L’allergologie, l’oubliée de la réforme du troisième cycle des études médicales ?

Paris, le samedi 21 novembre 2015 – La réforme en cours du troisième cycle des études médicales ne prévoit pas la création d’un diplôme d’étude spécialisée (DES) en allergologie, pourtant tant espéré par les allergologues, qui redoutent la disparition de leur spécialité, déjà marquée par une moyenne d’âge assez élevée (56 ans). Présidente du Syndicat français des allergologues, le docteur Isabelle Bossé revient pour nous sur les enjeux de cette reconnaissance et sur les oppositions rencontrées, en rappelant qu’il apparaît essentiel de se concentrer d’abord sur l’intérêt des patients.

Par le docteur Isabelle Bossé, présidente du Syndicat français des allergologues

L’allergologie est née en France en 1901 suite aux recherches de Richet et Portier. Elle n’a connu un essor que dans les années 60 avec les premières recherches et la découverte des Ig E par Ishizaka en 1966.

Depuis des progrès constants ont été réalisés tant sur le plan diagnostique que thérapeutique par de nombreuses équipes dans le monde, et la France y tient une place plus qu’honorable.

Parallèlement, les maladies allergiques se sont accrues de façon exponentielle dans les pays industrialisés jusqu’à atteindre 30 % de la population, avec le risque de frôler les 50 % dans les années 2050.
Parmi ces maladies, certaines sont assez banales, mais de plus en plus d’allergies invalidantes, sévères, voire mortelles sont recensées.
Elles sont par ailleurs de plus en plus complexes nécessitant la prise en charge des patients par des médecins qui maîtrisent parfaitement ces pathologies, leurs outils diagnostiques et leurs traitements.
Il ne faut surtout pas oublier que l’allergie est une pathologie transversale et que la majorité des patients sont atteints de plusieurs symptômes avec plusieurs allergènes en cause : peau, sphère ORL, yeux, bronches, tube digestif … et qu’une prise en compte globale de la maladie tombe sous le sens.
Les allergies alimentaires, aux venins d’hyménoptères, aux médicaments, deviennent également un problème préoccupant qu’il faut gérer de façon adaptée.

Quelle est la situation de l’allergologie en France ?

Actuellement, au cours de leurs études de médecine, les futurs généralistes ou spécialistes ont environ 8 heures de cours, arrachées de haute lutte il y a quelques années, pour les former sur les bases de l’allergologie : les généralistes verront en consultation au moins trois allergiques par jour en moyenne dans leur carrière. Combien de maladies rares, de cardiomyopathies obstructives verront-ils ? Probablement moins et heureusement, mais ils en sauront certainement plus sur ces sujets que sur la rhinite allergique !
Cherchez l’erreur…

Pour ceux qui veulent s’intéresser à l’allergologie deux voies sont actuellement possibles :
- une capacité nationale accessible à tous les médecins, d’une durée de deux ans qui apporte une excellente formation, mais, étant également ouverte à nos confrères étrangers francophones, ne permet pas de former assez d’allergologues pour assurer la relève des départs à la retraite et une offre de soins adaptée dans notre pays.
- Un DESC de type 1 non qualifiant, accessible aux spécialistes en MG et autres spécialités, mais qui, en dehors de quelques facultés qui ont su organiser l’enseignement, n’attire que peu d’étudiants : la difficulté essentielle est un stage d’un an post-internat quasiment introuvable.

Aujourd’hui en France il y a environ 550 allergologues dits "exclusifs" car non spécialistes d’organe, qui ne sont ni "généralistes"  ni "spécialistes "et qui jusqu’à ce jour sont classés par les autorités parmi les MEP (médecins à expertise particulière) qui rassemblent également les homéopathes, acupuncteurs, médecins ostéopathes et d’autres spécificités d’exercice.

Nous respectons bien entendu ces confrères, la seule différence est qu’ils exercent la MG avec des approches diagnostiques et thérapeutiques différentes, alors que l’allergologie est une discipline où ne sont traitées que les maladies allergiques…
Des spécialistes d’organe (pneumologues, pédiatres, ORL, dermatologues, internistes essentiellement) exercent également dans leur spécialité l’allergologie, ce qui amène le nombre de praticiens à environ 1700 au total.

La France, pays d’origine de l’allergologie, ne reconnaît pas l’allergologie comme une spécialité, pourquoi ?

