Rien de tel qu’une bonne grippe pour faire parler les blogueurs…

Paris, le samedi 21 janvier 2017 – La grippe a su une nouvelle fois accaparer la une des journaux. Les discours et les images n’auraient pu être que des copiés collés des années précédentes, tant les mots et les indignations étaient semblables. Le virus, pourtant, ne fait peur que sur les ondes. Les médecins qui connaissent depuis longtemps leur vieille ennemie lui font face sans appréhension et savent que sa médiatisation fait partie de ses tromperies. « Comme chaque hiver, la grippe sévit dans les pays tempérés, et cela ne changera probablement pas puisque cette maladie n’a jamais cessé de frapper l’homme et ses animaux domestiques depuis le néolithique » observe ainsi fataliste le docteur Luc Perino, sur son blog hébergé sur le Monde.

Christian Lehmann sur En attendant H5N1 lui fait écho. « La grippe, sa vie, son œuvre. Ce ne devrait même pas être un sujet de polémique, tant la pathologie est banale, récurrente, de retour chaque année… ».

La grippe : combien de morts ?

Tout en rappelant sa fréquence, les praticiens invitent également à relativiser sa dangerosité. « La grippe ne tue pas plus ni moins qu’il y a 20 ou 30 ans et beaucoup moins qu’il y a cent ans (…) Dire que cette pathologie est bénigne peut choquer les citoyens puisqu’elle tue des milliers de personnes chaque année. Dire qu’elle est grave fait sourire les infectiologues » remarque Luc Perino.

Au-delà de ces observations générales, les praticiens suggèrent que les inquiétudes suscitées par la grippe sont facilitées par les imprécisions qui persistent à son sujet. « Comment se fait-il qu’une souche virale de la grippe puisse toucher de façon préférentielle les sujets de plus de soixante cinq ans ? Où donc nos plus jeunes ont-ils bien pu trouver des anticorps qui font visiblement défaut aux vieux ?
La virologie et sa cousine l’épidémiologie demeurent des sciences balbutiantes. Ce qui n’a strictement rien de honteux si on ne veut pas faire croire au public qu’on maîtrise tout » remarque François-Michel Michaut. Plus pointu, le docteur Jean-Marie Blanc sur son blog 30 ans plus tard s’amuse à décortiquer les chiffres livrés concernant la mortalité de la grippe pour en conclure que l’évaluation précise est impossible. « Chaque épidémie voit ressortir les chiffres les plus extravagants qui varient de 1 à 15, à tel point que même notre ministre de la santé n’ose plus en citer et parle maintenant de nombreux décès dus à la grippe. (…) Le chiffre qui circule le plus cette année c’est 18 300 morts (…) Ce chiffre provient du bilan de l’épidémie 2014-2015 dressé par l’INVS : « L’estimation de la surmortalité toutes causes, extrapolée à l’échelle nationale, a été de 18 300 décès pendant l’épidémie de grippe (…). Une partie importante de ces décès, dont l’estimation est en cours, est due à la grippe » (…). J’ai beau chercher, je ne trouve pas l’estimation promise plus haut. Je trouve par contre (…) cette intéressante phrase : "Cet excès de mortalité est lié à la grippe et à d’autres facteurs hivernaux ". (…) L’interprétation de toutes ces associations statistiques serait facilitée s’il existait une bonne compréhension des mécanismes de l’effet hivernal saisonnier et/ou de l’effet des températures basses. En réalité, ces mécanismes ont fait l’objet de nombreux débats dans la littérature et deux théories s’opposent. (…). Mais alors me direz-vous, pourquoi ne compte-t-on pas les décès dus à la grippe un par un ? Et bien il y a des gens qui le font. Ils s’appellent le CépiDc et centralisent tous les décès et leurs causes en France à partir des motifs indiqués par les médecins sur les certificats de décès. (…) Voilà. Entre les 9000 de moyenne de l’INVS et les 431 de moyenne du CépiDc (j’oublie les 18 200 de la presse) il y a un écart assez abyssal. Tellement abyssal que même notre ministre de la santé n’ose plus poser un chiffre sur la table dans ses communiqués de presse. Et ça peut paraître incroyable, mais en 2017 on ne sait pas combien de personnes tue la grippe. Mais au moins on a compris pourquoi les chiffres les plus variés circulent » conclue-t-il.

L'arbre qui cache la forêt

Les blogueurs ne sont pas dupes : si la grippe est si souvent à la une, en dépit de sa banalité et des nombreuses incertitudes qui persistent autour de sa dangerosité c’est parce qu’elle permet de détourner l’attention de problèmes plus chroniques. D’abord, la surcharge des hôpitaux.  Seule la grippe qui jette aux urgences de nombreux patients (incapables de trouver auprès des médecins libéraux l’assistance qu’ils espèrent) provoquerait leur encombrement. Les blogueurs invitent à prendre des distances avec une telle présentation. « Les échos qui nous parviennent des urgences décrivent en fait un assez faible impact lié à la grippe, mais un encombrement chronique aggravé par l'ensemble des pathologies hivernales chez des patients âgés polypathologiques (…) ; encombrement lié au manque de lits d'aval en particulier, et certainement plus lié au plan d'économie hospitalier 2015/2017 (3 milliards d'euros, 16 000 lits supprimés ?) , qu'aux vacances ou à la grippe... » remarque sur son blog le docteur Yvon Le Flohic.

