Ignis sacer, le feu pestilentiel

« Si l’on accorde, dans la pathologie médiévale, une juste importance aux grandes épidémies de peste, aux ravages des cruelles famines, aux mutilations de la lèpre et même aux prétendues ‘‘terreurs de l’an mille’’, on oublie trop vite l’un des fléaux les plus redoutés au Moyen Âge : la peste de feu, ou mal des ardents, ou feu de saint-Antoine » (Paul F. Girard)

Durant ce confinement « long comme un jour sans pain », songeons aux malades du Moyen Âge frappés par la terrible « peste de feu », due à l’ingestion de pain empoisonné : confinés dans une cathédrale, ils prient avec ferveur pour leur salut. Écartons le brouillard tourmenté de l’Histoire, pour évoquer l’une des épidémies les plus effroyables de tous les temps : ignis sacer, le feu pestilentiel...

Le dragon de Satan

En 945, Flodoart de Reims donne le premier tableau de cette « étrange et redoutable maladie » d’apparence épidémique. Fléau essentiellement médiéval inspirant une abondante iconographie, le mal des ardents sévit depuis l’Antiquité (où plusieurs textes latins semblent l’avoir décrit) jusqu’au XVIIIème siècle, avec une ultime flambée épidémique en 1951 à Pont-Saint Esprit[1] (Gard). Il frappe des pays consommateurs de pain, comme le monde gréco-romain antique (avec la « peste » d’Athènes de 430 avant J.C) et la France médiévale où une trentaine de foyers épidémiques sont recensés du Xème au XIVème siècle. Mais contrairement à d’autres maladies épidémiques réellement contagieuses comme la variole, l’Extrême-Orient (où le riz occupe la place du blé dans l’alimentation) semble épargné. Rares sont les affections avec autant de dénominations : mal des ardents, feu sacré (ignis sacer), feu de saint-Antoine, raphanie, peste de feu (ignis plaga), feu invisible, ardeur pestilentielle, arsura (du latin ardere, à l’origine des mots français ardeur, ardent et arsin : bois endommagé par le feu), feu caché, feu perse, mal injuste (comme s’il existait une maladie justifiée !), feu divin, feu sous-cutané, feu infernal, feu de Géhenne (du nom d’un ravin proche de Jérusalem, lieu de sacrifices d’enfants, puis décharge publique pour l’incinération d’immondices : Géhenne finit par désigner une situation intenable, infernale), mal sylvestre (se propageant tel un incendie de forêt, avec les membres nécrosés du patient se détachant de son corps, comme le bois mort d’un arbre : voir arsura et arsin). Problème de société au Moyen Âge, le mal des ardents interpelle médecins, prêtres, dirigeants, chroniqueurs, alchimistes. Il reçoit son nom explicite au XIXème siècle : ergotisme gangréneux, ou empoisonnement par le seigle atteint d’une affection cryptogamique, l’ergot. L’ergotisme est donc une maladie au second degré, une pathologie (humaine) consécutive à une autre pathologie (végétale). Mais les praticiens médiévaux ignorent l’existence des alcaloïdes de l’ergot, même s’ils soupçonnent le rôle du « pain de disette », fait d’une farine avariée ou d’un méteil (mélange de seigle et de blé) de mauvaise qualité. Relatant l’épidémie frappant Blois en l’an de disgrâce 1039, le chroniqueur Raoul Glaber écrit : « Cette ardeur mortifère touche les grands comme les médiocres : Dieu les laisse amputés pour servir d’exemples à l’avenir, tandis que presque toute la terre souffre d’une disette due à la rareté du pain. » Les tableaux cliniques de l’ergotisme ont le feu pour dénominateur commun : comme sur des charbons ardents, le patient est en proie à des douleurs et brûlures intolérables (qualifiées aujourd’hui de causalgies) prédominant aux extrémités des membres. Malgré cette chaleur étrange justifiant le terme « ardent », car le malade semble « s’embraser sous les flammes du Malin », ses