Le Nobel et les garçons

« J’ai voulu savoir qui était cet homme : un génie, un pédophile, les deux ? » Arte a diffusé récemment Le savant et les garçons, l’adaptation française du documentaire de Bosse Lindquist, The Genius and the Boys (2009), consacré à une figure énigmatique de la science, Daniel Carleton Gajdusek (1923–2008)[1] à la fois récipiendaire du Prix Nobel de médecine (en 1976, pour ses recherches sur le kuru[2], une encéphalopathie transmissible par cannibalisme, rituel en Papouasie-Nouvelle-Guinée jusqu’au milieu du XXème siècle) et... pédophile ! « Star du monde scientifique », ce pédiatre et virologue américain est d’abord doublement célébré : pour ses travaux remarquables, d’une part (lesquels aboutiront à la découverte de l’agent infectieux qu’on appellera ultérieurement le prion, à l’origine de pathologies comme le kuru ou la maladie de la vache folle), mais aussi pour avoir adopté pas moins de 57 enfants, à l’occasion de ses nombreux voyages dans des régions déshéritées du monde. Ramenant ces enfants aux États-Unis, il leur permet d’avoir un meilleur niveau de vie et de poursuivre les études secondaires et universitaires qu’ils n’auraient jamais pu entreprendre dans leur pays d’origine.  Gajdusek est donc « salué au départ comme un bienfaiteur » n’hésitant pas à mettre sa fortune au service de tous ces enfants pauvres.

La roche tarpéienne

Mais cette image de philanthrope et de protecteur désintéressé s’assombrit soudain, quand l’un (puis plusieurs) de ces enfants portent contre lui des accusations de pédophilie qu’il va d’ailleurs reconnaître ! Malgré une défense sans faille de la communauté scientifique (collègues et amis n’hésitant pas à « voler à son secours » en devenant contre toute attente « les avocats du diable »), Gajdusek est inculpé en avril 1996, « sur la base d’éléments incriminés dans son journal personnel et des déclarations d’une victime. » Plaidant coupable, il est condamné en 1997, à l’âge de 74 ans, à une peine de prison ferme, mais sa détention reste assez courte (12 mois), cette relative clémence des magistrats (compte tenu de la gravité des actes) s’expliquant sans doute à la fois par son âge, sa notoriété, et sa promptitude pour reconnaître les faits, malgré sa persistance extravagante à prôner « l’intérêt » des relations sexuelles transgénérationnelles pour prévenir la « désaffection ultérieure des enfants à l’égard de leurs parents très âgés ! ». S’il devait exister un point commun entre la problématique des prions et celle des abus sexuels dans l’enfance, ce serait leur caractère insidieux au fil du temps : dans les deux cas, les dégâts à long terme peuvent se révéler considérables… « Comment un esprit aussi remarquable a-t-il pu se fourvoyer à ce point ? » questionne judicieusement Arte.

Tapie secrètement au plus profond des circonvolutions cérébrales, la réponse à cette question demeure aussi impénétrable que pouvait le sembler le mécanisme infectieux du kuru, avant son élucidation par Gajdusek lui-même !

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Daniel_Carleton_Gajdusek
[2] https://www.sciencesetavenir.fr/sante/quand-le-cannibalisme-donnait-la-tremblote-le-cas-kuru_29146

 

Télévision : Le savant et les garçons : Film de Bosse Lindquist, diffusé sur Arte le samedi 2 février 2017.

Dr Alain Cohen

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