Frontières

Paris, le vendredi 10 février 2017 – Un jeu incessant entre la vérité et la fiction. Entre la  reconstitution et l’imagination. Entre ici et au-delà. Entre ce qui peut se dire et ce qui ne se dit plus. Les écrivains se tiennent à la frontière. L’écrivain et médecin Laurent Seksik se tient à la frontière en imaginant la vie du père de Romain Gary. Dans Romain Gary s'en va-t-en guerre, il flirte entre la réalité et la fiction pour donner corps à celui que Romain Gary n’a évoqué que très rapidement dans ses livres et confidences et toujours avec de brutales contradictions. Il nous plonge à Wilno, où est bien né l’écrivain français mais qu’il n’a jamais revendiqué comme son lieu de naissance, et raconte la violence de l’antisémitisme et de l’exclusion. Il tisse les liens fragiles entre le père et le fils. Mais il revient également sur la relation remarquable, si souvent évoquée par Gary lui-même, entre la mère et le fils, en proposant une clé imaginaire. Il invente en effet un demi-frère ainé à l’écrivain, mort d’une grave et mystérieuse maladie, qui pourrait expliquer l’amour inquiet et dévorant de Mina pour son second petit garçon. Tout se mélange dans cet ouvrage qui joue et rit des limites entre biographie et roman, ce qui ne peut que séduire le lecteur.

Au bord du lit

A la frontière de sa vie. Telle était Marguerite Duras à l’heure de composer La Maladie de la mort, long poème en prose, depuis fréquemment adapté au théâtre. Quand elle écrit ce texte, Marguerite Duras souffre d’une cirrhose et d’une dépression, qui l’ont contraint à dicter ligne après ligne l’ouvrage. Mais La Maladie de la mort, dont le collectif Or Normes offre une interprétation chorégraphique qui a été remarquée par les critiques à Poitiers, n’a pas souffert de cette instabilité de leur auteur. L’œuvre est une dissertation sur ce qui ne peut se dire dans la relation entre deux êtres, sur les frontières entre soi et l’autre et sur les milles symboles de mort qui hantent la vie.

Au bord du lac

Les héros d’une des nouvelles proposées dans Retourner à la mer, écrites par le chanteur Raphaël Haroche se tiennent eux aussi à la frontière. Deux vieux messieurs prisonniers de leur handicap et leur maladie errent dans une maison de retraite. L’un tient des propos décousus liés à une encéphalopathie hépatique, l’autre a la parfaite conscience de la déconstruction de son monde. En quelques pages, l’auteur nous permet de toucher ce qui fait la frontière entre la vie et la mort, entre ce moment où l’on disparaît aux yeux de tous et de soi-même. Ce n’est pas encore le silence, ce n’est pas encore le néant, c’est un indicible no man’s land où seules les zébrures de la nostalgie servent encore d’aiguillon. Mais cette frontière est comme impossible à dépasser. Et au bord du lac, les deux hommes ne peuvent s’aider à la franchir. 

Livres :

Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion, 240 pages, 19 euros

Raphaël Haroche,  Retourner à la mer, nouvelles, Gallimard, 166 pages, 17,50 euros

Spectacle : La Maladie de la mort, M3Q, 25 Rue du Général Sarrail, 86000 Poitiers, du 12 au 17 février

Aurélie Haroche

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