Nutrition forcée à Guantanamo : pour Amnesty International la mobilisation du corps médical s’impose

Paris, le samedi 9 janvier 2016 – Il est difficile de savoir si Barack Obama parviendra au cours des dix prochains mois à réaliser l’une de ses promesses de sa première campagne : la fermeture du camp de Guantanamo. Si le Président Américain s’est récemment déclaré toujours déterminer à aboutir à fermer ce site « qui n’est pas cohérent avec les intérêts de la Nation et affaiblit notre réputation dans le monde », les obstacles politiques pourraient être très nombreux. Le maintien de ce camp suppose pourtant la persistance de pratiques de détention, que beaucoup, y compris aux Etats-Unis, assimilent à des actes de torture, telle la nutrition forcée des prisonniers en grève de la faim. En mai 2013, Barack Obama lui-même s’était élevé contre ces techniques de gavage. Pourtant, sur le terrain, les détenus y sont toujours exposés et les procédures judiciaires qu’ont tenté d’entamer d’anciens prisonniers ont toutes été bloquées, comme nous le signale le docteur Nathalie Berger, membre d’Amnesty International. Au premier septembre 2015, 116 "combattants illégaux" seraient encore détenus dans le camp de Guantanamo, dont un grand nombre devraient rester enfermés définitivement selon le secrétaire à la défense américain. 

Pour le JIM, le Dr Berger revient sur ces pratiques d'alimentation forcée qu’elle décrit avec précisions et invite la communauté médicale, notamment française, à se mobiliser pour dénoncer plus fortement ces agissements auxquels prennent part des médecins et infirmiers militaires.

Une interview du Dr Nathalie Berger, Amnesty International
 
JIM.fr : Quelles sont les sources des informations d’Amnesty International concernant la nutrition forcée des détenus de Guantanamo ?

Docteur Nathalie Berger : Nous n’avons évidemment pas de contact direct avec les prisonniers. Les informations dont nous disposons proviennent de détenus qui ont été libérés, que rencontrent régulièrement les chercheurs d’Amnesty International qui se consacrent à cette question. J’ai moi-même pu en rencontrer certains. Nous disposons également d’un certain nombre de renseignements par l’intermédiaire de leurs avocats. Il existe en outre des vidéos  qui ont été faites par le personnel de Guantanamo de ces séances de nutrition forcée. On peut voir comment ils sont extraits de leur cellule, sondés de force, nourris de force.

Tout dernièrement, il y a eu une tentative d’un ancien détenu, qui avait été en grève de la faim pendant son incarcération, de porter plainte devant les cours fédérales. Les très nombreuses heures d’enregistrement qui existent ont été vues par les enquêteurs et par les juges. La juge chargée d’instruire la plainte de ce détenu a demandé la déclassification, parce qu’elle estime que c’est insoutenable.
Dianne Feinstein, qui est raportrice de la commission de renseignement du Sénat qui a publié le rapport sur la torture et la CIA l’année dernière, évoque elle aussi les vidéos qu’elle a pu voir. Dans le rapport de la CIA, on trouve aussi des descriptions d’un certain nombre de techniques de gavage forcé. Les sources sont donc multiples et se recoupent malheureusement.

JIM.fr : Comment est-il possible d’intervenir auprès des prisonniers ?

Dr Nathalie Berger : Il est déjà difficile aux avocats de les rencontrer. Il est donc totalement exclu que les membres " lambda" d’Amnesty, même des médecins puissent le faire.  Certains chercheurs d’Amnesty International peuvent cependant parfois assister aux auditions devant les commissions militaires. 

Des actes de « torture » auxquels participent infirmiers et médecins militaires

JIM.fr : Quel est l’encadrement médical au sein de la prison de Guantanamo ?

Dr Nathalie Berger : Des médecins et des infirmiers essentiellement, qui sont des médecins et infirmiers militaires. C’est d’ailleurs le problème : ces personnels médicaux militaires sont subordonnés aux autorités militaires et ne peuvent donc exercer librement en respectant l’éthique médicale.

JIM.fr : Ces praticiens et infirmiers participent donc à la nutrition forcée.