extrémités sont « froides comme glace » et une nécrose du membre atteint succède souvent à cette acrocyanose. Moine de Cluny, Raoul Glaber écrit en l’année de Dieu 994 : « Un feu occulte consume et détache le membre du corps ; en une nuit, les malades sont dévorés par cette affreuse combustion. Dans le souvenir de nos saints, on trouve l’apaisement du mal. » Quel rapport entre l’ergotisme et la vie de saint-Antoine ? Car il devient éponyme de cette maladie. Ce rapprochement semble opéré à la fin du XIème siècle par Gaston, Seigneur de la Valloire, dont le fils survit miraculeusement aux atteintes du redoutable fléau. Guérison attribuée à l’effet thaumaturgique des reliques du saint qu’on vient de déposer dans l’église de la Motte-sous-Bois, rebaptisée plus tard Saint-Antoine-en-Dauphiné. Pour remercier le saint, Gaston de la Valloire s’adonne à l’assistance des déshérités, à une époque où la médecine se résume presque à la charité. Il fonde l’ordre des Antonins dont PF Girard[2] rappelle qu’il comptera au XVème siècle près de 400 hôpitaux répartis dans l’Ancien Monde, et jusqu’à dix mille religieux. Les Antonins adoptent la croix en Tau, évoquant « la béquille des malades estropiés par le feu de saint-Antoine. » Parmi les souvenirs toponymiques de cet ordre médico-caritatif, il reste l’Hôpital et le Faubourg Saint-Antoine à Paris, la Commanderie des Antonins et le Quai Saint-Antoine à Lyon, la Préceptorerie des Antonins à Issenheim (la ville du célèbre retable de Grünewald dont un tableau évoque le « miracle du pain » partagé entre les deux ermites Antoine et Paul). Pour les historiens de la médecine, la relation entre l’ergotisme et la vie d’Antoine n’est pas fortuite : il existe un parallèle entre la symptomatologie de l’ergotisme et des caractéristiques de la vie d’Antoine, l’anachorète. Retiré du monde, Antoine ne connut sûrement ni l’infarctus du myocarde ni l’ulcère gastro-duodénal. Mais de quels maux souffrit-il ? Mort à l’âge (fort canonique pour le IVème siècle) de 104 ans, saint-Antoine fit beaucoup d’envieux, on l’invoquait pour devenir centenaire. Sauf à tout expliquer par des interventions divines ou diaboliques, il faut subodorer quelque pathologie dans la vie d’Antoine, narrée par son biographe Athanase, sous le titre Vie et conduite de notre père Antoine, écrites et envoyées à des moines étrangers. Saint-Antoine est célèbre pour résister aux tentations du Malin. Cité par Girard[2], ce texte d’Athanase évoque des hallucinations auditives et visuelles (notamment des zoopsies), avec ces velléités d’intrusion du démon : « Antoine vit les murs s’entrouvrir, et une foule de démons firent irruption, ayant revêtu l’apparence de bêtes sauvages et de reptiles. Le lieu fut rempli de spectres de lions, ours, léopards, taureaux, serpents, scorpions, loups... Ces apparitions farouches faisaient un bruit affreux et montraient leur férocité. » Or, fait capital, les hallucinations font aussi partie de la sémiologie de l’intoxication ergotée, comme du tableau psychiatrique lié au « voyage » suscité par la mouture moderne de l’ergotisme : son dérivé de synthèse tristement célèbre, « l’acide » ou LSD. Dans l’épidémie de feu sacré frappant les Flandres en 1088, la chronique décrit l’apparition d’un « dragon satanique, dragon de feu vomissant des flammes par la bouche, envoyé par le Malin pour tenter les bons Chrétiens ». Durant la dernière épidémie d’ergotisme, à Pont-Saint-Esprit en 1951 (nom prédestiné pour un mal rattaché à la religion !), ces thèmes démoniaques n’ont plus cours : les patients voient une « boule de feu » attribuée parfois à un OVNI, et les médecins diagnostiquent causalgies et troubles ischémiques des extrémités : à chaque siècle sa vérité...