En Europe, quatorze pays, ainsi que la Suisse, reconnaissent la spécialité d’allergologie. La France qui se targue d’être une des premières puissances Européennes serait dans ce domaine la dernière de la classe.

Dans le cadre de la réforme des études du troisième cycle des études médicales, qui entre autres, supprime tous les DESC et les capacités, les allergologues ont fait une demande de DES (diplôme d’études spécialisées) d’allergologie et immunologie clinique. Après des auditions, le dépôt d’une maquette d’enseignement, les commissions avaient entendu les arguments des allergologues et préconisé la création d’un DES d’allergologie et immunologie clinique (maquette qui a été établie à la demande des autorités et qui se calquait sur le DESC actuel d’allergologie et immunologie clinique).
Au cours de l’été, sept spécialités d’organe (pneumologues, dermatologues, pédiatres, hépato gastroentérologues, néphrologues, internistes, rhumatologues) ont fait parvenir à la nouvelle commission nommée en juin, et dont le travail s’est terminé le 27 octobre, une motion de trois  pages qui concluait : « nous sommes opposés à la création d’un DES d’allergologie et immunologie clinique ».

Le premier point d’accrochage était l’immunologie clinique, domaine où certaines des spécialités sus-citées, ont une part non négligeable de leur activité.
La mention "immunologie clinique" a donc été retirée avec l’accord de nos collègues immunologistes, pour devenir DES d’allergologie.

Dès lors, où se situe le blocage et comment accepter que des disciplines autres que l’allergologie, même si elles ont une partie de leur activité concernée par les maladies allergiques, décident, sans même en informer leurs confrères spécialistes, du sort d’une discipline sans demander l’avis des principaux concernés !

A cela se sont ajoutées les récriminations des internes et des chefs de clinique, qui ont également une position fermement ancrée contre le DES d’allergologie.

Pourquoi ? Nous n’en savons rien puisqu’ils n’ont fourni aucune explication, qu’ils ne répondent pas aux courriels qu’ils reçoivent, et ne répondent pas plus à leurs téléphones portables. On peut supposer qu’il s’agit uniquement d’une histoire de postes que l’allergologie enlèverait à d’autres spécialités et comme l’allergologie est une discipline considérée comme "mineure", voire une plaisanterie, l’absence de DES d’allergologie n’est pas jugée dommageable (CQFD).

Par ailleurs, parmi les signataires de cette motion, on peut penser que seules les trois ou quatre disciplines concernées par les maladies allergiques ont des arguments et les font valoir, or, en dehors de ceux développés pour contrer l’immunologie clinique, en ce qui concerne l’allergologie, ils n’existent pas. 

Lutte de pouvoir au détriment des patients

Serait-ce simplement une question de lutte de pouvoir ? C’est ce que je crois, et ce que croient également la majorité de mes confrères.

En effet, qui dit création d’un DES, dit création éventuelle de services dédiés, de postes d’internes, de chefs de clinique, et de professeurs. Et c’est probablement là où le bât blesse : ces professeurs, chefs de service en pneumologie, dermatologie, pédiatrie, vont devoir accepter de perdre une partie du champ d’exercice de leurs propres services : l’allergologie. Et pourtant aucun de ces signataires ne s’est particulièrement illustré dans ses publications ou dans son enseignement en allergologie, aucun d’entre eux ne l’exerce, leurs consultations allergologiques sont assurées dans leurs services par des allergologues, pour la plupart libéraux qui ont des vacations hospitalières.

La mainmise de la pneumologie sur l’allergologie date d’il y a 40 ans, quand l’allergologie se résumait plus ou moins à l’asthme, et depuis, que ce soit en raison de l’évolution des maladies allergiques, des connaissances, mais également de l’évolution des relations entre les diverses disciplines, on aurait pu penser que ces guerres de chapelle étaient enfin terminées. Que les échanges entre les spécialités étaient là pour apporter du mieux à tous, et en premier lieu aux malades.