Christian Lehmann en a eu la confirmation en interrogeant plusieurs praticiens hospitaliers qu’il cite sur son blog. « On a actuellement des problèmes de place mais ça n'a rien à voir avec la grippe, juste une population âgée qui tombe malade mais sérieux j'ai eu un cas de grippe… un cas sur mes deux dernières gardes » lui a confié un médecin hospitalier quand un autre confirme : « En pratique, on hospitalise beaucoup de vieux en ce moment. Ils ont pas tous la grippe loin de la. Pneumopathies et insuffisance cardiaque. Le système est toujours à fond donc pas besoin de beaucoup plus de patients pour le dérégler, surtout sur les vieux, car personne n'en veut dans les services. Les lits soi disant disponibles ne le sont pas pour eux… ». Pour Christian Lehmann ces témoignages révèlent que « la situation est en permanence tendue, que trouver des lits pour des personnes âgées est très difficile voire impossible ( et chronophage), alors que l’hôpital est régi par la tarification à l’activité qui sur le plan financier fait que pour un service il est plus avantageux de prendre en charge un infarctus chez un quadragénaire qu’une bronchite chez une vieille dame désorientée ».

Le paradoxal abandon de la vaccination obligatoire

Mais l’engorgement des urgences n’est pas le seul aspect de l’épidémie qui cette année a retenu l’attention. La question de la vaccination obligatoire des professionnels de santé a également été largement abordée. Certains considèrent qu’elle ne se discute guère et remarquent que les raisons qui ont poussé les pouvoirs publics à y renoncer relèvent de l’absurde. Alors qu’elle devait être obligatoire, un décret pris en 2006 a en effet suspendu cette mesure, comme le rappelle Jean-Yves Nau sur son blog. Les raisons sont à lire dans un avis de l’époque du Conseil supérieur d’hygiène publique de France. « C’est un avis sur lequel il vaut de ses pencher. (…) Il souligne – point remarquable – que les obligations vaccinales (…) "visent exclusivement à protéger les professionnels du risque d’être eux-mêmes contaminés". En d’autres termes ces obligations  "ne visent pas à protéger les personnes dont ils prennent soin et pour lesquelles la grippe présente un risque de complication ou de décès ". (…) Au final le CSHP  recommande  "que l’obligation vaccinale contre la grippe des professionnels visés à l’article L3111-4 du Code de la Santé Publique soit suspendue" . Mais dans le même temps, sans craindre d’être taxé de jésuite, il recommande aussi "que les campagnes d’information auprès des professionnels de santé et des professionnels en contact régulier avec les personnes à risque soient renforcées afin de poursuivre l’augmentation de la couverture vaccinale annuelle avec le vaccin contre la grippe saisonnière".  Mieux encore, il "tient à rappeler qu’il recommande depuis 1999 la vaccination contre la grippe saisonnière aux personnels soignants de manière à réduire la transmission de l’infection aux personnes atteintes de certaines pathologies chroniques et pour celles âgées de 65 ans et plus, a fortiori hospitalisées ou en institution, pour lesquels la grippe présente un risque de complication ou de décès ». Et de conclure que cette "vaccination altruiste" des professionnels de santé fait régulièrement l’objet de campagnes d’information pour obtenir l’adhésion des professionnels de santé. On sait ce qu’il en est dix ans plus tard. C’est donc sur la base de cet avis plus que paradoxal que Xavier Bertrand a pris la décision de suspendre le texte de loi qui aurait dû s’appliquer à compter du 1er janvier 2006. M. Bertrand nous fait aussi observer que personne n’est revenu sur son décret depuis dix ans. Ce qui est vrai. Ni lui-même, ni Roselyne Bachelot, ni Marisol Touraine. Nul ne sait non plus combien de grippes auraient, sinon, pu être prévenues. Sans parler des décès » observe Jean-Yves Nau qui prend clairement position en faveur de l’obligation, également soutenue par de nombreuses instances (dont l’Ordre).

Les limites de la vaccination

Mais les blogueurs ne partagent pas tous cet avis. Pas d’élucubrations fantaisistes ici sur la vaccination, mais des considérations sur son efficacité. Yvon Le Flohic revient longuement sur le sujet en citant différentes études et notamment une longue analyse Cochrane. Ses lectures lui suggèrent que la réponse ne saurait être simple. Il les résume ainsi : « Les études Cochrane accordent peu d'efficacité (effectivness) au vaccin grippe quelque soit le groupe considéré, car la grippe saisonnière est noyée dans un flot de virus pathogènes en particulier pour les personnes ayant des co morbidités. (…) Les éléments disponibles en faveur de cette vaccination sont bien résumés dans le document d'expertise du HCSP et sont suffisamment ténus pour que se pose la question du bénéfice/risque. Il existe d'autres voies d'action immédiates dont l'efficacité est clairement indiscutable et qui n'ont pas été optimisées (mesures barrières, évictions en particulier) ».

