Quand la contrefaçon s’attaque à la dermatologie

M. ASKOUR(1), N. BADRANE(2), H. BOUNNIYT(1), H. SEFIANI(2), B. HASSAM(1)

1 Service de Dermatologie-Vénéréologie, Centre Hospitalier Universitaire Ibn Sina, Faculté de Médecine et de Pharmacie, Université Mohammed V, Rabat
2 Centre Antipoison et de pharmacovigilance du Maroc, Rabat

L’absence et la difficulté du contrôle des produits cosmétiques peuvent exposer la population à des risques d’allergie pouvant être parfois grave. L’utilisation d’un produit de contrefaçon, dont la composition est inconnue, rend difficile le diagnostic et notamment l’identification de la molécule en cause.

Le système de développement, de mise sur le marché, de distribution et d’utilisation des médicaments, subit une réglementation de plus en plus stricte ; ce dernier reste encore insuffisant pour les produits cosmétiques au Maroc. L’inaccessibilité financière aux cosmétiques de qualité d’une certaine tranche de la population, le coût élevé, et les publicités mensongères, orientent le consommateur vers des produits médiocres et non contrôlés. Le marché de la cosmétique est inondé de produits de contrefaçon. Le contrôle insuffisant expose la population à des risques de réactions allergiques qui peuvent être parfois graves.

Ces produits sont vendus à des prix défiant toute concurrence et peuvent contenir des composés interdits ou controversés à l’échelle internationale ; notre observation confirme cette réalité.

Observation

Une adolescente de 14 ans, sans antécédents pathologiques notables, voulait réaliser un tatouage à base de henné naturel. À son passage chez l’herboriste, ce dernier lui a conseillé un nouveau produit, sous forme de poudre, en insistant sur son effet miracle sur la longévité et la couleur du tatouage (figure 1). La jeune fille a appliqué au niveau des mains une mixture à base de henné naturel et cette poudre dont la composition est inconnue. Sept jours plus tard, elle consulte pour l’apparition de lésions vésiculo-bulleuses, prurigineuses au niveau des mains. Cliniquement, on notait la présence de lésions érythémateuses, parfois croûteuses, avec des lésions suintantes surinfectées par endroit, reprenant exactement le graffiti initialement dessiné par le tatouage (figure 2).

Le produit a été analysé au Centre antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc par une technique de référence, la chromatographie gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, qui a montré des pics de para-phénylènediamine (PPD). Le diagnostic retenu était un eczéma de contact à la PPD. La patiente a bénéficié de soins locaux et a été mise sous dermocorticoïdes de classe III. L’évolution clinique était favorable avec amendement des lésions cutanées au bout de 10 jours. La patiente a reçu une liste d’éviction de tous les produits contenant la PPD, ainsi que les molécules responsables de réactions croisées avec cette substance.

Discussion

Les allergies à la PPD sont bien documentées aujourd’hui, surtout quand il s’agit de teinture capillaire. Mais cette observation montre que parfois on peut utiliser des produits dont la composition est inconnue, notamment quand il s’agit de produits de contrefaçon ; il est, dans ce cas, difficile de lier la réaction allergique à une molécule précise. L’analyse toxicologique du produit était la clé du diagnostic, car elle nous a permis de déterminer l’agent causal. Vu la non-disponibilité de test cutané à la PPD dans notre hôpital, le diagnostic de dermatite de contact a été basé sur l’analyse toxicologique du produit incriminé, ainsi que l’absence de notion de réactions allergiques suite à des utilisations préalables du henné naturel sans additifs(1). Afin d’éviter ce type de réactions, la législation européenne a interdit la présence de PPD dans les produits cosmétiques destinés à être appliqués sur la peau, et a limité sa concentration dans les produits capillaires à moins de 6 %(2). Le peroxyde d’hydrogène, mélangé aux teintures capillaires, inactive la PPD contenue dans ces produits ; en revanche, il n’est pas mélangé à la teinture lors de l’utilisation abusive comme tatouage(3). Chez notre patiente, nous n’avons pas pu réaliser la quantification du produit par manque de PPD pure, car après la problématique des intoxications suicidaires à cette molécule dans notre pays, la PPD – dans son état pur – est retirée du marché, et n’est plus intégrée dans les commandes du laboratoire de toxicologie. Il est très important de prendre en considération pour la prévention d’autres épisodes d’allergies chez le patient sensibilisé à la PPD, les réactions croisées avec plusieurs substances. Il s’agit surtout de l’acide para-aminobenzoïque qui se trouve au niveau des filtres solaires, le para-toluènediamine, para-aminodiphénylamine dans les produits de coiffure, le para-aminophénol, para-aminoazobenzène et dérivés azoïques dans les colorants, le diamino-diphénylméthane qui est un intermédiaire pour la synthèse de colorants et de caoutchoucs, mais aussi les anesthésiques locaux du groupe des esters comme la procaïne, la ben zocaïne, la tétracaïne et la butacaïne, les sulfamidés antibactériens ou antidiabétiques, et la liste n’est pas exhaustive (3).

Conclusion

La dermatite de contact à la para-phénylènediamine n’est qu’un exemple de réactions allergiques aux produits de contrefaçon. L’absence et la difficulté du contrôle des produits cosmétiques peuvent exposer la population à des risques d’allergie pouvant être plus grave. Il est judicieux de faire des campagnes de sensibilisation pour informer la population utilisant ce type de produits du risque encouru, de contrôler les publicités, et de sanctionner la vente des produits non documentés.

Références

1. Abdel H, Abdel Maaboud RM, Abdul Latif  FF et al.Different Analytical Methods of ParaPhenylenediamine Based Hair Dye. JCDSA 2013 ; 3 : 17-25.
2. Brancaccio RR, Brown LH, Chang YT, Fogelman JP, Mafong EA, Cohen DE. Identification and quantification of paraphenylenediamine a temporary black henna tattoo. Am J Contact Dermat 2002 ; 13 : 15-8.
3. Ramírez Andreo A, Hernández Gil A, Brufau C, Marín N, Jiménez N, Hernández-Gil J et al. Allergic contact dermatitis to temporary henna tattoos. Actas Dermosifiliogr 2007 ; 98 : 91-5.

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