Lis et rêve

Paris, le samedi 24 février 2018 – Le journaliste et le véritable critique littéraire sont des espèces en parfaite contradiction. Le premier est au service de lui-même et ne va rechercher dans le texte que des références faciles qui lui permettront de créer des émotions directes chez ses lecteurs. Le second est au service du texte et s’attèle opiniâtrement à en découvrir ce qui n’affleure pas nécessairement lors d’une lecture brute et sans âme.

Un indice déjà dans le JIM !

L’un des premiers travers du journaliste (qu’il partage néanmoins avec de nombreux autres hominidés) est son orgueil. Il adore avoir raison avant les autres ; avoir su détecter quelque chose qui éclatera demain à la face du monde. Ainsi, interrogions-nous en 2013 le docteur Olivier Kourilsky, auteur de nombreux polars de plus en plus appréciés par les amateurs du genre, et nous évoquions les liens entre la néphrologie, sa spécialité, et l’enquête policière. Le praticien nous répondait : « L’exercice de la médecine en général a des points communs avec une enquête policière… La recherche d’indices, l’interrogatoire (parfois qualifié dans les "questions" de "policier"), l’établissement d’un diagnostic relèvent d’une démarche très proche », nous confiait-il. Comment ne pas ressentir une certaine fierté de voir l’auteur reprendre cette idée dans les colonnes de son dernier opus Marche ou greffe. Quand l’héroïne, Sévérine Dombre, fait part de ses différentes déductions à son amant et ami policier Quentin Bartoldi, ce dernier la félicite : « - Tu aurais dû entrer dans la police (…). - Tu sais, le diagnostic médical, c’est souvent une enquête de police : recherche d’indices, confrontation des données ».

Transmission de convictions d’auteur à héroïne

L’un des seconds travers du journaliste (qu’il partage peut-être un peu moins avec les autres hominidés) est de ne pas pouvoir s’empêcher de rechercher des échos. Ainsi, ne peut-il pas lire un ouvrage sans vouloir retrouver la trace de l’auteur ou de ses opus précédents. Avec Marche ou greffe, la quête était facile. L’héroïne, Séverine Dombre est en effet néphrologue à l’instar du docteur Olivier Kourilsky. Si quasiment tous les ouvrages du praticien font des allusions à l’univers médical, si certains autres opus avaient pour héros des médecins et si la néphrologie s’était déjà invitée dans ses lignes (que l’on pense au professeur Banari dans Homicide post mortem), jamais probablement le miroir n’avait été aussi marqué (en dehors du sexe du personnage !). Les pages sur les critiques qu’ont dû essuyer les néphrologues, les réflexions sur les limites de la greffe de donneur vivant (en s’appuyant sur des anecdotes véritables) et les allusions à des pressions un peu trop cavalières de la part d’associations de patients, font clairement référence à des préoccupations récurrentes du praticien. N’enlevant rien à la force du polar, elles permettent au contraire d’offrir au docteur Séverine Dombre une véritable stature, celle d’un praticien qui ne se contente pas d’exécuter, mais qui exerce son métier avec une véritable conscience, ce qui n’est pas sans lien avec les difficultés auxquelles elle devra faire face. Ce n’est pas la première fois que l’expérience personnelle du docteur Kourilsky est utilisée avec justesse dans un de ses livres, le drame des IVG clandestines avait déjà été évoqué dans l’un de ses premiers romans.

L’incontournable Claude Chaudron

Outre les échos entre l’auteur et le personnage, on retrouve dans Marche ou greffe de nombreux liens avec les ouvrages précédents d’Olivier Kourilsky, ce qui en plus de ravir le journaliste en manque de facilités, séduira évidemment les amateurs du genre toujours friands de ce type de rappel. D’abord est présente l’équipe de policiers habituelle autour de Claude Chaudron, mélange habile d’efficacité, de fermeté, mais aussi de douceur et d’humanité, qui sait tirer de chacun de ses collaborateurs le meilleur en leur passant leur petit travers (notamment au dénommé Pivert !). En outre, ce qui n’est pas la première fois, Olivier Kourilsky nous offre une ballade sans artifice entre présent et passé ; échos intriqués et intrigants qui atteignent ici une maîtrise parfaite.

Petits cailloux

Mais si l’on accepte pour quelques instants de se défaire de ses lunettes grossissantes de journaliste et de se concentrer d’abord sur le texte, on découvre d’autres trésors. D’abord, et c’est l’essentiel sans doute pour un roman policier, l’intrigue tient en haleine. L’auteur sème, sans avoir l’air de rien, avec son écriture simple et légère à lire, de multiples indices qui demeurent parfaitement à l’esprit comme des aiguillons, telle l’ouverture du roman évoquant l’exécution par les Allemands pendant la guerre d’une vingtaine d’otages dans un village et dont un réchappe miraculeusement. Irrémédiablement, le lecteur demeure constamment tendu par le souvenir de cet épisode tout en découvrant une nouvelle fois intrigué une trame apparemment sans rapport : le harcèlement de plus en plus oppressant d’une néphrologue par un groupe de mafieux albanais afin qu’elle procède à une greffe de rein (à partir d’un donneur vivant miraculeusement trouvé) sur leur patron muet et très mal en point.

Femme libre et complexe

Si l’on retient son souffle, c’est également grâce aux personnages. Si le groupe de mafieux albanais relève volontairement de la caricature de bande dessinée (avec notamment les deux mastards gardes du corps quasiment indissociables, hormis la couleur de leurs yeux ce qui leur vaut par Séverine Dombre in petto les surnoms de Dark Ice et Black Ice), si certains policiers se plaisent à répondre aux clichés du genre (comme le machisme de Pivert), Séverine Dombre offre une belle complexité. Réussissant l’exploit (mais ce n’est pas la première fois) de se glisser dans la peau d’une femme (même si le roman n’est pas à la première personne et que ce n’est pas toujours son point de vue qui est privilégié c’est principalement avec elle qu’on vit l’histoire) et révélant à cet égard une véritable âme féministe, Olivier Kourilsky dessine un personnage qui fait naître un attachement progressif chez le lecteur. Si l’on n’est pas immédiatement attendri par celle qui après avoir connu une enfance sans affection préférera, masquant ses fêlures intérieures, se détacher de son fils pour se consacrer à sa carrière, on ne peut en effet que vibrer avec elle quand on devine cette femme libre à la fois démolie et plus puissante que jamais face aux épreuves qui lui font prendre conscience de la force du lien maternel. Sur ce point encore, on ne s’en tient pas uniquement à l’instinct, mais également à l’importance de la découverte d’un fil commun entre deux êtres.

Ainsi, l’enquête policière fait-elle écho à une intrigue psychologique qui donne à ce neuvième roman d’Olivier Kourilsky une épaisseur semblable au plaisir qui nous tient ferré pendant la lecture.

Olivier Kourilsky, Marche ou greffe, Editions Glyphe, 269 pages, 16 euros

Aurélie Haroche

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