Santé publique : Girondins ou Jacobins

La fracture entre Girondins et Jacobins, entre fédéralistes et centralisateurs, qui divisait dans le sang la France sous la Révolution, traverse toujours (de façon plus pacifique !) la société française du 21e siècle. Et l'on y retrouve encore, d'un côté, ceux qui estiment que, pour être efficaces, acceptées et justes, les décisions doivent être prises au plus prés des "territoires" en tenant compte des particularités locales et de l'autre côté, ceux qui prônent des choix nationaux, seuls susceptibles, selon eux, d'assurer l'égalité entre les citoyens dans une République Une et Indivisible.

La Santé publique n'échappe pas à cette dichotomie comme l'illustre abondamment la prise en charge française de l'épidémie de Covid-19.

Tout au long de cette crise, les autorités sanitaires (donc politiques) ont oscillé entre une stratégie centralisatrice dans laquelle les décisions sont prises au sommet de l’État et annoncées lors de discours solennels ou des "Conseils de Défense" et applicables sur l'ensemble du pays et une stratégie territorialisée et décentralisée qui privilégie le "sur mesure" et le débat préalable quand ce n'est pas la négociation.

C'est ainsi qu'au début de l'épidémie, Edouard Philippe étant Premier ministre, le point de vue jacobin a pris le pas, comme l'a montré la fermeture des écoles le même jour sur tout le territoire (sans en avoir prévenu le ministre de... l'éducation nationale), le confinement généralisé le 17 mars quel que soit le niveau local de circulation du virus, valable pour toute la population sans tenir compte de son âge et de son niveau de risque ou le déconfinement national du 11 mai. 

A l'inverse depuis la nomination de Jean Castex à Matignon, c'est une attitude plus girondine qui paraît dominer généralement dans les choix de santé publique avec, par exemple, une décision sur le port du masque dans les lieux publics ouverts laissée à la discrétion des autorités municipales et préfectorales et prises dans certains cas quartier par quartier voire rue par rue.

Plus récemment, peut-être poussé par la détérioration de certains indicateurs épidémiologiques, le balancier a à nouveau penché vers le jacobinisme comme l'a montré la décision d'imposer le port du masque en entreprise quelles que soient leur taille ou leur localisation géographique et sans réelle concertation avec les syndicats ou le patronat (sans doute par crainte de débats insolubles et sans fin sur la capacité de filtration virale des masques, l'aérosolisation du virus ou sur la responsabilité pénale des salariés comme des employeurs tous thèmes sur lesquels épidémiologistes ou juristes sont bien loin du consensus).  

Jacobine comme girondine, les deux stratégies ont leurs intérêts et leurs inconvénients.

Coup d'accordéon en Guyane

Les choix centralisés, nationaux et universels ont l'avantage de la rapidité, de la simplicité et de la lisibilité et ne contreviennent pas au besoin d'égalité entre les citoyens fortement exprimé par les Français depuis plus de deux siècles. Rappelant ceux des périodes de guerre (réelles cette fois !) ils ont cependant le défaut de leur non adaptation aux réalités locales de l'épidémie et ont pu conduire par exemple à confiner en même temps que la métropole certains territoires d'Outre-mer comme la Guyane alors que le virus n'y circulait pourtant pratiquement pas, au nom de l'indivisibilité de la République, quitte à la reconfiner lorsque la Covid l'a effectivement frappée en même temps que d'autres pays Sud-Américains voisins et alors que l'Héxagone était, lui, déconfiné progressivement.

A l'inverse une stratégie girondine et décentralisée de santé publique peut sembler plus séduisante, plus en accord avec l'air du temps et le "nouveau monde", plus adaptée aux réalités locales de l'épidémie en quelque sorte plus démocratique. Mais, paradoxalement malgré une volonté affichée du "sur mesure" et de concertation, cette politique peut susciter plus d'impression de cacophonie et d'"injustice", de "deux poids deux mesures" et donc de rejet par la population. Il en est ainsi des disparités de la réglementation entre les territoires (certaines grandes villes où les visages peuvent encore être découverts contre Paris ) ou les situations (le Puy du Fou où l'on a autorisé l'entrée de 12 000 spectateurs à un spectacle contre les Vieilles Charrues où la jauge de 5 000 personnes a été maintenue)...

A ces deux écueils difficilement contournables par ceux qui nous gouvernent, auxquels il faut se garder de jeter la pierre (malgré l'envie qui nous en prend à chacune de leurs erreurs manifestes de stratégie ou de communication), il faut ajouter deux autres obstacles majeurs. 

D'une part le silence étourdissant de l'Europe sur la prise en charge de l'épidémie, exclue par traités de ses prérogatives et laissant donc chaque pays prendre des décisions nécessairement contradictoires sur la circulation des personnes renforçant l'impression générale de cacophonie et d'amateurisme.