Le coronavirus de l’an 1000

On sait que le changement de millénaire bouleverse les esprits médiévaux. À l’approche du millésime fatidique, une Grande Peur s’abat sur l’ensemble du monde chrétien, l’an 1000 sonnant le glas de l’humanité pour les chantres de l’Apocalypse. Ce phénomène sociologique du Moyen Âge rappelle nos actuelles angoisses collapsologiques : pollution, conflit ou accident nucléaire, réchauffement climatique, coronavirus... La Chronographia (chronique) du moine Sigebert de Gembloux (ville de Belgique abritant aujourd’hui un institut royal d’agriculture dans l’ancienne abbaye bénédictine où vivait Sigebert), les Lettres de Gerbert (un Auvergnat très érudit qui devient pape en 999 sous le nom de Sylvestre II), et la chronique de Raoul Glaber évoquent l’ambiance millénariste, en rejetant sur le passage de la comète (de Halley) en l’an 989 et sur l’épidémie d’ardeur pestilentielle les raisons de l’immense effroi populaire. Citons Sigebert (décrivant les deux formes cliniques de l’ergotisme, gangréneuse et contracturante) : « De nombreuses personnes se gangrénaient par un feu intérieur qui les consumait, au point que leurs membres devenaient aussi noirs que du charbon. Ils mouraient misérablement ou bien, leurs mains et leurs pieds putréfiés se détachant du corps, ils ne survivaient que dans une grande infirmité. De nombreux malades se tordaient en contractions nerveuses et souffraient de cruels tourments. » Les hallucinations des ardents revêtent un aspect religieux, propre aux frayeurs apocalyptiques de l’an 1000, ce qui fera dire plus tard qu’on ne délire pas seulement avec sa maladie mais surtout avec sa culture. Les apparitions des saints ou de la Vierge rivalisent avec celles du Malin et ses sbires tentateurs gardant l’entrée des enfers, dragons ou feux sataniques. Tel malade voit des flammes s’échapper de ses mains, tel autre observe Belzébuth, ses cornes et sa queue fourchue. Thérapeutiques infaillibles des visions infernales : l’aspersion d’eau bénite (qui « rafraîchit les ardents » mais n’empêche pas « une puanteur insupportable » de se répandre, due aux chairs mortifiées) et le recours à la formule consacrée Vade retro Satanas ! Tandis que des malades d’Arras sont secourus par l’intervention salvatrice de la Madone[2] : « Dans une traînée lumineuse apparaît la Vierge portant un cierge éclairé. Avec la cire du cierge, on prépare un remède qui guérit 143 patients ; tel est le miracle de la Sainte Chandelle, illustré par un triptyque de la cathédrale d’Arras. » À cette époque remontent les expressions « en voir trente-six chandelles » (être très éprouvé par une douleur physique ou morale) et « devoir une fière chandelle à quelqu’un » (lui être très obligé, comme les ardents redevables à la Madone et à son cierge secourable)...

Saint-Antoine et l’écuelle

L’humour constitue un excellent vecteur pédagogique. Notamment l’humour paradoxal : étudié à Palo Alto par William Fry (un collaborateur de Bateson), il offre une bonne approche didactique du concept de paradoxe. Comme dans cette histoire de la feuille blanche censée représenter un loup, des moutons et de l’herbe ! –Mais je ne vois pas d’herbe ! s’étonne l’enfant auquel on montre cette toile blanche. –C’est parce que les moutons l’ont toute mangée ! lui explique-t-on. –Mais je ne vois pas non plus les moutons ? s’étonne-t-il encore. –C’est parce que le loup les a tous mangés à son tour ! –Et le loup lui-même, on ne le voit pas ! Où est-il donc ? –C’est normal : après avoir mangé les moutons qui avaient mangé l’herbe, le loup n’avait plus rien à faire là, alors il s’en est allé ailleurs !... (Figure 1)

Un loup, des moutons et de l’herbe, ou la tentation de saint-Antoine


(1)  Ce « tableau » (toile blanche) était déjà connu en 1901 sous le titre Portrait de l’Absolu, avec cette légende : « Fixez l’œil de la foi et regardez fixement jusqu’à ce que vous Le voyiez !»

