Cosmétologie du cheveu crépu chez l’homme

C. FITOUSSI,

Paris

Alors que chez les femmes aux cheveux crépus, l’habitude la plus répandue est le défrisage chimique, chez les hommes à l’âge adulte la solution la plus couramment choisie par simplicité est la coupe très courte ou le rasage du crâne avec une complication bien particulière, la folliculite fibrosante de nuque. Mais cette coupe très stéréotypée ne satisfait pas le désir bien compréhensible de variété, et d’autres coiffures sont possibles : rasage partiel, afro sculpté, tresses naturelles et tresses plates (enfance et adolescence), dreadlocks courts ou très longs (domaine artistique). Le dermatologue, pour être efficace, doit bien connaître les modes, les habitudes, leurs complications, et doit être à même de proposer des alternatives réalistes.

Habitudes cosmétiques

Le shampoing

Il est fréquent, souvent quotidien sous la douche, utilisant le gel douche ou un shampoing de grande distribution, parfois antipelliculaire, plus rarement de gamme « ethnique ». Il est habituellement suivi d’une application d’un cosmétique coiffant, hydratant ou graissant type vaseline pour lutter contre la sécheresse des cheveux et du cuir chevelu, souvent parakératosique. En cas de dermatite séborrhéique avérée (fréquente sur ce terrain), un traitement classique associant shampoing antifongique et Diprosalic® peut être conseillé. Le défrisage chimique est actuellement exceptionnel chez l’homme seulement, en première étape dans le cadre du « wave » ou « curl » (beaucoup moins en vogue actuellement) où il est pratiqué avant une « mise en boucles » par permanente pour obtenir des cheveux non plus crépus mais bouclés. Cette technique très agressive entraînait évidemment une fragilisation des cheveux et un risque de réaction allergique ou caustique du cuir chevelu.

La coiffure

Le port de cheveux courts simplifie évidemment le problème du démêlage et du coiffage. La coupe est pratiquée le plus souvent chez le coiffeur, à la tondeuse à cheveux (et non à la lame), permettant à l’aide d’un « sabot » de régler la hauteur de coupe à partir de 0,5 mm. Elle est répétée tous les 8 à 15 jours et peut être agrémentée de traits, dessins ou lettres sur le crâne effectuées au rasoir. Elle est souvent appréciée à partir de 40 ans car elle masque la calvitie et la canitie. Chez les plus jeunes, actuellement, le rasage est souvent partiel sur les côtés seulement, gardant les cheveux sur le haut plus ou moins longs, parfois teints en blond, coupe dite « sidecut » (figure 2) mise en vogue depuis quelques années chez les footballeurs, ou encore en gardant une simple bande médiane dite « iroquoise ».

Conséquences

Ces passages répétés de la tondeuse, même protégée, peuvent altérer le cuir chevelu et créer des irritations (figure 3), mais aussi des folliculites plus ou moins sévères (3).

Folliculites

Rarement spontanées, à début souvent brutal dans la troisième décennie, souvent après une séance chez le coiffeur – instrument non désinfecté utilisé à la chaîne ou geste trop rapide ou agressif –, elles peuvent présenter une intensité variable : depuis quelques petites pustules disséminées, rapidement excoriées jusqu’à des formes diffuses impétiginisées chroniques laissant des croûtes, des cicatrices fibreuses et des zones alopéciques (figure 4). Le traitement repose sur l’antibiothérapie à visée antistaphylococcique locale et/ou générale prolongée, et surtout la prévention par l’interdiction de tout geste traumatisant, rasage, grattage et même passage de la main (fréquent pour apaiser), les coupes ne devant être faites qu’aux ciseaux. Après guérison complète, la tondeuse pourra être reprise en veillant à ce qu’elle soit correctement désinfectée, que la hauteur de coupe ne soit pas inférieure à 5 mm, et en faisant précéder le geste de shampoing ou lotion antiseptiques. En cas de résistance malgré les précautions, une antibiothérapie plus puissante peut être utilisée telle l’association de rifadine/lincomycine pendant 6 semaines.

• Autres mesures

• Cet état peut survenir sur un fond de parakératose prurigineuse par le biais du grattage, ne pas en oublier le traitement.

• Mettre à profit l’habitude de graisser les cheveux en préconisant le remplacement hebdomadaire du produit habituel par une pommade antibiotique (Fucidine®) qui peut constituer ainsi un bon traitement d’entretien. • En cas de survenue tardive, de forme sévère ou résistante, ne pas oublier de rechercher un diabète ou un trouble de l’immunité. Quant à l’exceptionnelle cellulite disséquante du scalp (qui ne semble pas être liée aux habitudes cosmétiques mais une conséquence de l’obstruction des follicules – rôle des cosmétiques trop gras ? –), le traitement de choix est l’isotrétinoïne, après évacuation des collections suppurées.

Folliculite fibrosante de la nuque (3)

Au niveau de la nuque, l’évolution est particulière par la tendance fibrosante pseudo chéloïdienne (anciennement acné chéloïdienne de nuque, terme abandonné car il ne s’agit en réalité ni d’une acné ni d’une réelle chéloïde). La physiopathologie reste encore à préciser, mais il est certain que le caractère très crépu des cheveux, le terrain masculin, les traumatismes de rasages répétés (rôle supplémentaire des cols des vêtements ?), l’inflammation chronique aggravée par la présence de cheveux incarnés, jouent un rôle majeur dans cette pathologie qui n’est quasiment pas observée chez les femmes, les caucasiens, et les Noirs à cheveux longs. En effet, sur cette zone, les lésions inflammatoires cicatrisent sous forme des petites lésions fibreuses papuleuses indurées et persistantes (figure 4). En l’absence de traitement et avec poursuite du rasage qui les « sectionne » de façon itérative, elles peuvent s’étaler, s’accumuler, devenir coalescentes jusqu’à former une plaque plus ou moins épaisse, alopécique avec quelques cheveux persistants, parfois polytrichie. Le diagnostic est évident et la biopsie inutile ; elle retrouverait en général une fibrose simple sans prolifération fibroblastique ; si on peut parfois observer un aspect franchement chéloïdien, c’est habituellement une évo- lution secondaire en post-chirurgical.