D'autre part, et peut-être surtout, la faiblesse de notre épidémiologie des maladies transmissibles qui malgré plus de 20 siècles d'observation d'innombrables fléaux ne nous permet toujours pas de comprendre précisément comment prospèrent et surtout comment meurent les épidémies, bien loin des modèles mathématiques simplistes et réducteurs. Et nous laisse bien seuls et désemparés à l'heure des choix. 

En nous souvenant que, comme disait Sigmund Freud à Marie Bonaparte (à propos de toute autre chose !): "De quelque façon qu'on s'y prenne, on s'y prend mal !" .

Dr Anastasia Roublev

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (3)

  • De quelle République parle-t-on ?

    Le 05 septembre 2020

    Article très clair montrant la difficulté de la gouvernance lors d'une épidémie, mais l'unicité républicaine n'existe plus depuis longtemps selon que vous habitez Paris ou la campagne, selon que vous ne pouvez habiter qu'un HLM de banlieue ou Neuilly donc arrêtons ce mythe de l'égalité républicaine.

    A noter que les jacobins ont écrit l'histoire de la révolution après avoir massacré des centaines de milliers de personnes au nom d'un idéal centralisé qui était en fait un totalitarisme sanguinaire. Ceci étant, sur les grandes décisions comme confinement ou port du masque en permanence dans la ville, le gouvernement peut très bien faire un choix ciblé et évolutif selon la situation nationale... mais encore faut il qu'ils aient des informations épidémiologiques fiables. Or la France n'a jamais développé l'épidémiologie et nous sommes incapables actuellement d'avoir des indicateurs fiables pour prendre des décisions adaptées (ainsi le port du masque des motards, la Guyane confinée comme la métropole à 10000 kms de Paris, l'absence de masque en pleine épidémie, absence de plan sanitaire quand les ONG savent comment gérer une catastrophe sanitaire).

    Dr Pierre-André Coulon

  • Connaissances médicales antérieures gommées

    Le 05 septembre 2020

    Toute la cacophonie a démarré lorsque seule la Covdid 19 a été considérée comme maladie et que toutes nos connaissances médicales antérieures à décembre 2019 ont été gommées et balayées d'un coup de main. Il y eu l'épidémiologie d'avant relativement connue et une "nouvelle science épidémiologique" que seules certaines élites connaissaient.

    En effet nous avions atteint un niveau où on nous disait à la radio que même si vous êtes malade avec une fièvre et de la toux en fait vous n'êtes pas tout à fait malade tant que vous n'aviez pas la vaie maladie digne d'être considérée comme elle qui est bien sûr la fameuse "Covid 19".
    Puis il y a eu la politisation poussée, période où ce sont les politiques qui ont accaparé les débats.

    Bien sûr tout le monde s'est donné à cœur joie pour décortiquer les réseaux sociaux chinois au lieu de lire les publications scientifiques chinoises en toute objectivité.
    Cette épidémie révèle aussi le problème de la cohésion nationale identitaire, bien mise en épreuve par ce virus. En effet si il y a une disparité de cohésion nationale, cette épidémie révèle le fond du problème.

    Dr Yohannes Negesse

  • S'il n'y avait que l’épidémiologie !

    Le 10 septembre 2020

    Chiffres et savoir-faire. Si les premiers ne sont considérés que comme la boussole du cap à tenir en oubliant que c'est le capitaine qui analyse cette boussole avec son avoir et son savoir-faire acquis par l'expérience qui mènera la barque à bon port... nous échouons tout de go ! Sommes-nous devenus aussi dépendant des outils, des données fussent-elles obtenues avec rigueur... pour décider de ce que nous devons faire et comment le faire ? On a quelque fois l'impression qu'une boule de cristal ma bonne dame, ferait tout aussi bien l'affaire.

    Ce n'est pas la première épidémie que nous connaissons, ce n'est pas non plus le seul risque épidémique que nous maîtrisons. A-t-on seulement pris conseil auprès des services qui œuvrent depuis des décennies sur le territoire à limiter des risques épidémiques de maladies encore plus mortelle que la COVID 19 ? Que nenni !

    Il semble que nous ne retenons pas grand chose ni de l'histoire des épidémies ni de ce qui se fait encore de nos jours pour endiguer certaines qui sont toujours présentes sur notre territoire. Comme s'il fallait réinventer l'eau chaude tous les matins en médecine...

    Ce fut bien le temps d'une bataille, certes ! Mais plus celle du pouvoir que de celle de la raison. Hélas !

    C. Durand (IDE CdS)

Réagir à cet article