Invisibles

Paris, le samedi 5 avril 2014 – « L’essentiel est invisible pour les yeux » chantonnait doucement le Petit prince. Peut-être n’était-ce pas uniquement une réflexion sur la nécessité de s’émanciper de tout ce qui pollue notre regard et nos existences et nous empêche de contempler « l’essentiel ». Peut-être était-ce aussi une phrase décrivant le travail de l’ombre, le travail dissimulé des artistes, des écrivains, des photographes, tout ce peuple d’invisibles, planqué derrière leurs feuilles, leurs caméras, leurs appareils et qui pourtant forment l’essence d’une histoire. Dans le dernier film posthume d’Alain Resnais, « Aimer, boire et chanter » avec sa famille d’acteurs habituels et quelques autres (d’Azéma à Dussollier en passant par Vuillermoz et Kiberlain), George est invisible. Pourtant, George est le personnage autour duquel tourne l’ensemble de ce vaudeville jubilatoire, celui qui manipule toutes les ficelles. George est malade, mourant, un cancer ne lui laisse que quelques mois encore à vivre. George pourtant (ou à cause de cette agonie ?) fascine les trois femmes du film, qui tour à tour se disputent ses faveurs et espèrent pouvoir partir avec lui en vacances à Ténériffe. On ne découvrira jamais George et cette invisibilité est un des attraits du film. Sans oublier que sans doute la maladie et la mort qui rodent sont les autres invisibles de cette histoire, aux rires parfois macabres.

Voir

Il est probable que George soit un double de Resnais ; George jouant le rôle ici de metteur en scène invisible, manipulant les âmes comme un cinéaste ses acteurs. Autre démiurge caché, masqué : le photographe. On en découvre cinq inconnus, cinq oubliés dans l’exposition présentée au Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales à Paris depuis le 20 mars. Consacrée au « rôle pionnier de la photographie au Vietnam », dans le cadre de l’année du Vietnam en France, cette exposition de photos présente les clichés pris dans les deux dernières décennies du XIXème siècle par des photographes amateurs, dont le docteur Charles-Edouard Hocquard. Médecin major des ambulances du Corps expéditionnaire, ce praticien participa à la campagne du Tonkin. Durant tout son périple au Vietnam, il multiplia les photographies de Hanoi et de sa région ainsi que de ses habitants et nous livre un témoignage méconnu sur le Vietnam d’il y a cent-cinquante ans. Charles-Edouard Hocquard et les autres photographes invisibles ont notamment figé pour l’éternité les médecins du royaume.

Parler

Ces photographies nécessairement silencieuses qui ouvrent notre imaginaire sur ce monde oublié confirment que si l’essentiel est invisible pour les yeux, il n’a pas toujours non plus toujours besoin de la parole. Cette leçon gentillette nous est donnée par le dernier film de Rosa Bosch, Avis de Mistral. Jean Reno y campe un grand-père bougon qui découvre pour la première fois ses trois petits enfants, deux adolescents vissés à leurs portables et un jeune garçon, Théo, sourd et muet, incarné par un petit garçon, Lukas Pelissier, également atteint de ce handicap invisible. C’est évidemment grâce à ce petit garçon, sans parole, que le lien va pouvoir se tisser avec ce grand père. Le tout est un petit film sans prétention et comme souvent chez Rosa Bosch inspiré de bons sentiments.

Marcher

Dans notre société, la phrase du petit prince n’a pas que des résonnances poétiques ou philosophiques. Elle est une parabole pour avertir des dangers qui nous menacent, pour rappeler que tapies dans l’ombre des substances chimiques sont partout présentes pour nous attaquer. Partout et jusque dans nos chaussures. C’est ce que va nous apprendre un reportage diffusé sur France 5, mardi 8 avril en première partie de soirée. Cette enquête nous invite à pénétrer dans un monde méconnu, le marché de la chaussure et de traquer la présence du chrome VI dans le cuir des souliers que nous portons tous les jours. Ce chrome VI, invisible et qui serait pourtant si dangereux pour la santé.

Cinéma :
« Aimer, boire et chanter », d’Alain Resnais, sortie le 26 mars, 1h48.
« Avis de Mistral », de Rosa Bosch, sortie le 2 avril, 1h45.

Exposition :
« France-Vietnam. Le rôle des pionniers de la photographie au Vietnam », du 20 mars au 20 mai, Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales, 11, rue des Quatre fils, 75003 Paris.

Télévision :
France 4, « Quand le cuir en veut à notre peau », mardi 8 avril, 20h35.

Aurélie Haroche

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