Quel rapport entre ce tableau paradoxal(1) et le mal des ardents ? Cette même volonté de « représenter l’invisible», dans une œuvre du XVème siècle de la collection Robert Lehman (à New York), due au Maître de l’Osservanza : intitulée Saint-Antoine et l’écuelle[3], elle illustre (si l’on ose dire !) une tentation à laquelle résiste saint-Antoine.
Description faite par Girard[2] : « Satan place sur le chemin d’Antoine une écuelle remplie de lingots d’or, dans le but de le tenter. Le Maître de l’Osservanza représente la scène, mais ni l’écuelle ni les lingots d’or ne sont visibles ! C’est vraiment la perception sans objet qui définit l’hallucination.» Sur le même modèle, on connaît un tableau blanc intitulé Couteau sans manche dont on a perdu la lame. Ou un couteau sans lame dont on a perdu le manche ? Censé représenter saint-Antoine et l’écuelle, ce tableau du Maître de l’Osservanza, ne montre que saint-Antoine : peinture d’une écuelle la plus chère de tout le marché de l’art !...

Les ardents n’ont pas mal à la tête

La vie de saint-Antoine présente maintes analogies avec la symptomatologie du feu sacré. Outre les hallucinations (remarquables notamment par les zoopsies et l’ubiquité de l’image du feu, tant visuelle que cénesthésique) et les douleurs atroces tourmentant l’ermite d’Égypte comme les ardents, il faut signaler un signe commun important, la privation de sommeil. Ni les ardents ni saint-Antoine ne dorment normalement, en qualité comme en quantité de sommeil. Comme ce sera ultérieurement le cas, aussi, pour les victimes du LSD, l’insomnie ne pèse pas tant pour elle-même à Antoine ou aux ardents que pour l’impossibilité à trouver le moindre répit dans les hallucinations et les douleurs. Notons paradoxalement l’importance capitale d’un signe négatif pour l’avenir de la pharmacopée : s’ils se tordent de douleur, voient leurs membres pourrir ou se détacher du corps, sont terrifiés par mille hallucinations diaboliques, perdent le sommeil, les ardents n’ont pourtant jamais mal à la tête. Bizarrement, les céphalées épargnent les victimes du feu de saint-Antoine ! Cette tranquillité ponctuelle semble incongrue dans un tableau de souffrances aussi atroces les unes que les autres : elle nous vaudra au XXème siècle, dans l’héritage des ardents, le tartrate d’ergotamine prescrit contre des crises migraineuses ou des céphalées vasomotrices...
De même que des tablettes babyloniennes du Xème siècle avant J.C déplorent déjà « l’impiété de la jeunesse et la décadence des valeurs traditionnelles », un auteur anglais, Mc Cance-Widdowson, a vérifié, par la revue de la littérature sur la qualité du pain depuis vingt-cinq siècles, comment les quelques quatre-vingt générations qui traversent sa thèse ont tour à tour regretté que « la qualité du pain d’aujourd’hui ne valait pas la qualité du bon pain d’autrefois ! » La résistance au changement, l’immobilisme sont des phénomènes connus des sociologues et des hommes politiques, soucieux de ne pas mécontenter leur électorat. Mais cette glorification d’un passé révolu n’est qu’un mythe renforçant nos difficultés devant le vieillissement et le changement. Aux chantres d’un passé glorieux sur la qualité du pain quotidien, rappelons le sort tragique des centaines de milliers d’ardents durant le Moyen Âge. Citant un chroniqueur anonyme, Girard[2] évoque l’épidémie de feu sacré de l’an 996 survenant dans le sillage d’une « famine si grande que les gens se livraient, a-t-on dit, au cannibalisme.» L’ergotisme s’accompagne d’une famine, car il sévit surtout quand la récolte est mauvaise ou que les gerbes s’altèrent dans les meules, aggrave la famine en entravant la culture de la terre et compromet aussi la moisson suivante, car hommes et bêtes sont malades. L’affection frappe tous les « copains », toute la « compagnie » (termes désignant étymologiquement ceux qui partagent le pain de quelqu’un, la même lignée panifiée où le langage recèle aussi « compagnon » –dont on connaît toute l’importance symbolique et sociale dans l’ancienne France– et « accompagner », un verbe qui naît au XIIème siècle, alors que l’ergotisme fait rage).

