce que celui de Gabrielle s’y refuse que l’on songe enfin à soigner son mal de pierre. Ainsi, derrière la réelle folie du personnage, révélé à l’extrême limite du film, c’est une autre souffrance qui est mise à jour par ce film très esthétique, porté par la brillante incarnation de ses acteurs.

Sombres décors

Hortense, un des personnes marquant de la série historique Un village français, n’est pas qu’une femme rongée par l’amour, hantée par ses démons. Sa passion pour Heinrich l’entraîne peu à peu dans une désespérance folle, dans une errance psychologique. Petite chose vacillante, elle sombre sous la douleur, est convaincue d’être épiée par tous. Mais au-delà des affres du personnage, Hortense porte en elle le traumatisme des condamnations hâtives qui ont bouleversé le lendemain de la Libération. Elle est le reflet de ces procès rapides et bâclés, du rouleau compresseur des bonnes âmes et des bonnes intentions. La folie n’est jamais pure, elle n’est jamais douce.

Roman : Chanson douce, de Leïla Slimani, Gallimard, 227 pages, 18 euros
Cinéma : Mal de pierres, de Nicole Garcia, sortie le 19 octobre, 1h56
Télévision : Un village Français, France 3, mardi 1er et 8 novembre, 20h45

Aurélie Haroche

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