Bachelot et Touraine, presque sans masques !

Paris, le jeudi 2 juillet 2020 – A quoi sert un ministre de la santé (bis) ? Nous nous étions quittés mardi soir après l’audition d’Agnès Buzyn par la commission d’enquête parlementaire sur la gestion de la crise sanitaire en ayant appris que le ministre « n’a pas plus connaissance du niveau nécessaire en masques, que d’antidotes en gaz neurotoxique. Je n’ai pas à savoir la quantité, ni disponible, ni nécessaire, des dizaines voire de centaines de produits nécessaires à la gestion de crises sanitaires ». Même s’il apparaît en effet difficile pour un aussi haut responsable d’avoir une vision précise de l’ensemble des stocks de matériels nécessaires, certains éléments dans la démonstration d’Agnès Buzyn n’ont pas manqué de faire tiquer, quand il est apparu notamment que ses commandes ont été très restreintes ou qu’elle n’a jamais reçu les alertes émanant de Santé publique France (SPF) concernant l’état des stocks.

Un ministre ne compte pas les ampoules

Hier, auditionnée à son tour, le prédécesseur d’Agnès Buzyn, Marisol Touraine a confirmé : « Évidemment, une ministre ne va pas compter les ampoules. Elle s'appuie sur des personnes compétentes dans lesquelles elle place sa confiance ». Cependant, le ministre a d’abord semblé considéré que son mode de fonctionnement aurait empêché qu’à l’instar de l’administration Buzyn la réduction à peau de chagrin de notre stock de masques soit découverte au bord de l’épidémie. « Il y a une chaîne de commandement claire, on sait qui fait quoi, et une ministre prend des arbitrages. J'en ai pris moi-même », a-t-elle ainsi rappelé. Plus précise, elle a encore indiqué : « Les quantités de stocks remontaient au niveau de la Direction générale de la Santé une fois tous les 3 mois, il y avait des commandes de renouvellement qui étaient passées tous les ans ». D’ailleurs, le ministre de François Hollande peut certifier que le niveau d’approvisionnement a été maintenu pendant son quinquennat passant de 730 millions à 754 en mai 2017. Certes, mais disposait-elle d’éléments sur la qualité de ces masques qui un an plus tard se sont révélés pour la plupart inutilisables ? Ainsi interrogée par Eric Ciotti, Marisol Touraine est moins sûre d’elle : « On m'a dit qu'il n'y avait pas de date de péremption », observe-t-elle avant de se défendre : « Moi, je n'étais pas là, je n'étais pas dans les entrepôts… ».  On comprend donc qu’il a été considéré que le stock ne devait pas être renouvelé mais renfloué : en cinq ans, 115 millions de masques ont été achetés par les équipes de Marisol Touraine.

Un ministre vérifie l’état des ampoules

Entre en scène, Roselyne Bachelot. Ici, le portrait du ministre est un peu différent. « Est-ce qu'être ministre, c'est être au courant de tout ? Oui. Quand on est en charge de l'État et d'un ministère, il faut tout connaître », assène-t-elle. Triomphante depuis que l’histoire semble lui avoir donné raison sur l’utilité de disposer d’un large stock de matériels de protection, le Roselyne Bachelot répond avec précision en ce qui concerne l’état des masques. « J'ai fait vérifier par le laboratoire national de métrologie et d'essai la validité du stock de masques parce qu'il ne suffit pas d'avoir des masques, il faut qu'ils soient en bon état », martèle-t-elle.

La disparition de l’EPRUS : la clé du mystère ?

Pourquoi ce même laboratoire n’a pas été sollicité avec la même sagacité au cours de la dernière décennie ? Une fois encore, les yeux se tournent vers Santé publique France (SPF) qui a été la cible des attaques feutrées d’Agnès Buzyn mardi. L’agence est une création de Marisol Touraine et a englobé les missions de l’ancien EPRUS (Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires). Bien sûr, l’ancien ministre de François Hollande défend sa réorganisation. Elle rappelle que « le paysage sanitaire était éparpillé » avec « parfois des doublons ». On se souvient en effet de la multiplication des structures qui ne facilitait pas la lisibilité. Cependant, concernant plus spécifiquement la disparition de l’EPRUS, Roselyne Bachelot déplore l'abandon d’un « outil remarquable » et assène : « Quand on mélange les contingences quotidiennes avec l’anticipation à long terme, les contingences quotidiennes l’emportent toujours ». De fait son analyse fait écho au témoignage devant la commission de François Bourdillon, directeur de SPF jusqu’en juin 2019 et qui avait évoqué les restrictions budgétaires de son organisme et suggéré que les commandes restreintes de masques (très en-deçà des besoins estimés) pouvaient être liées à des raisons économiques.