Dr Nathalie Berger : Bien sûr. Le gavage forcé des détenus se fait sous contrôle médical comme le décrivent les autorités du camp. Quand le poids du détenu descend en dessous de 85 % de son poids idéal et qu’il est dans un mauvais état de santé, le médecin l’examine, lui propose des compléments alimentaires et s’il refuse décide de lancer la procédure de gavage. Ce sont alors des infirmiers qui vont placer la sonde nasogastrique et procéder au gavage. Ces techniques épouvantables ont été dénoncées par Juan Mendèz, rapporteur spécial de la commission sur la torture de l’ONU comme des mauvais traitements s’apparentant à des actes de torture. Les détenus sont pour un certain nombre d’entre eux extraits de leur cellule par la force d’intervention rapide qui sont des soldats masqués, avec des matraques, à l’instar des CRS confrontés à des manifestations violentes dans nos rues. Ils sont sanglés, ils sont enchaînés, puis ils sont traînés jusqu’à la salle de nutrition forcée, puis ils sont sanglés sur les chaises de contrainte, la tête est immobilisée, la sonde gastrique est donc placée par l’infirmier avec normalement un anesthésique, même si les détenus décrivent des douleurs épouvantables. La nutrition passe en 30/40 minutes, ce qui est complètement aberrant. Quand on l’utilise médicalement, il faut compter une nuit entière. La sonde est enlevée ensuite et ils sont réexpédiés dans leur cellule de la même façon dont ils en ont été extraits c'est-à-dire sanglés et enchaînés. Ils ne laissent pas la sonde nasogastrique en place, parce qu’ils ont peur que les détenus se pendent avec (le suicide est interdit à Guantanamo, peut-on observer cyniquement). Cela est pratiqué deux fois par jour et il est des détenus qui sont en grève de la faim depuis 2007. Des avocats ont ainsi déposé il y a quelques mois une requête devant une cour fédérale à propos d’un détenu en grève de la faim depuis 2007 et qui pèse aujourd’hui 33 kilos.

Des douleurs intolérables

JIM.fr : D’un point de vue médical, quelles sont les conséquences de ces séances de nutrition forcée ?

Dr Nathalie Berger : Les conséquences directes de la nutrition forcée sont des diarrhées, des vomissements, des douleurs abdominales  très violentes décrites par les prisonniers. La chaise de contrainte sur laquelle ils sont attachés est évidée à l’arrière, ce qui fait qu’ils peuvent éventuellement déféquer pendant qu’ils sont nourris. Comme l’a dit un des détenus, c’est la dernière parcelle de dignité qu’on vous enlève. Un des détenus a décrit une séance de nutrition forcée : il avait simplement demandé à l’infirmière d’arrêter de pousser la sonde, parce que cela était très douloureux, elle a refusé. En enlevant la sonde, il y a des tâches de liquide de nutrition qui sont tombées sur son pyjama de détention, il a demandé à en changer et cela une nouvelle fois a été refusé. Même cette propreté que les musulmans demandent quand ils font leur prière est refusée. Voilà pourquoi, ils considèrent que « cette parcelle de dignité humaine » qui leur restait leur a été enlevée.

JIM.fr : Combien de détenus sont ainsi en grève de la faim ?

Dr Nathalie Berger : Le gouvernement ne communique plus à ce sujet. Il y a eu plusieurs périodes de grève de la faim. La dernière date de 2013. Il y avait alors une centaine de détenus en grève de la faim et une trentaine environ qui étaient nourris de force. Mais depuis, il n’y a plus de communiqué. Aujourd’hui, ils utilisent une expression extraordinaire pour parler de grève de la faim : « le jeûne non religieux de long terme ». C’est intéressant comme expression !

JIM.fr : Toutes les démarches judiciaires ont échoué ou sont en stand by ?

Dr Nathalie Berger : Oui. Toutes les démarches initiées par les détenus qui ont été libérés pour obtenir des réparations devant les cours fédérales de justice et y compris devant la Cour suprême ont été bloquées.

JIM.fr : Et au point de vue politique, existe-t-il des élus Américains qui ont été sensibilisés, qui essayent de dénoncer cette situation ?

Dr Nathalie Berger : Oui, bien sûr. Il y a non seulement des élus, mais également des anciens juges. La sénatrice Dianne Feinstein fait notamment vraiment un travail extraordinaire. Il y a au-delà une partie de la classe politique américaine qui non seulement est mobilisée mais qui surtout essaye de faire bouger les choses. Cependant cela n’avance pas aussi vite qu’on l’espère.