Le socle du trône

Citons encore Girard[2] : « Le feu sévit surtout les années où la qualité de la récolte de céréales est compromise par des pluies torrentielles. » L’humidité favorise effectivement la prolifération de l’ergot du seigle, le champignon Claviceps purpurea. Nombre de guérisons miraculeuses observées quand les malades se réfugient dans des églises ou des « maisons-Dieu » (qui font fonction médiévale de nos actuels hôpitaux : voir « l’Hôtel-Dieu ») s’expliquent certes en partie, peut-être, par la faveur de thaumaturgie de la Madone ou de quelque saint, d’autant que la composante psychiatrique du feu divin est sans doute sensible à la psychothérapie des bons moines et à la catharsis permise par la confession, ou à la présence du groupe humain commentant les apparitions décrites par le patient. Cela renforce la croyance dans l’efficacité apparente du confinement en milieu ecclésiastique, mais il est probable que l’effet thérapeutique revient simplement, bien qu’il reste alors méconnu, au changement de nourriture : le pain consommé dans les abbayes est d’une meilleure qualité que le pain de disette ingéré par les serfs attachés à la glèbe. Il faut se remémorer certaines complaintes médiévales pour réaliser quelles résonances lugubres ont la pauvreté et la famine au Moyen Âge. « Elles arrivent de loin », écrit Lucienne Desnoues[4] à propos de ces complaintes, « du fond des blancs hivers approfondis par les modulations des grands loups au cou levé. » Avec cette complainte millénaire évoquant sans doute la chute des membres nécrosés de quelque ardent famélique, voici un exemple terrible d’un hiver médiéval, sans rien à se mettre sous la dent :

« Qu’est-ce qu’on va manger à midi ?
Des briques à la sauce cailloux !
Si tu as faim,
Mange ta main,
Et garde l’autre pour demain ! »

La toponymie conserve parfois le souvenir de cette épouvantable faim médiévale, le vrai drame des années 1000. Par exemple à Bramefan, un lieu-dit où, jadis, « bramèrent de faim tous les pestiférés qu’on y reléguait lors des épidémies. » Ou à Bramevaque (Hautes-Pyrénées), un endroit où beuglèrent autrefois des vaches affamées. Et, parmi ces pestiférés de Bramefan, combien d’ardents ! Terrible faim médiévale ! Plus près de nous, Arthur Rimbaud écrit encore :

« Manger
Les cailloux qu’un pauvre brise,
Les vieilles pierres d’église,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises. »

Les révolutionnaires de 1789 s’attaquent à l’Ancien Régime pour « du pain et la liberté.» C’est en effet du pain que désire Paris lorsque son peuple marche sur Versailles pour en ramener de gré ou de force Louis XVI, Marie-Antoinette et le Dauphin, surnommés « le boulanger, la boulangère et le petit mitron. » Alexandre Dumas présente l’hiver de 1784 comme « un monstre qui dévora un sixième de la France » : « plus de pain, plus de bois ; plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, ni de bois pour cuire le pain. » Et l’hiver 1787 ! « Deux cent mille chômeurs, des grèves un peu partout, le dénuement de tout le Tiers État, le rappel des famines médiévales. » Pour Paul Guth, le pain est une constante de l’histoire de France, un indicateur social : « C’est l’un de nos grands personnages. Son prix était le baromètre de l’opinion. Le pouvoir tremblait à l’idée que le pain pouvait manquer. Le trône reposait sur un socle de pain. Il s’affermissait ou vacillait suivant son abondance ou sa pénurie. » Le pain blanc est longtemps un luxe royal, la bourgeoisie devant se contenter d’un pain moins blanc dit coquillé ou bourgeois, et les pauvres, très nombreux, d’un pain populaire plus grossier encore, dit bis ou moussault, et comprenant surtout du gros son. « Les gouvernements se sont toujours souciés de fournir au peuple du pain en quantité suffisante et à prix modique, même si la qualité en pâtissait » écrit Bernard Godon. De sorte que des règlements de police obligeaient les boulangers du XVIIIème siècle à limiter leur proportion de pain blanc pour produire davantage de pain bis : afin de nourrir plus de gens, on sacrifiait la qualité du pain à sa quantité. À moins qu’il ne fût contaminé par l’ergot, mieux valait un « pain de disette », gris et dur sous la dent, que pas de pain du tout. « On ne sait pas toutes les saletés qu’il y a dans le pain » disait Flaubert (auteur de trois Tentations de saint-Antoine, inspiré par une pièce du théâtre de marionnettes sur le « mystère d’Antoine » qu’il vit dans sa jeunesse à la foire de Rouen). Outre la contamination par les alcaloïdes de l’ergot, le « bon pain d’autrefois » (selon certaines devantures de boulangerie) pouvait contenir des ingrédients peu orthodoxes, comme le rappelle Lucienne Desnoues[4] : « En 1843, des farines expédiées de Marseille en Algérie furent saisies car elles renfermaient six pour cent de cailloux blancs pulvérisés. Il s’agissait là de fraude, mais les ingéniosités de cette sorte ne naquirent pas seulement dans l’Histoire de l’appât du gain. » Et l’auteur de préciser que le siège de Paris par Henri IV fut si terrible (1588-1593, vous savez : « Paris vaut bien une messe ») que les pauvres Parisiens en étaient réduits à manger un drôle de « pain parisien » qui, malgré son caractère éponyme de notre actuelle baguette parisienne, n’a heureusement aucune affinité de composition avec elle ! « La famine fut telle que les pauvres de Paris imaginèrent de pulvériser l’ardoise et d’en faire une espèce de pain. » Mais pour ces infortunés Parisiens assiégés, le comble de l’horreur restait à venir : « Ils déterrèrent les os des morts dans les cimetières et, réduits en poussière, ces os formèrent un aliment qu’on nomma le pain de Madame de Montpensier », la sœur des Guise, impliquée dans les guerres de la Ligue. Effectivement, Paris vaut bien un pain...