• Le traitement

La prise en charge est longue et difficile ; elle nécessite avant tout l’arrêt de tout rasage de la nuque et l’arrêt du port de cols ajustés.

– Au stade inflammatoire débutant, l’antibiothérapie locale est souvent suffisante.

– Au stade de petites lésions indurées, la corticothérapie locale (classe 1) est efficace, de même que la cryothérapie.

– Au stade de lésions plus grandes et ayant résisté aux traitements précédents, la corticothérapie intralésionnelle peut être efficace de même que les exérèses au punch ou la destruction par laser CO2.

En pratique: les injections à ce niveau étant extrêmement douloureuses, ne pas oublier l’Emla® et pratiquer le geste sur le patient allongé sur le ventre, les malaises n’étant pas rares.

– Au stade de plaque épaisse et étendue, le traitement ne peut être que chirurgical : exérèsesuture simple ou exérèse large puis cicatrisation dirigée. Le résultat est le plus souvent assez inesthétique, la peau n’étant pas extensible dans cette zone, mais l’évolution n’est habituellement pas marquée par les rechutes exubérantes propres aux chéloïdes ; elle nécessite néanmoins une surveillance et la reprise des injections de corticoïdes-retard en cas de début d’évolution hypertrophique ;

– en cas de persistance inesthétique de quelques cheveux, une épilation laser peut être proposée.

• Formes intriquées

Il n’est pas rare d’observer des patients présentant à la cinquantaine à la fois des lésions de folliculite active, des cicatrices alopéciques et de folliculite fibrosante (figure 5), le tout avec un début d’alopécie androgénogénétique, posant d’évidents problèmes esthétiques car la coupe très courte laisse les lésions bien visibles, alors que la repousse irrégulière ne permet pas de coupe acceptable.

• Autres coiffures

Elles sont moins fréquentes, sauf dans certains milieux artistiques sportifs ou « people ». La coupe afro simple n’est plus en vogue depuis une dizaine d’années, sauf dans ses formes « élaborées » « sculptées » dans la masse crépue dite coupe « high top ». Les tresses, coiffures de l’enfance garçon comme fille, sont encore portées dans certains milieux jusqu’au début de l’âge adulte exceptionnellement à la maturité où le début de la calvitie les rend inesthétiques. Contrairement aux femmes, elles sont rarement responsables d’alopécie de traction car tressées non serré et non « à contre poil ». Elles peuvent être libres, « couchées », torsadées en « vanilles », mais habituellement sans rajouts. Les locks (ou dreadlocks), mises en vogue par le « courant rasta » des années 70, sont des torsades plus ou moins longues avec les cheveux naturels enroulées régulièrement et maintenues par graissage (figure 6). Actuellement de retour et curieusement en vogue également chez les Blancs, souvent portées courtes, (mini-locks), elles peuvent plus rarement n’être jamais coupées, portées longues et dans ce cas souvent nouées en chignon partiel ou total, parfois maintenues dans un bonnet. Leur entretien étant difficile (lavage sans être défaites pendant plusieurs années), elles peuvent être responsables d’une parakératose notable.

 

Conclusion

La chevelure crépue a constitué un avantage évolutif évident dans les conditions de la vie primitive par son rôle thermophoto-protecteur et isolant, les difficultés pour la discipliner et la mettre « en conformité » en font actuellement plutôt un handicap dont beaucoup d’hommes cherchent simplement à se débarrasser simplement en la coupant très court, ce qui entraîne les problèmes que nous avons vus. Par ailleurs, loin d’être une question purement esthétique, la cosmétologie du cheveu crépu est un domaine complexe avec des implications sociologiques non négligeables. Si dans les années 70, la coupe « afro » a servi de porte-étendard aux États-Unis aux mouvements antiségrégationnistes, et revêt encore une connotation identitaire notable, elle est peu à peu abandonnée au profit d’une coiffure très courte ou rasée relativement standard, mais peu compatible avec la volonté d’être à la mode ou simplement différent, les autres coiffures possibles (surtout à base de tresses) ne sont souvent pas réalistes dans les professions traditionnellement occupées par cette population. Le dermatologue doit tenir compte de tous ces éléments pour une meilleur prise en charge de façon globale des problèmes des patients.

Références

1. Khumalo NP, Doe PT, Dawber RP, Ferguson DJ. What is normal black african hair? A light and scanning electron-microscopic study. J Am Acad Dermatol2000 ; 43 : 814-20.
2. Bernard B. Hair shape of curly hair. J Am Acad Dermatol2003 ; 48 : 5120-6.
3. Alexis A, Heath CR, Halder RM. Folliculitis keloidalis nuchae and pseudofolliculitis barbae: are prevention and effective treatment within reach? Dermatol Clin 2014 ; 32(2) : 183-91.
4. Mc Michael AJ. Ethnic hair update: Past and present. J Am Acad Dermatol 2003 ; 48 : 127-33.

Copyright © Len medical, Dermatologie pratique, novembre 2016

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