Des prisonniers déclarés libérables depuis 2007

La grève de la faim, il faut la voir comme l’expression ultime d’un désespoir absolu décrit par les détenus. Cela fait pour certains plus de 13 ans qu’ils sont enfermés sans jamais avoir été inculpés, sans connaître les charges qui pèsent sur eux, sans avoir eu de procès, dans des conditions extrêmement difficiles. Les cellules sont minuscules, ils sont privés de tout contact avec l’extérieur et ont très peu de contact avec leurs familles. Ils ont très peu de facilité avec leurs avocats. Ils sont régulièrement punis pour des broutilles et ils ne savent pas quand ils vont sortir. Il y en a certains qui ont été déclarés libérables depuis 2007 et qui sont pourtant toujours là bas. Il faut également se rappeler qu’une partie importante de ceux qui sont toujours détenus ont été "vendus" à la suite des attentats du 11 septembre. Dick Cheney, comme le raconte un des anciens directeurs de la CIA, avait fait pression sur la CIA afin qu’un grand nombre de personnes soient arrêtées. Une récompense de 5 000 dollars avait été offerte aux populations palestinienne et afghane pour toute dénonciation d’un terroriste. Dès lors, n’importe qui a pu être dénoncé comme terroriste et le directeur de la CIA de l’époque avait commenté : « Mais nous avons arrêté des vieillards édentés et des enfants ». Ils étaient juste au mauvais endroit au mauvais moment. Cette situation concerne de nombreux détenus actuels à Guantanamo. Evidemment, on nous affirme qu’il y a des preuves qu’ils sont des terroristes. Cependant, quand on regarde les dossiers médicaux et que l’on constate les tortures qu’ils ont subies, on ne peut que se rappeler que dans de telles conditions, on fait avouer n’importe quoi à n’importe qui.

JIM.fr : Qui plus est, la torture est condamnable, indépendamment de la "culpabilité"  de ses victimes.

Dr Nathalie Berger : Effectivement. Pour illustrer la gravité des tortures subies, je cite souvent une phrase d’un médecin légiste de la base de Bagram (située à une cinquantaine de kilomètres de Kaboul, ndrl), par laquelle sont passés initialement beaucoup de détenus avant Guantanamo. Cette femme a eu à faire l’autopsie de deux détenus morts à Bagram et elle a commenté : « Je n’ai jamais vu de telles blessures. On aurait dit qu’un bus avait roulé sur les corps ».

Mobilisation du corps médical

JIM. fr : On le voit, les médecins témoins de ces tortures sont souvent profondément ébranlés. Pouvez-vous nous parler de la mobilisation de la communauté médicale américaine ?

Dr Nathalie Berger : La communauté médicale américaine et au-delà anglo-saxonne s’est mobilisée depuis plusieurs années. L’organisation Physicians for Human Race a ainsi publié un rapport sur la complicité des personnels de santé dans les techniques de torture. Des médecins dont des professeurs de médecine ont écrit à plusieurs reprises pour demander l’arrêt des techniques de gavage forcé telles qu’elles sont mises en œuvre à Guantanamo. En France, nous suivons cette vague de protestation pour rappeler à nos confrères l’éthique médicale et pour demander à Obama que cette méthode cesse.

JIM.fr : Où en est cette mobilisation des praticiens Français ?

Dr Nathalie Berger : Nous avons réuni 300 signatures pour une lettre à envoyer à Obama, ce qui moi me semble correct. Bien sûr, nous pourrions en avoir plus, mais cela est déjà pas mal. Mais ce qui est important c’est de voir que le corps médical est sensibilisé. On sent que le corps de santé est en train de s’éveiller. Ce n’est pas possible que des médecins et des personnels de santé puissent participer à ça.

JIM.fr : Avez-vous bon espoir d’être entendu ?

Dr Nathalie Berger : Cela ne ferait pas trente ans que je suis à Amnesty International si je n’avais pas l’espoir de faire bouger les choses : je suis rentrée à Amnesty International avant que la peine de mort soit abolie en France. Il y a encore malheureusement du travail, mais il ne faut jamais perdre l’espoir. On avait mis cette année le focus sur un détenu de Guantanamo qui s’appelle Shaker Aamer, dernier prisonnier européen à Guantanamo, déclaré libérable depuis 2007, qui a également suivi des grèves de la faim et présentait un état de santé qui se dégradait de jour en jour. Nous avons mené trois campagnes de sensibilisation pour obtenir sa libération et il a finalement été libéré fin octobre. C’est un prisonnier parmi d’autres mais c’est déjà très important.

Propos recueillis par Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (3)

  • Qui pense aux victimes ?

    Le 09 janvier 2016

    Guantanamo va fermer. Tous ses sympathiques pensionnaires que défend Amnesty vont rependre à nouveau leur venin dans le monde ; qui pense aux victimes de ces terroristes ?

    Dr Emmanuel Sayag

  • Atteinte à la liberté de faire un régime amaigrissant ?

    Le 14 janvier 2016

    C'est à quoi se résume la nutrition forcée.
    Amnesty devrait porter l'affaire devant les "juridictions(!)" internationales.
    l'"Atteinte à la liberté de faire un régime amaigrissant" rentrerait alors peut-être dans le cadre des crimes contre l'humanité ?
    Je souscris à l'avis du Dr Sayag concernant ces "sympathiques pensionnaires" soucieux de limiter leurs facteurs de risques et de conserver la ligne...

    Dr YD


  • Les victimes?

    Le 23 janvier 2016

    A quel moment avons-nous le droit de nous apitoyer sur les innombrables victimes de ce nouveau nazisme?

    Dr Ludwig Fineltain

Réagir à cet article