L’héritage des ardents

Dans Booz endormi, Victor Hugo évoque la glaneuse biblique Ruth épousant Booz l’octogénaire. Dans ce texte placé sous le signe de la moisson, Hugo montre le grand étonnement de Booz devant la révélation divine des destinées sublimes de sa descendance :

« Et ce songe était tel que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu :
Une race y montait comme une longue chaîne,
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu. »

Nous citons cet extrait de La légende des siècles pour l’analogie entre cette descendance improbable de Booz (prenant femme à plus de 80 ans !) et la filiation conceptuelle menant, contre toute attente, de la destinée des ardents à l’enrichissement bénéfique de la pharmacopée actuelle : comme Booz, les ardents auraient montré une profonde incrédulité si quelqu’un leur eût soutenu que leurs souffrances portaient en germe la possibilité de conquêtes thérapeutiques pour la médecine future ! Cet avenir radieux est abordé en 1875 par Tanret qui parvient à isoler l’ergotinine, un alcaloïde de l’ergot de seigle. Et la pharmacologie moderne offre plusieurs dérivés de l’ergot : tartrate d’ergotamine, dihydroergocornine, dihydroergocristine, dihydroergocryptines A et B, dihydroergotamine et dihydroergotoxine (association de certains alcaloïdes précités). Indications de ces substances héritées des ardents : les troubles psychocomportementaux de la sénescence cérébrale (indication trouvant une justification supplémentaire et inattendue –lorsqu’on admet qu’il souffrit d’une subintoxication ergotée chronique– dans l’exemple de saint-Antoine mort centenaire « en pleine vigueur, sans que sa force ne diminuât ! »), les céphalées vasomotrices d’allure migraineuse, l’hypotension orthostatique, certains troubles cochléo-vestibulaires et des séquelles de traumatismes crâniens (vertiges, syndromes subjectifs post-commotionnels) ou d’accidents vasculaires cérébraux. Le maléate d’ergométrine et le tartrate de méthyl-ergométrine sont prescrits comme utérotoniques, alors que l’ergotamine est utilisée comme utérotonique et vasoconstricteur, dans les hémoptysies ou les hémorragies du post-partum. Notons que les effets abortifs de l’ergot du seigle étaient jadis connus de certaines matrones. Enfin, la bromocriptine (dérivé bromé de l’ergocryptine) a des propriétés antiparkinsoniennes. Elle stimule les récepteurs dopaminergiques centraux, freine la sécrétion antéhypophysaire de prolactine (d’où son intérêt contre certains adénomes à prolactine et la galactorrhée) et normalise en partie la sécrétion d’hormone somatotrope, antéhypophysaire (d’où son utilisation éventuelle dans l’acromégalie par adénome somatotrope, comme dans certains nanismes hypophysaires). Les études pharmacologiques sur « l’héritage des ardents » remontent à Dale qui décrit en 1906 l’inversion des effets hypertenseurs de l’adrénaline par l’ergotoxine : « substances alpha-adrénolytiques, les alcaloïdes de l’ergot sont des agonistes partiels des catécholamines » (d’où l’intérêt de la dihydroergotamine dans certaines hypotensions orthostatiques, comme celles liées aux médicaments psychotropes). Mais comme toute médaille, cet héritage des ardents présente un lourd revers.

