Le chirurgien, devenu vieux

Michael Debakey (1908-2008)

Ferdinand Sauerbruch (1875-1951) fut l’un des plus grands chirurgiens mondiaux (chirurgie gastrique, et thoracique en particulier). Il attira des étudiants de toute l’Europe et fut le maître de Nissen. Toutefois, lors de la 2ème guerre mondiale et après, ses collègues remarquèrent une détérioration de son humeur, il donnait des coups de bistouri à ses assistants, tandis qu’il multipliait les maladresses techniques et brutalisait (aussi) les tissus et les vaisseaux. La faculté de Berlin, où il exerçait, ne réagit pas et Sauerbruch refusa sèchement de prendre la retraite que ses amis lui suggéraient et ne l’accepta qu’à 74 ans, en 1949, après plusieurs drames chirurgicaux, pour éviter une humiliante révocation. Peu perspicace, il continua d’opérer chez lui, au grand dam de ses malades.

Soixante ans après sa mort, nombreuses sont les anecdotes prouvant que la carrière du chirurgien n’est pas indéfinie. Mais des études scientifiques ont aussi démontré que la mortalité en chirurgie coronarienne, carotidienne ou pancréatique s’accroît à partir d’un certain âge du chirurgien, de même que le taux des récidives après herniorraphie. Même si une minorité de chirurgiens est concernée, le problème existe et l’on a vu des panseuses en larmes implorer les autorités administratives de « stopper » un chirurgien vieillissant (CV). Ceci est d’autant plus vrai que ceux-ci n’ont pas conscience de leur affaiblissement.

Des ans, l’irréparable outrage…

On considère qu’aux États-Unis, près de 20 000 chirurgiens continuent à exercer leur art après 70 ans, et cependant, comme chez tous les autres humains, leurs facultés sensorielles (vue et ouïe) décroissent, de même que leurs capacités de raisonnement et leur mémoire, et « l’expérience » ne contrebalance pas ces dégradations.

Même si les chirurgiens ont de meilleures réactions psychomotrices au 3ème âge que la population générale, ils n’en subissent pas moins « des ans l’irréparable outrage ».

La mise à la retraite obligatoire à 65 ans, pratiquée dans les hôpitaux français, ne s’applique pas à l’exercice privé, non plus qu’à de nombreux pays. Elle a même été déclarée illégale aux États-Unis (1967) du fait de la grande variation des capacités des individus à un âge donné, encore qu’elle existe à 65 ans pour les pilotes de ligne, et même à 55 ans pour les gardiens de phare.

De fait, on a constaté que seuls 7 % des chirurgiens âgés opèrent significativement moins bien que leurs collègues plus jeunes, ce qui a fait conclure « que l’âge seul n’est pas prédictif de la performance cognitive », et, d’ailleurs, certaines causes de détérioration sont curables (problèmes de vision, apnée du sommeil, etc.)

L’une des méthodes pour lutter contre le danger des dégâts des années serait une auto-police des chirurgiens par le biais de certificats de requalification, mais ceux-ci, pratiqués à l’intérieur des centres hospitaliers, échouent le plus souvent à éliminer les « canards boiteux » âgés.

En effet, l’indéniable respect porté à des maîtres naguère brillants, qui ont apporté la renommée à l’hôpital où ils continuent d’exercer, et le fait qu’ils soient consultés pour donner un avis dans des cas délicats, pour aider une infirmière ou un anesthésiste, empêchent le plus souvent de les pousser vers la sortie, et ce n’est souvent qu’un décès ou un évènement grave qui oblige à prendre une difficile décision. Curieusement, alors que certains États (Illinois et New-Hampshire) exigent de repasser le permis de conduire à 75 ans, rien de tel n’est demandé pour le permis d’opérer.

C’est pourquoi les auteurs plaident pour un examen de 2 jours, obligatoire, objectif, confidentiel, et multidisciplinaire, évaluant de manière neutre et non biaisée les fonctions physiques et cognitives du CV.

Repasser le permis d’opérer ?

Un tel programme a été établi en 2014 à Baltimore avec comme ambition de protéger le malade contre un CV dangereux et de protéger le CV contre le risque de responsabilité tout en le mettant en capacité de traiter des désordres réversibles. Il se base sur les antécédents du CV, son examen neurologique complet (avec imagerie par résonance magnétique du cerveau), l’étude de son temps de réaction à un évènement imprévu, de son appréciation des distances, de sa coordination, de son acuité visuelle, de son habileté dans des mouvements de précision mais aussi de sa capacité de concentration, de sa mémoire immédiate, de son statut émotionnel, suivi par un examen neuropsychologique, de la médecine physique et un bilan de son champ visuel.