Cela ne semble hélas pas être le cas, nous le déplorons vivement, car dans toute cette affaire, il me semble que les grands oubliés ce sont les patients. Les patients pour qui nous nous sommes engagés à faire ce métier. Les patients qui ont besoin d’être écoutés, soignés dans les meilleures conditions possibles. Les patients qu’il est intolérable de faire patienter six mois pour obtenir un rendez-vous chez l’allergologue. Les patients qui en dehors des grandes villes universitaires, doivent faire parfois jusqu’à 100 kilomètres pour consulter. Ces patients-là se fichent complètement de savoir si leur médecin allergologue est spécialiste ou pas, il n’y entendent rien, et ce qui leur importe c’est d’être entre les mains d’un professionnel de santé compétent.

Or si les décideurs politiques ne prennent pas en compte ces données épidémiologiques et la complexité croissante des maladies allergiques et acceptent cette formation "au rabais" que proposent ces pourfendeurs de l’allergologie (un an de formation spécialisée transversale pour les spécialistes d’organe), l’allergologie va purement et simplement disparaître.

Plus d’enseignement dédié à des médecins dont c’est le seul métier.
Plus de prise en charge globale du patient allergique, ce qui aujourd’hui est une hérésie.
Plus de centres hospitalo-universitaires dédiés pour les patients les plus sévères.
Plus de crédits spécifiques alloués à la recherche.
In fine, plus d’allergologues libéraux pour prendre en charge environ 5 millions de consultations par an.

Le parcours de soins des malades allergiques doit être organisé de la manière la plus efficiente possible, en termes d’accès aux soins, de coût et d’efficacité. Les pathologies les plus simples sont prises en charge par les médecins traitants. Les pathologies plus complexes : allergies multiples, allergies alimentaires, médicamenteuses, allergies sévères, doivent être traitées par le spécialiste en allergologie. Enfin la prise en charge des malades les plus graves, les explorations plus complexes, certaines thérapeutiques, doivent être confiées à des plateformes hospitalières publiques ou privées qui auraient à la fois les moyens et les praticiens formés à ces prises en charges complexes.
Cela semble trop simple et pourtant il est bien difficile de le faire entendre.

A l’heure présente, la mobilisation de la communauté allergologique est extrêmement forte, une menace de grève des consultations hospitalières par les attachés est en cours de discussion, nous n’avons pas l’intention de nous laisser dicter notre avenir et celui de nos patients.

Nous souhaitons vivement que les décideurs politiques nous entendent et comprennent la nécessité absolue de la création d’une spécialité d’allergologie, en tenant compte bien entendu des besoins de santé publique, et de la place de nos confrères spécialistes d’organe.

« La politique c’est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire » Jacques Chirac.

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Vos réactions (1)

  • L'exception française...

    Le 23 novembre 2015

    Encore et toujours...

    J'ai toujours été allergique. A plus de 50 ans, ces allergies évoluent. Certaines de mon enfance, mon corps les a totalement oubliées, d'autres, après les avoir oubliés un temps, il les ressort, il les a consciencieusement cultivées, développées et entre-temps il en a même créé de nouvelles, toujours plus virulentes, plus explosives, plus dangereuses.
    A tel point qu'en tant que cadre de santé dans la fonction hospitalière, je dois me résigner à ne plus exercer à l'hôpital : rester quelques heures dans un service me conduit inexorablement à un œdème de Quinck et à une crise d'asthme qui ne s'amendera qu'avec la sortie du service, de l'établissement. "Trop de substances chimiques en suspension dans l'air" est la théorie de la médecine préventive pour expliquer cela. Je change donc de fonction publique et donc au passage, aussi de métier. Je ne suis pas un cas unique.

    Mais je me pose des questions sur ce qui se passera si je dois un jour être hospitalisée : il n'y aura pas que la pathologie pour laquelle on décide de me garder qui sera à traiter. Comment vais-je pouvoir supporter cet environnement qui me met en danger ? Et ce terrain allergique qui sera du seul fait de ma présence déjà "sur les dents" ne fera qu'augmenter ma sensibilité aux traitements et diminuera d'autant mes chances de recourir à un traitement efficace en toute sérénité.
    Voilà où peut mener un terrain allergique...

    L'exception française ne m'étonne pas. J'habite bien un département où le train a été inventé et où la SNCF ne dessert plus par des trains de voyageurs... Toutes les lignes existantes ont été abandonnées, démantelées... Obligé d'aller dans un département voisin !
    Pour l'allergologie, j'ai bien peur que ce soit la même histoire : bientôt obligés d'aller dans un pays voisin pour être pris sérieusement en charge ?

    CD

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