Infantilisation

Si les analyses de Roselyne Bachelot auraient pu conforter le rétablissement de son image auprès des professionnels de santé, ses propos concernant « l’infantilisation » de la société et des médecins ont fait resurgir, intactes, les anciennes rancœurs et animosités. Le ministre de Nicolas Sarkozy s’est en effet étonné que les médecins n’aient pas eux-mêmes pris le soin de constituer des stocks de masques et aient choisi de tout attendre de l’état. : « Les conseils départementaux, régionaux, municipaux, les médecins… Ils attendent quoi ? Qu'est-ce que c'est que ce pays infantilisé ? Il faut se prendre en main ! On attend que le préfet apporte des masques avec une petite charrette ? C'est cela aussi, la leçon qu'il faudra tirer… » a-t-elle déclaré, avant de souligner plus tard alors qu’Eric Ciotti lui reproche sa dureté vis-à-vis des médecins et lui rappelle la situation de pénurie « Évidemment que si on essaie de se procurer des masques au moment de la pandémie, il n’y en a nulle part ». Pour les médecins, l’affront est impardonnable.

L’enthousiasme très refroidi

Ainsi, Jean-Paul Hamon, qui était encore il y a quelques jours le patron de la Fédération des médecins de France (FMF) ironise : « Ça ne m’étonne pas qu’elle pense qu’on n’ait pas de masque, pas de blouse dans nos cabinets. Déjà en 2009 lors de la grippe H1N1, ses services pensaient que les médecins généralistes n’avaient pas de frigo dans leurs cabinets » a-t-il fustigé faisant référence au refus du ministre de l’époque de livrer des doses de vaccin aux médecins généralistes, s’inquiétant des conditions de conservation. « Roselyne Bachelot ferait mieux de se taire plutôt que de faire le clown devant la représentation nationale » a-t-il encore grondé refusant que l’on continue « d’infantiliser les médecins, de dire que ce sont des gens imprévoyants. Quand on s’est aperçus qu’on allait en avoir besoin, on a appelé nos fournisseurs habituels, mais il n’y avait rien, il n’y avait plus moyen de se fournir », résume-t-il.

En attendant Bertrand

Il semble que le Roselyne Bachelot, dont la cote de popularité avait pourtant spectaculairement progressé ces dernières semaines, ne parviendra jamais à retrouver le cœur des médecins.

L’audition aujourd’hui de Xavier Bertrand permettra de déterminer s’il s’agit du sort de tous les locataires de l’avenue Duquesne et surtout de poursuivre notre enquête sur le rôle du ministre de la Santé. En tout état de cause, ceux qui craignaient que le message d’ouverture quasiment identique de Marisol Touraine et de Roselyne Bachelot se refusant à « donner des leçons » donne lieu à des déclarations compassées, auront vite été rassurés par la teneur de leurs propos !

Aurélie Haroche

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Vos réactions (9)

  • Une tache se délègue. Une responsabilité ne se délègue pas.

    Le 02 juillet 2020

    Le chef est celui qui prend tout en charge. Il dit : "J'ai été battu". Il ne dit pas : "Mes soldats ont été battus".

    Antoine de Saint-Exupéry



  • Des masques ? J'en avais 200 au début de la crise

    Le 02 juillet 2020

    Dame Roselyne ne sortira jamais de mon cœur.
    Encore moins de ma raison.
    Elle qui avait tout organisé, tout prévu, elle qui s'était entourée d'experts obscurs mais compétents.
    Une œuvre détruite au nom de l'économie.

    Les médecins sont vexés ?
    Ils le sont toujours.
    Déjà au temps de Sesam-Vitale, il leur a fallu du baume au cœur pour laisser de côté le Mont-Blanc chéri...
    Des masques ? J'en avais 200, des FFP2 au début de la crise.
    Des sets de soins ? Le même nombre.
    De tout.
    Mais ça c'est l'habitude de la brousse, pas des cabinets subventionnés ni de l'attentisme syndiqué et syndical.
    Au fait braves gens, des sutures, vous en pratiquez encore ou vous envoyez aux urgences ?
    Non, je posais la question comme ça, juste comme ça....

    Les spécialistes du plan Bachelot avaient prévu une pandémie majeure dans les quinze ans.
    Et je suis sûr que ce n'est pas celle-là.
    Et mis à part le Vidal en ligne, votre stétho et vos ordonnances fournies par la CPAM, vous aurez quoi dans l'armoire ?
    Du Dakin ?

    Dominique Barbelet

  • Merci Mme Bachelot

    Le 02 juillet 2020

    À l'exception des tous jeunes confrères, nous avons tous reçu de notre chère Roselyne un carton blanc estampillé République Française - Ministère de la Santé et des Solidarités contenant un kit de protection pandémie grippale consistant en de nombreux masques chirurgicaux 3 plis, et des masques FFP1 ainsi que 2 ou 3 lunettes de protection. Où sont passés ces masques ? Bien sûr il n'y avait pas là de quoi tenir 3 mois mais un mois sans problème en étant un peu attentif.

    Madame Bachelot a été critiquée en son temps pour sa gestion calamiteuse de cette crise H1N1, mais bon, il est toujours facile de critiquer à posteriori, surtout si nous ne sommes pas les décideurs. Merci Madame, et que ces épisodes tragi-comiques servent de leçon avant l'arrivée du prochain très méchant virus. Et il viendra !

    Dr Hervé Bandini

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