Le LSD

Obtenu par hasard (vers 1940 par Hofmann) à l’occasion d’un «bricolage moléculaire » sur les alcaloïdes de l’ergot, il s’appelle LSD, acide diéthylamide 2-5 de l’acide lysergique. C’est le « ticket du voyage. » Comme l’ergotamine ou le méthysergide (dérivé antimigraineux de l’ergot), c’est un antagoniste des récepteurs sérotoninergiques, donc une substance antisérotonine. Voici l’appréciation de Henri Ey à son sujet : « Assez facile à fabriquer, il est devenu depuis la 2ème Guerre Mondiale, surtout aux USA, l’objet d’un engouement quasi mystique chez les adolescents. On peut comparer la propagande dont il fut l’objet à celle de Baudelaire en faveur du haschich au XIXème. » Si 12,5% des patients s’attendant à recevoir du LSD délirent déjà même si du sérum physiologique leur est injecté (selon une étude d’Olievenstein), « l’acide » a un effet hallucinogène très marqué. Pris surtout per os, le LSD est une porte ouverte vers une poly-toxicomanie, comme des injections d’héroïne. Avatar actuel de l’ergotisme, le LSD minimise les effets vasomoteurs des alcaloïdes de l’ergot mais renforce leurs effets de flash délirant, comme à l’époque où des dragons sataniques ou la Madone apparaissaient devant les ardents insomniaques. Triste phénomène de société culminant dans les sixties sur fond de guerre du Vietnam, angoisse du nucléaire, et rejet des valeurs traditionnelles (famille, sédentarité...), le LSD délabre ses adeptes : bouffées délirantes, psychoses, cachexies, septicémies, hépatites... S’ils parlaient, des murs d’hôpitaux dénonceraient l’illusion « psychédélique » ayant tenté, nouvelle version du Malin médiéval, tant de jeunes : ils diraient que le flower power de San Francisco teinté d’acide, ce n’est plus la Californie ! Selon le journaliste américain Hank P. Albarelli Jr. (auteur du livre A terrible mistake, sur la mort mystérieuse du biochimiste Frank Olson[5] qui travaillait pour la CIA au temps de la Guerre Froide), l’épidémie de Pont-Saint-Esprit en 1951 résulterait, non d’un empoisonnement accidentel par l’ergot du seigle, mais d’une « dissémination de LSD sur des populations-cobayes », dans le cadre d’opérations secrètes de la CIA (projets MKULTRA et MKNAOMI)[6] envisageant la « manipulation mentale » comme arme de guerre éventuelle. Malgré sa proximité avec les « théories du complot », cette thèse illustre les liens certains entre ergotisme et LSD. Appliquons au LSD cette citation de Paul Watzlawick sur une vieille chanson autrichienne de l’époque des ardents : « Oh du lieber Augustin, alles is’ hin dont voici une traduction fort libre : Oh mon Dieu, tout s’est mué en crotte ! » Sinistre retombée des recherches sur l’ergot de seigle, le LSD montre que la pâte des découvertes médicales n’est pas toujours bénéfique mais, parfois, empoisonnée : comme dit un proverbe ancien, « le soleil illumine les succès du médecin, mais la terre recouvre ses échecs. »

Dr Alain Cohen

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Vos réactions (13)

  • Extraordinaire !

    Le 18 avril 2020

    Merci pour cet article passionnant! Vous écrirez un livre ? Je serai la première à me le procurer!

    Dr MM Fabre

  • Finis sacer

    Le 18 avril 2020

    Excellent article , très complet et bien documenté. Merci d'avoir complété mes connaissances très partielles sur le mal des ardents.

    Dr Martine Denis

  • Feu sacré

    Le 18 avril 2020

    Superbe et passionnant travail!

    Philippe Gosselin

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