Le rapport sur ce programme est envoyé au CV lui-même, mais aussi à l’organisme qui l’a demandé et payé, et c’est à ce dernier, muni de cet examen objectif, de prendre la décision finale de maintenir le CV en exercice ou de le renvoyer.

La vieillesse est un naufrage, même pour les chirurgiens, mais les variations individuelles sont considérables. Les décisions sur la compétence d’un chirurgien doivent être fondées sur son âge fonctionnel et non sur son âge organique, ce qui plaide contre un âge de retraite obligatoire uniforme (l’égalité est un leurre) et pour une évaluation objective de cet âge fonctionnel, seul capable de combiner la sécurité due aux patients et la dignité d’un praticien donné. Le programme de Baltimore est une démarche en ce sens, sachant que tant le chirurgien que la société méritent une telle évaluation.

Le lion, terreur des forêts,
Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,
Enfin fut attaqué par ses propres sujets,
Devenus forts par sa faiblesse.

Dr Jean-Fred Warlin

Références
Katlic MR et Coleman J : The aging surgeon Ann Surgery, 2014; 260: 199-201.

Copyright © http://www.jim.fr

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Vos réactions (11)

  • Terreur en salle d'opération

    Le 05 février 2015

    Oui, ils ont été bons et même très bons, mais un jour il faut s’arrêter ! Et ce n'est pas facile car ils aiment leur métier par dessus tout et sont prêt à tout pour le continuer. J'ai connu hélas en France des cas semblables dans un bloc complètement retourné et effrayé par le chirurgien qui était encore si bon...il y a seulement six mois, il continuait à opérer victime d'une "maladie" qu'il cachait et qui l'affaiblissait moralement de plus en plus ! Le naufrage!
    La vieillesse est un naufrage, même pour les chirurgiens et l’égalité entre tous est un leurre. En ce sens, l'état médical du chirurgien, comme de la société méritent une évaluation. Souvent les gens quels qu’ils soient n’ont pas conscience de leur affaiblissement physique, moral, intellectuel. D'où permis d'opérer, mais aussi permis de conduire, révisable tous les 5 ans et tous les 3 ans selon l'âge, puis tous les ans pour la santé et la sécurité de chacun.

    Dr Lucile Poumarat

  • Un problème d'égo sur dimensionné

    Le 05 février 2015

    Votre argumentation est biaisée par l'exemple malheureux que vous prenez; il s'agit là d'un problème d'égo sur dimensionné et probablement des problèmes psychiatriques qui ont influé sur le comportement de ce chirurgien américain.
    A mon avis vous ne devez avoir jamais exercé le métier de chirurgien généraliste car, vous auriez compris que nul autre que soi même est capable de juger de ses capacités prendre en charge un patient. D'autre part après 65 ans, dans les hôpitaux publics, la prolongation d'activité est renouvelée tous les ans après consultation médicale et avis du chef de pôle et de la CME.
    Dr Boyé, Chirurgie générale âgé de 67 ans, PH chef de service Hôpitaux de Lannemezan.

  • Soleil vert

    Le 06 février 2015

    On veut absolument culpabiliser les gens d'un certain âge, c'est dans l'air du temps. Vos exemples sont réels et de toutes façons en nombre, heureusement, limités et plutôt liés, dans certains cas, à une considération exagérée envers des professionnels qui ont été encensés par l'entourage, ce qui est très dangereux et accentue un ego déjà surdimensionné. Mon petit exemple, sans gloire aucune je vous assure, est que j'ai pris ma retraite (ce que l'on appelle pour convenance personnelle) passé 61 ans parce que je me sentais las et l'appréhension de me tromper commençait à poindre. De plus mon épouse pensait (et à juste titre à mon sens) qu'il était temps de profiter un peu de la vie avant que je fasse un infarctus dans les escaliers. Je regrette ma patientelle, 35 ans de confiance avec les joies et les peines qu'ils me confiaient, tout ces enfants que j'ai aidé à naitre, la récompense à travers le merveilleux sourire de la maman devant son petit bout de chou...mais le monde évolue, les contraintes se font pesantes alors je ne regrette rien, ni ma décision d'avoir été un omnipraticien, de la surveillance de la grossesse jusqu'à l'accompagnement d'un grand parent, ni celle de me retirer calmement en dirigeant mes patients vers des confrères de leur choix. Il en est de même pour la conduite automobile: demandez aux assureurs et ils vous diront que les "vieux" ne sont pas si dangereux que ça mais on dirait que la tendance est à les parquer en réserve et surtout qu'ils se tiennent tranquilles en attendant la fin, une mauvaise copie de "soleil vert" en quelque sorte.

    Dr Marc Lemire

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