Le corps, cette machine

Paris, le samedi 15 janvier 2015 – Il est rare que nous acceptions d’entrevoir le monde si brutalement, pourtant, nos corps ne sont d’abord que des machines et la médecine une expérience. A l’époque du « Roi des ombres », cette représentation des corps est encore une hypothèse philosophique et la médecine apparaît d’abord comme une expérience magique avant d’être scientifique. C’est ce qu’évoque entre histoire et imagination, érudition et onirisme, le roman d’Eve de Castro, « Le Roi des ombres » qui vient d’être salué par le Grand prix littéraire de l’Académie nationale de médecine. Les sages ont été séduits par la belle Nine La Vienne, qui troque ses habits de perruquière pour ceux de guérisseuse. Tous à la cour de Versailles, au milieu du XVIIème siècle observent que les plantes et potions de la jeune femme parviennent mieux à soulager tous les maux que les expériences de la Faculté de médecine. Le roman offre ainsi de redécouvrir les balbutiements des apothicaires de l’époque et de se plonger dans une aventure riche en rebondissements.

Disséquer

Si Nine envisage de soigner les corps en s’intéressant tout autant à l’effet des médicaments qu’aux aspirations de ceux qu’elle traite, pour Hunter, il ne fait aucun doute que le corps n’est qu’une machine. L’anatomiste héros de la pièce « Corps Etrangers » de Stéphanie Marchais qui se joue au théâtre La Tempête à Paris depuis le 17 janvier est d’ailleurs fasciné par le corps d’O’Well, un gentil géant. Il n’attend qu’une chose qu’il pousse son dernier soupir afin qu’il puisse l’installer sur sa table de dissection. L’heure enfin venue, il ne peut réprimer sa déception : le géant, cet impressionnant pantin ne décelait aucun secret. Et si Hunter avait voulu voir autre chose qu’une mécanique bien huilée, s’il s’était derrière son objectivité d’anatomiste bercé d’illusion. Sa tristesse et son échec le plongent bientôt dans une amère folie.

Réparer

L’erreur de Hunter est d’avoir voulu croire que le seul fonctionnement des corps, dans ce qu’il a de plus normal, de plus commun, ne suffisait pas à faire croire à l’exceptionnel. La vision de Maylis de Kerangal est totalement différente. Les corps, en eux-mêmes, sont extraordinaires. Il est beaucoup question d’eux, de leur respirations, de leurs pulsations cardiaques, de leurs organismes dans « Réparer les vivants » son dernier roman. Prenant pour décor un hôpital et plus précisément sa salle de réanimation, les longues phrases de Maylis de Kerangal ne nous racontent pas la mort de Simon, bien que la disparition du jeune homme ne fasse aucun doute, elles préfèrent nous dire les palpitations de la vie, les fractionnements des corps, la transplantation des cœurs. L’expérience nous est offerte dans le bel écrin du style de l’écrivain, où musiques et poésies se heurtent aux bruits les plus prosaïques.

Retirer

Si les écritures de Maylis de Kerangal et de Tahar Ben Jelloun ne sauraient être comparées, on peut néanmoins souvent retrouver chez les deux auteurs un appel à la poésie, à l’onirisme. Ils ont totalement disparu dans « L’Ablation » de Tahar Ben Jelloun. Nous sommes ici dans l’expérience brute et nue de la maladie. L’écrivain nous raconte en effet son cancer de la prostate sans rien omettre de la souffrance qu’il a traversée. Il évoque notamment son traitement par curiethérapie, les changements de son corps, soudain incontrôlable. A ce récit, se mêle un autre, celui évoquant le cancer d’un « ami » (peut-être une création littéraire) qui pour sa part a subi une ablation de la prostate. Le livre devient ainsi un témoignage complet sur ce cancer de la prostate, drôle d’expérience littéraire qu’aurait inspirée le professeur Desgrandchamps à Saint Louis.

Aurélie Haroche

Références
Livres

« Le roi des ombres », Ève de Castro, édition Robert Lafont, 478 pages, 21,50 euros.
« Réparer les vivants », de Maylis de Kerangal, 288 pages, 18,90 euros.
« L’Ablation » de Tahar Ben Jelloun, édition Gallimard, 144 pages, 14,90 euros.

Théâtre

« Corps étrangers », de Stéphanie Marchais, du 17 janvier au 16 février, Cartoucherie, Route Du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris.

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