Quatrième plan de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes : peut toujours mieux faire

Par le Docteur Violaine Guérin, Présidente de l'Association Stop aux Violences Sexuelles, médecin, endocrinologue et gynécologue

Paris, le samedi 4 janvier 2014 – Le 25 novembre dernier, à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, le quatrième plan interministériel dédié à ce problème majeur de société et de santé publique a été présenté. Ce programme a décliné trois axes prioritaires : la nécessité de répondre à toutes les violences déclarées, la formation des professionnels et la mise en place d’une réponse spécifique, aux urgences, aux cas de viols. Il s’appuie sur des objectifs chiffrés (telle la création de 1 650 solutions nouvelles d’hébergement d’urgence et l’intégration de 350 intervenants sociaux dans les commissariats d’ici 2017) et bénéficie d’un budget fortement augmenté (puisque doublé). La plupart des associations d’aides aux victimes de violences ont salué des propositions innovantes et se sont félicitées de la hausse des moyens.

Cependant, les critiques n’ont pas été totalement absentes. Elles concernent tout aussi bien le diagnostic établi par les pouvoirs publics, l’appréciation réelle de la situation que les moyens disponibles. Le docteur Violaine Guérin, Président de l’Association Stop aux Violences Sexuelles évoque ainsi plusieurs manques prégnants.

Madame Najat Vallaud-Belkacem, Ministre du Droit des Femmes, a présenté le 4e plan interministériel (2014-2016) de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes.
L'Association Stop aux Violence Sexuelles ne peut que se réjouir de la volonté affichée de faire bouger les choses ainsi que de la tendance à l'augmentation des moyens mis à disposition en cette période de crise. Ce plan, qui inclut le terme "prévention", appelle cependant plusieurs commentaires.

La réelle prévention des violences faites aux femmes, celle qui a de vraies chances d'être efficace, n'est pas abordée : l'éradication des violences sexuelles faites aux enfants.
Il convient de rappeler que la violence sexuelle n'est pas un problème de femmes, c'est un problème de femme, d'homme et surtout d'enfant. Méconnaître les racines de la violence sexuelle, c'est vouer tous les plans à l'échec.

Quand l'auteur est un enfant

La violence sexuelle est avant toute chose intra- ou péri-familiale, elle est perpétrée par des hommes mais aussi très souvent par des femmes et occulter ces données est une des raisons de la perpétuelle dégradation de la situation, à laquelle s'ajoute la violence perpétrée directement par les enfants sans aucun contrôle. De plus en plus de mineurs sont en effet auteurs de violences sexuelles dans l'indifférence totale, sans accompagnement et sans obligation de soins, et cette violence qui sévit tous les jours dans la plupart des établissements scolaires est le vivier des futures violences de l'adulte.

C'est aussi pour cette raison que les mesures de protection des mineurs dans le cadre des violences conjugales sont très insuffisantes, et que s'il paraît évident à tout le monde de protéger une femme ou un homme victime des coups de son conjoint, de très nombreux enfants sont autorisés à séjourner chez le parent violent dans la plus grande indifférence.
Ce n'est qu'en prenant le sujet dans sa globalité sans isoler femme, homme et enfant, que les bonnes décisions seront prises, décisions non facilitées par la dichotomie française qui fait relever les enfants de l'aide sociale à l'enfance et non d'un pôle global famille.

Des violences trop souvent oubliées

Le deuxième point important est la méconnaissance de l'existence de trois situations en matière de violences sexuelles : l'aiguë (l'infraction vient de se produire), la subaiguë (la violence a moins de 18 mois), la chronique (la violence est ancienne, voire très ancienne et le lien avec ses conséquences n'est le plus souvent pas fait).
La situation chronique est quasiment occultée dans notre pays, comme dans beaucoup d'autres, même si les prises de conscience se font jour. Pourtant c'est la plus fréquente, et là encore elle renvoie la plupart du temps aux violences de la petite enfance.
Quand on prend en compte ce type de violences, ce ne sont pas "moins d'une victime sur cinq qui se déplacent à la gendarmerie" comme dans le cas des violences conjugales mais plus de 95 % des violences qui ne seront jamais déclarées (nous présenterons à ce sujet une étude pendant les Premières Assises Nationales sur les Violences Sexuelles qui se dérouleront le 13 janvier prochain au Palais du Luxembourg).

Des chiffres faux

Les chiffres des violences sur lequel ce plan repose sont faux, ce qui ne permet pas à ce plan d'être dimensionné correctement. Les chiffres disponibles dans notre pays sous-estiment l'ampleur des violences car la parole n'est pas donnée aux mineurs en matière de statistique de violence sexuelle, parce que les refus d'enregistrement des plaintes ont encore existé en 2013, les requalifications des faits ont été monnaie courante, et parce que toutes ces statistiques n'intègrent pas cette violence chronicisée et souvent occultée de la conscience de tous, y compris parfois des intéressés.

La consultation du généraliste doit être revalorisée pour lui permettre de jouer son rôle

Alors, comment dimensionner un tel plan correctement ?

En tant que médecin, je ne peux que saluer l'attention qui va être portée à l'amélioration de la formation des étudiants en médecine et apprécier la mention "un consensus existe sur le fait que la consultation médicale chez le médecin généraliste est un outil précieux pour rompre le cycle de la violence". Néanmoins dans le contexte actuel d'une consultation du médecin généraliste à 23 euros (charges non déduites) je ne vois pas comment les médecins pourront prendre le temps d'une telle consultation qui doit accueillir outre une phase de soins, un très grand temps de parole et de réconfort, ainsi que bien souvent la mise en place d'une logistique pour le patient.

Il en est de même des consultations d'obstétrique où les équipes vigilantes au dépistage des violences ont des statistiques plutôt proches des 20 % que des "3 à 8 % des grossesses" énoncées dans le plan.

Nous en revenons encore et encore à des problèmes de moyens, dont on s'étonne que la valorisation de plusieurs milliards d'euros de dégâts annuels n'engendre pas le déblocage de fonds de prévention plus importants, en particulier par le ministère de la Santé.
Le point crucial en matière de violences sexuelles est que les personnes qui en sont victimes témoignent, car ce n'est que par cette parole que l'ampleur des dégâts pourra être correctement mesurée et que les médecins exercent un dépistage actif des dégâts chroniques et en témoignent à leur tour.

L’oubli fâcheux de la prostitution

Enfin, de nombreuses associations ont regretté que la prostitution soit écartée du plan d'action.
La prostitution a bien sûr toute sa place dans le cadre des violences faites aux femmes, mais aussi aux hommes et aux enfants, dont on aimerait qu'ils aient également des interlocuteurs à l'écoute.

Il convient de rappeler aux signataires des diverses pétitions soutenant ou ne voulant pas condamner la prostitution qu'il n'existe pas une personne au monde faisant acte de prostitution volontaire dans le cadre d'un consentement éclairé, à savoir un consentement non manipulé ou suscité par des obligations diverses, un consentement donné après un travail thérapeutique en profondeur qui la plupart du temps aura révélé des violences dans l'enfance, violences qui auront précisément fait le terrain de la mise en situation de prostitution.
Tout ceci rappelle à chacun d'entre nous à quel point il est important de remettre le respect de chaque être humain au centre de notre société !

 

Les titres et les intertitres sont de la rédaction du Jim.

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