De son côté, Dominique Dupagne propose également une analyse des bénéfices/risques de la vaccination : « Les dangers du vaccin contre la grippe ne sont pas ceux que l’on croit. Éventuellement utile chez les vieillards et les grands malades, la vaccination antigrippale systématique chez les moins de 75 ans est une aberration. Se vacciner tous les ans contre la grippe induit une immunité modeste et éphémère. La maladie grippale apporte au contraire une immunité forte, durable, et étendue à des virus grippaux proches de celui ayant provoqué la maladie. En privant des adultes d’une protection naturelle, la vaccination antigrippale annuelle pourrait avoir des conséquences graves lors de leur grand âge. (…) En pratique, les seniors ont été sauvés de la grippe pandémique parce qu’ils avaient déjà eu la grippe et que leur système immunitaire en gardait une forte mémoire, élargie à d’éventuelles variantes du virus qui les avait contaminés.Ce phénomène de mémoire immunitaire durable et étendue ne suffit pas à éviter tous les décès chez les vieillards et les insuffisants respiratoires ou cardiaques, mais contribue fortement à les limiter. (…) Les recommandations officielles de vaccination antigrippale concernent les sujets de plus de 65 ans et les patients atteints d’une maladie chronique. Or, les jeunes retraités et les malades chroniques en bonne santé apparente ne sont quasiment pas concernés par le risque de décès grippal » observe-t-il entre autres.

Des dangers de l’obligation

En écho, Christian Lehmann conclue pour sa part son post en considérant que compte tenu des insuffisances du vaccin et de l’impact sur l’immunité, sans oublier cependant la protection qu’il confère, l’obligation et la massification ne sauraient être des méthodes envisageables. « Le vaccin protège mieux ceux qui en ont le moins besoin… C’est-à-dire qu’il protège mieux les jeunes que les personnes âgées. C’est la raison pour laquelle on peut envisager des mesures-barrières, de vaccination "altruiste", et par exemple proposer de vacciner tous les membres d’une famille qui vivrait à domicile avec un aïeul âgé ou fragile. C’est aussi la raison pour laquelle on peut envisager de vacciner le personnel soignant, mais, et c’est là que le bât blesse, comme souvent dans ces histoires de grippe, d’épidémie, et de vaccin, il n’existe encore aujourd’hui aucune preuve scientifique que la vaccination des personnels soignants diminue la mortalité des personnes âgées en institution, par exemple. (…). Le fait d’attraper la grippe et de développer une immunité naturelle contre le virus rencontré confère apparemment une défense croisée contre d’autres virus grippaux, de meilleure qualité, et de plus longue durée, que l’immunité artificielle développée par la vaccination. Ceci complique le choix, évidemment. Vaut-il mieux courir le risque d’attraper la grippe (mais ensuite d’être naturellement mieux immunisé pendant quelques années) ou vaut-il mieux se vacciner de manière répétée? Je n’en sais rien, et soyons clair, personne n’en sait rien (…). Cela signifie que la décision ou non de se vacciner doit être prise par chaque individu en fonction d’informations indépendantes, honnêtes, en tenant compte des incertitudes. Les décisions autoritaires engendrent la méfiance. Le fiasco de 2009, dont, soignants comme patients, nous payons toujours le prix, vient de l’imposition par les politiques de conduites inadaptées décidées par des conseillers aux multiples casquettes. La médecine, les soins, ne s’imposent pas ».

Ainsi, qu’on fasse d’elle une vedette vénéneuse ou un objet d’étude passionnant, la grippe continuera toujours à faire parler. Vous pourrez en avoir la certitude en relisant ces différents posts in extenso :

Luc Perino : http://expertiseclinique.blog.lemonde.fr/2017/01/14/grippe-en-silence/#xtor=RSS-32280322
Christian Lehmann : http://enattendanth5n1.20minutes-blogs.fr/
F-M Michaut : http://effet-mem.blogspot.fr/2017/01/virus-en-questions-co-exmed.html
Jean-Marie Blanc : https://30ansplustard.wordpress.com/
Yvon Le Flohic : http://dr-gomi.blog4ever.com/article-sans-titre
Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2017/01/14/grippe-en-2006-xavier-bertrand-permet-aux-medecins-de-ne-pas-se-faire-vacciner-pourquoi/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Article objectif...

    Le 21 janvier 2017

    ...pour une fois! En effet ce vaccin n'a jamais montré scientifiquement d'efficacité, et je dirai même qu'il comporte des risques à le pratiquer à répétition chez des individus sains, et qu'il dégrade un peu plus le faible système immunitaire des plus anciens surtout lorsqu'ils sont déjà atteints de maladies auto-immunes.

    Cela nous change du ramassis de contre-vérités débitées par A. Fischer dans le journal de la Mutualité et qui ne participent pas à rétablir la confiance, ni dans les vaccins, ni dans la Médecine dont il se prétend le porte-voix infaillible.

    Serge Rader

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